entête
entête

Isabelle Mazeaud

Le Passager du Beaubourg

Paris : Souffles, 1987. - 163 p. 22 cm
ISBN 2-87652-004-7 :75 F

par Anne-Marie Filiole

« Un lit de sable, les pavés, un filet de goudron, et on avance. Ou plutôt on reculait, à quatre pattes, vers le bâtiment» nommé Beaubourg, navire enclavé en plein cœur de Paris. C'est la fin du chantier. Le livre s'ouvre, en même temps que les portes, le soir de l'inauguration, et déjà l'histoire se déroule à l'envers. Par mégarde, un ouvrier du chantier entre dans Beaubourg, un pavé à la main. Par mégarde, il y reste enfermé pour la nuit. Commence alors une aventure qui durera dix ans.

Dix ans qui semblent courts dans la bouche du conteur ingénu, qui écrit. comme il parle et qui pense en parlant, sur des phrases simples et souvent courtes, dénuées de toute sophistication, donnant davantage dans l'indépendante énumérative que dans la subordonnée, usant de reprises et de liaisons répétitives, d'étonnements naïfs, de raisonnements curieux et d'apostrophes au lecteur. Une langue très concrète dans un passé tout chaud. Celle d'un héros bon enfant, totalement démuni, qui se sort miraculeusement de toutes les situations grâce à sa débrouillardise. Candide au pays de la culture...

De découverte en découverte et de rencontre en rencontre, il va explorer tous les espaces, exploiter toutes les potentialités du fabuleux bâtiment, y trouver un toit, du travail et un couvert, y connaître l'amour et l'amitié, accéder au savoir, y perdre la notion du temps en laissant les saisons succéder aux saisons sans s'accorder la moindre escale. Subjugué par Beaubourg. Prisonnier du lieu qui lui a « tout donné », il finit par s'identifier totalement à lui, il est partout à la fois et successivement, il connaît tout le monde et tout le monde le connaît. II est Beaubourg. Et pris de panique existentielle au moindre soupçon de fermeture - « J'étais resté tout seul, comme une épave. »

« Une vraie bougeotte »

Beaubourg a inspiré bien des études savantes et bien des reportages pittoresques. Aucune n'avait encore constaté la présence d'un usager permanent, aucun n'y avait ancré un intrus pour dix ans. Pour dix ans et à tous les étages ! « Le matin, j'allais prendre mon petit déjeuner et travailler aux cuisines [...], l'après-midi, je descendais au deuxième voir les télévisions et retrouver les autres étrangers [...], puis j'allais ramasser les plateaux et dîner au restaurant du cinquième... » Notre homme s'incruste, s'organise et profite, passant d'un travail à l'autre le plus naturellement du monde, ayant l'art de flairer les « chantiers et de se faire embaucher « comme ça ». Des cuisines, il passe au ménage - «J'ai pris un balai et une pelle qui traînaient pour avoir l'air vrai » -, puis il. se lance dans des déménagements emménagements de. salles - « C'était le matin et, un peu à tous les étages, il y avait des équipes de travail. J'ai cherché la plus sympa qui avait l'air d'être celle du cinquième » ; il devient peintre - « Il m'a fait donner un bleu blanc, un rouleau et un pot de peinture » -, vacataire à la BPI - « J'ai essayé de remettre un peu d'ordre là-dedans » -, guide au musée - « Presque tous les jours, quand je n'étais pas sur un chantier, je venais faire le guide » -, animateur à l'atelier des enfants - « J'aimais beaucoup les enfants et j'aimais aussi beaucoup les maîtresses » -, pompier stagiaire, appariteur... et finalement écrivain, grâce à Dieu, pour notre plaisir...

Tout ça par chance et par hasard, pour vivre et s'occuper, pour se faire connaître et se rendre aimable. La nuit, il dort dans la bâche d'un chantier, le matin, il se lave aux toilettes et fait du troc de vêtements quand il en croise qui lui agréent, dans la journée. « Les pulls, c'était facile. Les chaussures, plus difficile, mais plus rigolo. Je repérais que/qu'un de ma pointure à peu près, qui avait enlevé ses chaussures, et je m'asseyais en face ou à côté de lui [...] ; il fallait avoir l'air complètement calme, au-dessus du niveau de la table, et être très agile en dessous. » En somme, « logé, nourri, blanchi, mais pas payé. » Qu'à cela ne tienne ! Pour le café et les cigarettes, il y avait toujours des pièces qui traînaient par terre ou à côté des téléphones, et, pour un joueur, la possibilité de faire un tournoi d'échecs à la bibliothèque, « autant pour le plaisir que pour l'argent », jusqu'à ce qu'on vous vide. Enfin, ultime invention, le change. Ils étaient si nombreux à chercher de la monnaie pour faire des photocopies ! « Je prenais 10%, c'était honnête. »

« Le problème, c'était de les approcher »

Tant de grands travaux et de petits boulots auraient dû l'occuper à plein temps ; mais cette fureur de vivre cachait un attrait tout particulier pour les femmes - « Il y avait des filles dans le bâtiment, raison de plus pour ne pas en sortir » - et leur incessant va-et-vient ne lui laissait pas de repos : « J'en bavais devant toutes... » Hélas ! Celles de l'intérieur étaient « toujours service-service » et n'avaient jamais le temps. « Quand elles étaient dans les bureaux, elles devaient aller dans les salles accueillir le public, celles des salles devaient rentrer dans les bureaux, celles qui étaient dans le bâtiment devaient en sortir, celles qui arrivaient devaient repartir déjeuner, celles qui avaient déjeuné devaient aller prendre le café, celles qui montaient devaient descendre, ce/les qui descendaient devaient monter. Infernal ! »... (Un aperçu des cadences folles de la BPI)... Celles de l'extérieur étaient « boulot-boulot ». Les unes et les autres ne le voyaient ni ne l'entendaient et s'abstenaient de venir à ses rendez-vous ; certaines se moquaient, d'autres s'énervaient, l'une d'elles tenta de le faire coincer à la sortie de la BPI avec un livre à la main et, sous ses aspects lascifs, l'infirmière se révéla être une vulgaire « lanceuse de fléchettes » !

Il en eût fallu d'autres pour le décourager ! Obstiné, insatiable, tenace - « C'est vrai, j'étais pénible, odieux, pot-de-colle» -, il sut se montrer tour à tour astucieux, rusé, dévoué, tendre, compréhensif et bon comédien. Il réchauffa « les grandes blondes frigorifiées » qui venaient en short, l'été, dans une odeur de « crème à bronzer [...] quand les gros tubes bleus crachaient un air glacial. » II aida Elisa à trouver des livres pour ses examens : « Pendant des semaines, elle m'a donné des listes, je lui préparais tout, bien rangé sur une table, et je lui gardais la place jusqu'à ce qu'elle arrive. » II écouta les étudiantes, « les plus sympas [...] celles qui n'avaient ni Jules, ni examens » lui raconter leur vie et leurs études : « Je les accompagnais jusqu'à leurs bouquins [...]; au début, j'avais du mal à lire, et à lire aussi vite qu'elles. Alors, je tournais les pages en même temps qu'elles pour ne pas avoir l'air. » II arrivait toujours au bon moment près des filles des bureaux, pour leur dire « vacataire » à l'heure du café ou du goûter... Alors, « elles étaient très contentes, elles allaient boire un café, me laissant leur bureau à garder, mais elles revenaient toujours. Et là, on pouvait bavarder . » Il répara même leur téléphone, ou leur en attribua, qu'il avait dévissés ailleurs quand elles n'en avaient pas... Serviable jusqu'à l'abnégation, il ne cherchait en somme qu'un peu d'amour, même platonique, même amical, et avait vite compris que « le seul moyen, c'était de ruser. De jouer le jeu service-service, de travailler avec elles. » Prévenance, tendresse, persévérance et autres désarmantes vertus eurent raison de beaucoup et il connut des heures glorieuses auprès de Clotilde, A'icha, Martine, Elda, Elisa, Annie et les autres...

« Ça m'a changé la vie »

Cet égaré génial se révéla en fait superbement doté de talents divers. Il ne lui suffisait pas d'être un grand sentimental expert en tous métiers, il se montra curieux d'apprendre jusqu'à la boulimie et exceptionnellement doué pour les études. Poussé par ce sempiternel besoin d'aborder les filles, et donc d'apprendre notre langue, il commença par écouter des variétés françaises - amour et mélodie étant plus abordables qu'un contact trop brutal avec le livre. II retint bien les chansons. mais ses déclamations - « J'étais obligé de chanter pour parler puisque j'avais appris comme ça » - provoquèrent fous rires et scandales à la bibliothèque, ce qui le fit rester un certain temps « très fâché avec les mots » et se replier sur lui-même. Pour surmonter cet échec, il décida ensuite de se tourner vers les chiffres, apprenant à compter sur le tableau lumineux qui comptabilisait les entrées au rez-de-chaussée du bâtiment - « Je n'ai pu apprendre les chiffres que jusqu'à 4 000. Parce qu'après, ils empêchaient les gens de monter. »

C'était toujours ça. Aussi revint-il plus confiant à la bibliothèque, où « les livres étaient rangés se/on leur prix sur les rayons. Du moins cher au plus cher, c'était simple, mais alors, quelle pagaye ! Au lieu d'aller de 1 à 4 000 et plus, cela faisait 1, 101, 111. Puis ça revenait à 2, 20, 221, au premier. Après, il fallait monter au troisième étage pour les 3, 33, 330. J'ai jamais trouvé les 4. Les 5, 50, 510 et les 6, 61, 610 étaient au troisième. Il fallait redescendre au premier pour les 7, 70, 700 et les 8, 80, 822, et remonter encore au troisième pour trouver les 9, 90, 911. Il y avait même, au deuxième, des livres gratuits, 0 F Quelle pagaye ! Ils s'en fichent, dans ces grandes surfaces, débrouillez-vous ! »

On savait que les cotes ne favorisent pas nécessairement la compréhension du classement par le lecteur, mais, dans ce cas précis, l'interprétation qu'il en fit et le rangement spécifique de la BPI sur trois étages ne facilitèrent pas sa clairvoyance. Entré dans une équipe pour aider au rangement, il commença donc par déranger: « Je comprenais pas du tout leur logique, je défaisais les tas qu'ils faisaient, ils défaisaient les tas que je faisais, c'était infernal. » Il en pleura, mais fut sauvé par un grand blond qui avait remarqué son désarroi et commença à lui expliquer la liste systématique des cotes et l'« Autorité Matière » ou puissance absolue. Effet magique : les chiffres devinrent des mots, et les mots renvoyèrent à d'autres mots. tissant tout un réseau de significations qui prenaient forme en images dans les ouvrages, sur les films et les diapositives. Nouvelle histoire des chiffres et des lettres à la gloire de la BPI ! Il y joua chaque jour pendant des mois, répétant dans les deux sens et de plus en plus vite : « Avion, Aviron, Avocat, 636.5, 797.9, 344.53... » Là, comme ailleurs, il se surpassa. D'ignorant total, il devint détenteur incollable des cotes ou sorte de CDU vivante, pouvant donner dans l'instant n'importe quelle définition et remplacer avantageusement ses maîtres au bureau de renseignements !

« Une espèce de record »

Ainsi, commençant d'abord par déraper sur tout et prendre les choses à l'envers grâce à de vrais faux raisonnements et à des interprétations plus que fantaisistes, il eut l'art inimitable de toujours retomber sur ses pieds. Faire de la CDU et d'une liste matières ses premiers livres de lecture est, de mémoire de bibliothécaire, le tour de force unique d'un usager exemplaire ! C'est en tout cas une belle démonstration à la louange du bâtiment qui, si ce n'était déjà fait, gagnerait ici une fameuse réputation d'efficacité.

Après avoir pris les photocopieuses pour des tables à repasser les livres, les magnétoscopes pour des téléviseurs « pas au point », parce qu'incapables de capter une vraie chaîne avec des sports, des variétés, un journal et des films, les moniteurs pour « un truc encore plus vieillot », qu'il « fallait faire avancer à la main », il apprend à écrire, la nuit, sur un clavier de machine à écrire. Après avoir pris la galerie du Centre de création industrielle pour une scène de spectacle. les objets exposés pour des bric-à-brac sans valeur - « C'était drôle cette manie de meubler ce bâtiment neuf avec des vieilleries » -, la médiathèque de langues pour un rassemblement de « machines à écho », le musée pour une salle de devinettes publicitaires - « Cela m'intriguait beaucoup et tous mes dimanches y passaient » -, il devint familier de «840.30», comprenez notre littérature, et amateur fanatique de musique classique !...

Ses dispositions d'autodidacte surdoué, la science qu'il acquit de façon très originale sur tout, son inimitable fidélité - « 1674 jours » - en firent un prodige aux yeux des sociologues toujours vigilants à Beaubourg !... L'un d'eux se trouva « complètement estomaqué. Là je faisais carrément sauter ses moyennes. II a fermé son petit carnet, et il m'a regardé d'un autre œil. Ca devait être un record. » Si les usagers se mettent à tout dérégler, y compris les statistiques et l'opinion qu'on a d'eux !...

Malgré les clichés - stratégies du lecteur devant la normalisation, éternelles figures de Beaubourg... -, ce livre est une belle réussite de tendresse et d'humour. Isabelle Mazeaud y joue avec plaisir et bonheur à contrôler les dérapages de son héros, dressant une suite mathématique d'avancées à rebours et de découvertes miraculeuses, tourbillon dans lequel on se perd pour mieux se retrouver dans l'acquisition du savoir et l'appropriation des lieux, véritable récréation culturelle.

Vague à l'âme

Ainsi, confortablement installé dans un fauteuil, chacun peut circuler à l'aise dans Beaubourg, enfiler ses tripes et ses coursives, glisser dans ses écoutilles, « aspiré par les escaliers roulants dans les tubes de la façade », dominer Paris avec un sentiment de réussite irréversible, au rythme trépidant de cet apprenti sorcier. Et quand ce ne serait que pour se laisser griser par le vent du large.... « s'accouder au parapet et regarder la mer des visiteurs qui déferlent par vagues... », écouter « les vaguelettes qui glissent sans bruit les jours creux, les veilles de fêtes, les vendredis soirs », voir les visiteurs qui « flottent comme ça, paisibles, faisant la planche, barbotant dans les livres », recevoir « les lames de fond qui surgissent soudain, imprévisibles et dangereuses, parce qu'un orage vide la place de ses badauds, et les rejette sur notre grève, trempés, sentant le chien mouillé », affronter « les tempêtes des dimanches et des jours de fête, qui grondent, tumultueuses, menaçant de tout submerger, contenues par les brise-lames successifs, assaillant notre parapet, nous éclaboussant de questions... », se laisser bercer par cette poésie marine qui baigne la BPI et Beaubourg tout entier, ce serait suffisant. Ces images à elles seules pourraient nous faire aimer le livre.

Quelle émotion plus douce au coeur d'un bibliothécaire que ces murmures ou grondements de lecteurs ? Ces frissons de livres sous la brise ou la tempête ? Cette écume ou ces paquets de mer qui brisent ou caressent, selon les heures du jour et les jours de l'année ? « Cette mer était basse en début de journée, elle montait régulièrement jusqu'à devenir étale au milieu du jour et redescendre le soir, laissant, tels des épaves, les livres échoués sur les tables et par terre. » Bâtiment phare dans le bâtiment, la bibliothèque fait naître d'inoubliables images : « On essayait de construire des digues et des barrages, pour empêcher le flot d'aller ici ou là, des bassins pour abriter les fragiles ou cantonner les récidivistes, des grèves où laisser se répandre les oisifs, des bancs où pouvaient se fixer les assidus. Peu à peu, la mer libre et vagabonde du début s'assagissait. » Accueil modulé des lecteurs, initiatives zélées du personnel... « Le matin arrivaient les gens de l'équipage. Les moussaillons remettaient tous les livres en place dans la bibliothèque. Les gens du ménage aspiraient les ponts. Les autres s'installaient dans les bureaux, chaque corps dans son étage... » Beaubourg, victime de son succès, ployant sous la houle : « Avec son équipage, ses habitués, ses visiteurs d'un jour, ses passagers saisonniers, le bâtiment était rempli jusqu'à ras bord, lourd de monde. »

Bien sûr, il faut sortir du rêve et quitter l'illusion trop parfaite d'un ignorant qui sait tout, comprend tout grâce aux effets bénéfiques du Centre national et de la BPI réunis. On peut garder l'humour et les images, l'esprit de tendre bousculade et de fraîcheur joyeuse du livre, mais il faut s'ébrouer pour rejoindre la terre... Assommé quelque temps par une chute malencontreuse qui lui enlève la maîtrise des rencontres, notre « passager clandestin » se réveille, assailli par une foule de visages. Tous le reconnaissent, mais aucun n'est d'accord sur son identité. Le rêve était trop beau, la mer. pour lui, trop lisse et trop étale. Il doit se retirer, disparaître aux yeux de ceux qui l'ont accompagné pendant la traversée, pour ne pas créer de vagues. Aussi, comme il était entré, «à contre-courant, je suis sorti ». L'escale, après dix ans de lutte contre vents et marées à bord d'un océan phare où tout est possible et bouge à chaque instant dans la tête et les pieds. « J'avais mal à la tête, mal au cœur, je tanguais de retrouver la terre ferme après une aussi longue traversée ». Beaubourg... bourg des miracles ?