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Liberté, égalité, information

Martine Darrobers

Censure ou défoulement ? Depuis quelques mois se succèdent journées d'étude à empoignades, controverses passionnées, échauffourées autour d'expositions. La violence des positions, faisant contraste avec le silence observé à des époques antérieures, est-elle révélatrice d'une évolution « censureuse » de nos sociétés, d'une reconnaissance du rôle des bibliothèques comme vecteur de l'information, d'un retour du refoulé ? Liberté, égalité, information, la journée d'étude organisée sur ce problème par l'Association de l'École nationale supérieure des bibliothécaires aura, en tout état de cause, été porteuse de ces trois hypothèses.

Le lieu du débat était clairement situé : le Centre Beaubourg, où la Bibliothèque publique d'information présentait une exposition sur la censure de livres, exposition qui avait donné lieu à la publication d'un catalogue-ouvrage de réflexion luxueusement présenté *. Pourquoi seulement les livres ? Parce qu'il faut bien se donner un cadre, faisait remarquer Martine Poulain, responsable et de l'exposition et de l'ouvrage. Si toute l'histoire de la presse reste jalonnée par ses démêlés avec la censure, il n'en va pas de même pour l'histoire du livre et de la littérature où, hormis quelques vedettes comme Voltaire, l'on reste d'une très grande discrétion sur le sujet : or, au fil du temps, on ne relève pas moins de 500 à 600 noms d'auteurs censurés, soit, au total, plusieurs milliers d'oeuvres.

La censure dans l'histoire

Institution méconnue, institution ancienne : les premières mesures organisant la surveillance de la librairie remontent en France au XIIIe siècle ; elles instauraient une censure a posteriori, destinée à « éviter la circulation des copies fautives ». Un système de prévention plus complet et plus efficace fut mis en place avec l'avènement de l'imprimerie ; l'ordonnance de 1521, défendant aux imprimeurs et libraires (qui ne formaient en règle générale qu'une seule et même personne) de vendre ou publier le moindre texte sans l'autorisation de la Faculté de Théologie de Paris, devait être suivie de réglementations élaborées transférant la responsabilité de la censure de l'Université et de l'Église (l'Index librorum prohitorum était publié pour la première fois en 1559) vers l'autorité laïque. Le XVIIIe siècle devait voir l'aboutissement du système avec la création du Bureau de la librairie délivrant privilèges et permission d'imprimer. Au même moment se mettait en place un système de censure du théâtre, première illustration de la loi qui veut que l'appareil de censure mis en place pour tel ou tel médium reflète directement son importance dans la transmission et la communication des idées.

Mais que censure-t-on de fait ? Les institutions de censure fournissent la réponse, dans la mesure où l'histoire montre le déplacement des responsabilités de la censure du livre, de l'Église et de l'Université vers l'État, relayé à la fin du XIXe siècle vers les ligues de moralité. Et si le XXe siècle, mis à part le sinistre épisode de la liste Otto, a vu un reflux de l'institution, avec un retour vers la censure a posteriori plutôt qu'a priori, celle-ci n'en demeure pas moins présente, explicitement requise pour le secteur des publications destinées à la jeunesse, et fidèle à elle-même : Thérèse philosophe, censurée par le Bureau de la librairie au XVIIIe siècle, a vu sa nouvelle édition chez Régine Desforges interdite à l'affichage deux siècles plus tard...

Caviardage, modifications, suppressions sont les modes d'intervention de la censure préventive, toutes mesures plus « douces », mais aussi plus efficaces que l'interdiction à la vente ou à l'affichage et la destruction physique, qui sont les armes de la censure répressive. S'il est des livres « maudits », censurés à toutes les époques, la censure s'attache surtout à empêcher certains lecteurs de faire certaines lectures, à protéger certaines catégories de lecteurs tenues pour fragiles, au premier chef les enfants, les femmes, les « peu instruits ». Le réquisitoire prononcé au procès de Boris Vian à propos de J'irai cracher sur vos tombes et Les Morts ont tous la même peau est, de ce point de vue, révélateur : le grief principal tient à la disponibilité des ouvrages qui « se vendent à 165F, le prix du paquet de cigarettes. américaines, ils s'étalent à toutes les devantures, dans les kiosques, chez la mercière du village, jusque dans les campagnes les plus lointaines. Il sont pratiquement à la portée de to.us, à la portée de n'importe qui, de n'importe quel adolescent perverti, à la portée de n'importe quel demi-fou, d'une part, et c'est, d'autre part, une mentalité, la mentalité de tout un peuple qu'il corrompent ».

Parallèlement, le même substitut se montrait enclin à l'indulgence, évoquant l'hypothèse de rééditions de Gamiani de Musset « sur papier couché à 20 000 F l'exemplaire (...), l'ouvrage ne risque guère de troubler l'âme des bibliophiles blasés, et au demeurant fort avertis, qui achèteront ces ouvrages ». Démonstration exemplaire qui débouche sur une autre question : dans quelle mesure la qualité (littéraire, graphique...) de l'œuvre incriminée excuse-t-elle le délit ? Madame Bovaryet Les Fleurs du mal ont fini par triompher de la censure, mais celle-ci a condamné à l'oubli définitif d'autres oeuvres jugées médiocres.

L'analyse diachronique des ouvrages censurés au cours des siècles est également révélatrice des moeurs, des mentalités, des imaginaires collectifs. Pour en revenir au temps présent, si la liste des titres encore interdits à l'affichage il y a 20 ans pour outrage aux moeurs porte à sourire, la résurgence de ligues de moralité à laquelle nous assistons actuellement témoigne de la rémanence de l'idéologie censureuse : s'achemine-t-on vers une réforme de la législation en la matière ?

Censure et bibliothèques

Et les bibliothèques là-dedans ? L'historique établi par Marie Kuhlmann (sociologue) faisait ressortir les différentes modalités par lesquelles les bibliothèques sont à la fois objets et agents de censure. Par rapport à la censure réglementaire, elles ne sont concernées que dans un dispositif répressif suspendant la mise à disposition des ouvrages interdits à la vente. Il est tout d'abord des censures officielles auxquelles ont donné lieu les périodes de crise, avec un dispositif de mesures brutales allant de la destruction des ouvrages portés sur la liste Otto aux abonnements de soutien souscrits dans certaines municipalités communistes au moment de la Guerre froide (la circulaire intervenue en réaction, interdisant en 1951 l'achat de toute presse politique, devait à son tour susciter la résistance de bibliothécaires). Mais il est aussi des censures officieuses, qui, pour s'attacher à des livres non interdits, ne s'appuient pas moins sur l'autorité administrative des collectivités locales responsables du service - quand elles ne procèdent pas des réactions, individuelles ou collectives, spontanées ou suscitées du public... Il est enfin une censure implicite, inhérente à la logique d'action des bibliothèques ; quand on sait que celles-ci n'achètent qu'environ 10 % des titres publiés, il serait vain d'occulter le revers de la médaille, de nier la mise en oeuvre d'une forme de censure.

Cette dernière a connu des avatars divers au long des conceptions et de l'élaboration des doctrines professionnelles ; jusqu'à une époque relativement récente ont coexisté deux modèles bien distincts, celui du bibliophile, de l'homme de lettres « laissant ses idées à la porte de la bibliothèque », et prônant la neutralité de choix ; parallèlement, le bibliothécaire « hygiéniste de la lecture » revendiquait un rôle didactique et moral pour sa bibliothèque, élément de lutte contre « le café, le jeu, le feuilleton ». D'où des pratiques de présentation et de marquage (création d'enfers, pastilles, coups de tampons, règlements de prêt) limitant la communication des ouvrages « contestables » aux lecteurs « avertis ». La définition même de l'ouvrage contestable apparaît, elle aussi, sujette à variations, de La Guerre des boutons aux bandes dessinées américaines de l'après-guerre, ouvrages traitant de l'adultère, de la sexualité, oeuvres engagées, romans policiers, voire romans tout courts (relégués dans les annexes ou prêtés à raison d'une unité pour deux documentaires).

La prégnance de ces pratiques est encore manifeste au milieu de la décennie 70, jusqu'à ce que prévalent définitivement, dans l'idéologie professionnelle, les notions de plaisir de la lecture et de pluralisme, qu'émerge la notion d'un « bibliothécaire-filtre », aidant le lecteur à s'orienter dans le dédale des lectures sans lui imposer d'exclusions ou de contraintes. Ce reflux de la censure-bonne conscience laisse néanmoins subsister une censure euphémisée, aseptisée, banalisée : plus d'enfer institutionnel affichant son opacité au sein même de la bibliothèque, mais des cotations codées expédiant l'ouvrage dans les abîmes de la communication en différé ; la censure, ou, si l'on préfère, l'auto-censure, s'exprime dans les choix, les tactiques de présentation, de classification, de mise en valeur des collections, etc. C'est à ce moment même que certaines municipalités, jusque-là spectatrices de la professionnalisation et de l'expansion des bibliothèques municipales, se cabrent devant cette bizarre notion de pluralisme... Les élus locaux de tout bord prennent conscience de l'enjeu culturel que constitue leur bibliothèque ; ainsi voit-on remettre en vigueur les anciens comités consultatifs d'achat de livres, créer des commissions de choix, instituer des ordres d'achat ou d'abonnement, patronner des ligues de moralité... Bref, les bibliothécaires se voient de plus en plus souvent acculés à l'auto-censure systématique, quand il ne s'agit pas de censure tout court. Le mouvement esquissé s'est, on le sait, nettement renforcé depuis le début des années 80. Si certaines initiatives ou prises de position ont provoqué de vigoureux mouvements de protestation, il est clair que la censure, désormais ouverte et non plus couverte, est un catalyseur de toutes les inquiétudes, de toutes les tensions qui parcourent la profession : certains discours autour de la décentralisation et des perspectives de censure qui s'incrivent à la clé en sont un exemple frappant.

Une question de responsabilité

D'autres discours ne se révèlent pas moins alarmistes, qui invoquent volontiers la censure (plus exactement la lutte contre la censure) à la rescousse des causes les plus diverses : les deux tables rondes qui avaient été organisées ont donné lieu à de vigoureuses attaques contre la planification et la grille de classification de la bibliothèque du Congrès (idéologiquement suspecte), à un vibrant plaidoyer pour le Centre de prêt de la Bibliothèque nationale mis en cause par le rapport Beck (le seul moyen d'assurer la disponibilité des documents que les bibliothèques n'ont pas achetés), à la dénonciation passionnée de la censure par l'argent, que constitue le manque de ressources. Mais les débats se sont surtout concentrés autour de la censure interne, celle qui met en jeu l'éventail des pratiques professionnelles, à commencer par les acquisitions et l'affichage des catalogues collectifs, qui reflètent, qu'on le veuille ou non, des hiérarchies implicites et des options caractérisées : pour reprendre l'exemple provocateur cité par Francis Deguilly (BM d'Orléans), Play boy serait absent, à une exception près, des 2 500 bibliothèques membres du Catalogue collectif national des périodiques ; les futurs historiens intéressés par les premières interviews de Jack Lang sur sa politique culturelle sont bien à plaindre...

Mais la démarcation est subtile qui sépare la censure bibliothéconomique de l'exercice de la compétence professionnelle. Celle-ci s'articule sur la constitution d'un fonds, mais aussi sur sa communication : on ne saurait assimiler le bibliothécaire à un distributeur anonyme de produits, insistait Michel Albaric (bibliothèque du Saulchoir), et communiquer une information non adaptée à l'utilisateur est moins un refus de censure qu'une noyade pure et simple. Le bibliothécaire « qui ne se lave pas les mains de l'élaboration de la culture, mais se compromet reste responsable vis-à-vis de ses lecteurs. Au reste, il ne fait en cela que suivre les recommandations de l'UNESCO, hostile à tout ouvrage incitant au racisme, à la violence et au fascisme.

Mais où s'arrête cette responsabilité ? Quelle politique adopter pour les ouvrages « hors consensus », qui prônent le suicide ou remettent en cause l'existence des chambres à gaz ? Faut-il les maintenir en libre accès, à portée de tous, les confiner à l'intérieur de magasins ou dans l'espace protégé de bibliothèques spécialisées ? Repris pour la millième fois et resté pour la millième fois sans réponse, ce débat a d'autant plus d'acuité que l'ouverture de la Médiathèque de La Villette offre librement à l'ensemble du public une information médicale auparavant confisquée par les praticiens. Dans quelle mesure un ouvrage tel que Suicide mode d'emploi peut-il être tenu pour responsable de certaines morts ? Une réponse par trop affirmative ne signifie-t-elle pas une valorisation démesurée de l'objet livre, bouc émissaire des échecs de la société, et, au bout du compte, un mépris plus ou moins implicite du lecteur-consommateur qu'on suppose conditionné et totalement passif face à l'information donnée ?

C'est à propos de la constitution de dossiers documentaires, liés à la fourniture d'une information précise, exacte et exhaustive, que la question s'est le plus brutalement posée : des documentalistes partisans de la soustraction d'une information fautive s'opposaient violemment à des consommateurs-journalistes, qui revendiquaient le droit d'évaluer et d'interpréter par eux-mêmes l'information qui leur était fournie. L'annotation, justifiée, du texte fautif par le documentaliste serait une solution idéale, mais elle est trop souvent irréalisable, faute de temps... Par ailleurs, où faut-il arrêter cette prérogative ? Au dossier documentaire qui relève de la responsabilité du documentaliste, réplique M. Albaric ; mais d'aucuns ne seront-ils pas tentés d'aller plus loin ?

La contradiction où s'enlise le débat trouve peut-être sa source dans la définition même du métier de bibliothécaire : Pascal Ory (professeur à Paris X) s'est plu à souligner le parallélisme des idéologies entre les corps d'enseignants et de bibliothécaires, rappelant que les différentes ligues d'enseignants fondées à la fin du XIXe siècle ont axé leur action sur les bibliothèques ; de là un continuum, une circulation permanente de discours et d'attitudes éthiques entre les deux professions. L'histoire a pu donner lieu ultérieurement à une inversion des mentalités et les notions de lecture-plaisir, de bibliothèques-lieu de vie ont été mises en avant par opposition au modèle scolaire de la lecture instructive. Un rapprochement semble actuellement s'esquisser ; néanmoins, si les instituteurs formés à la littérature jeunesse et aux bibliothèques restent très minoritaires, il est permis de dire que, dans tout bibliothécaire, il est encore un éducateur qui sommeille, même si, comme le donnaient à croire certaines réactions de l'assistance, ce dernier lui donne fréquemment des cauchemars... Par ailleurs, il est bien connu que la censure se fait d'autant plus virulente et normative qu'elle émane d'un milieu proche du milieu de production : les impressionnistes furent censurés par les critiques et les professeurs de peinture ; les éditeurs ne seront jamais mieux censurés que par des professionnels du livre.

C'est bien entendu au secteur des livres pour enfants que s'attache directement l'action du bibliothécaire-éducateur-censeur, et que se focalisent les censures résurgentes. Mais quels sont les critères appliqués ? L'exégèse de Jean Perrot (professeur à Paris XIII), disséquant les critères kantiens du Beau, du Vrai, du Bon, communément invoqués pour évaluer la valeur d'un ouvrage, renvoyait en dernière analyse aux logiques socioculturelles qui président à la constitution du goût, montrant comment la sphère des « experts-prescripteurs » déterminait le système d'imposition des valeurs, comment la concordance, le consensus sur les préférences en matière artistique décroît avec le degré de qualification des personnes appelées à juger. Le goût pour l'abstraction étant fonction directe du niveau culturel, il n'est guère surprenant que les ouvrages composant « la boulangerie de l'édition », misant sur le figuratif et le naturalisme, attirent les enfants les plus démunis sur le plan culturel. C'est donc au bibliothécaire de jouer, d'initier l'enfant au livre d'avant-garde, concluait l'intervenant; mais est-il matériellement possible de le faire pour chaque enfant ? On devrait tout aussi bien réfléchir aux raisons du succès, perdurable, de certaines séries, faisait remarquer André Thill : les Club des Cinq, les Signe de piste ont longtemps été frappés d'ostracisme «parce qu'on pouvait les trouver ailleurs » - n'est-ce point là un alibi un peu facile et qui suppose, une fois de plus, que l'enfant est manipulé par ses lectures et n'a aucune autonomie ? Il serait bon de s'interroger sur le problème de la réception des lectures, insistait P. Ory: la démarche semble à coup sûr plus positive que celle qui consiste à débattre sans fin des possibles implications-imprégnations (politiques, culturelles, ethnologiques, etc.) de tel ou tel ouvrage. Le dilemme, en fait, ne peut être résolu que d'une seule façon, en diversifiant l'assortiment qui se devra d'intégrer tous les niveaux culturels. Cela, on le savait depuis belle lurette, mais peut-être l'avait-on malgré tout un peu oublié... En définitive, si la bibliothèque, par sa logique même, doit mettre en oeuvre une certaine forme de censure, mieux vaut qu'elle le fasse en toute lucidité qu'en toute bonne inconscience : cela n'aura pas été le moindre mérite de cette journée d'étude que de le rappeler.

  1.  (retour)↑  Censures : de la bibliothèque aux larmes d'Eros, BPI, Centre Georges Pompidou, Paris, 1987, 220 p. (ISBN 2-86850-393-1, 220 F).