entête
entête

Le Paradigme de l'information

Richard Apostle

Boris Raymond

La société de l'information, l'événement majeur du dernier quart du XXe siècle ou une vaste fumisterie ? Un nouveau mode d'existence ou un terrorisme idéologico-économique ? Problème de société, le dilemme intéresse directement les professions de l'information qui sont partie prenante dans le débat. Mais quelles en sont les bases, scientifiques ou idéologiques ? Encore une question sur laquelle les professionnels de l'information auront à prendre leurs responsabilités s'ils veulent déterminer leur avenir professionnel.

Durant les vingt dernières années, de nouveaux moyens de communication et les nouvelles technologies informatiques ont provoqué des mutations profondes dans de multiples activités. Ce phénomène s'avère particulièrement dans les bibliothèques, où l'impact de ces technologies a été ressenti dans les tâches quotidiennes, dans les réseaux de prêt-inter, dans le contenu des programmes de formation professionnelle et, enfin, dans l'image de la profession.

Cet article, qui s'attache au dernier de ces trois aspects, tente de synthétiser un modèle de paradigme de l'information. Son objectif est de formaliser les affirmations souvent implicites sur lesquelles s'appuie ce paradigme, dans l'espoir d'encourager une évaluation systématique de ses prémisses avant son acceptation ou son refus finals par la profession. Ce modèle synthétique, de par sa nature, ne prétend pas refléter dans le détail la position des différents auteurs cités. Il vise plutôt à présenter, aussi fidèlement que possible, les prémisses complexes et interdépendantes qui en constituent les fondements intellectuels.

Au commencement l'information

Selon la nouvelle définition qu'il se donne, l'acquisition, le stockage, l'organisation et la recherche de l'information constituent l'activité la plus importante de la profession (24). Le terme information comporte cependant de nombreuses acceptions : données sur un sujet, ensemble de faits, théories ou opinions personnelles, transmission d'éléments du savoir et, enfin, publications sur un sujet donné. On le trouve aussi fréquemment employé comme adjectif modifiant des noms tels qu'environnement (environnement de l'information), profession (la profession de l'information), société, science, etc. Il est quelquefois utilisé comme référence à des phénomènes très abstraits (par exemple, les bibliothèques ont historiquement servi de liens dans les systèmes d'information de la société) ; en d'autres circonstances, ce terme s'applique à quelque chose de plus spécifique comme les données bibliographiques. L'une des affirmations des fervents du paradigme est que l'information, suite à l'impact des nouvelles techniques de communication, est devenue une denrée, un produit commercial. Cette denrée se révèle vitale pour le secteur de l'information, secteur récemment développé dans le domaine économique, où des consultations sont données par des spécialistes appelés professionnels de l'information, scientifiques de l'information ou courtiers en information.

Une autre assertion veut qu'une société de l'information voit en ce moment le jour en Amérique du Nord, en Europe et au Japon, qui diffère de notre « société industrielle » de jadis par certaines caractéristiques. Le clivage entre les différents types de société reflète généralement certains courants sous-jacents qui permettent d'expliquer les nouvelles structures sociales et d'en prévoir l'évolution. Si l'on considère les différents secteurs de production, le passage du secteur secondaire au tertiaire, invoqué comme clé du développement, est un lieu commun dans la littérature économique. En termes de transformation des emplois, la multiplication des rôles de la « nouvelle classe moyenne » dans les sphères technique et professionnelle a été longuement traitée. En termes d'organisation, l'accent a été mis de plus en plus sur les résumés, véritables unités de savoir systématisées, et sur la rapidité de leur recherche et de leur transmission afin d'engendrer de nouveau progrès économique.

De nombreux postulats du paradigme sont fondés sur l'assertion bien connue de Daniel Bell (1), selon laquelle la connaissance théorique est devenue, à l'avènement de la société postindustrielle, « la ressource stratégique, le principe axial » d'une structure sociale qualitativement différente. Selon Bell, « alors que la société industrielle est fondée sur la machine mécanique, la société postindustrielle est caractérisée, elle, par la technologie intellectuelle... Si capital et travail constituent le canevas de la société industrielle, information et connaissance déterminent celui de la société postindustrielle. » (1).

Le concept d'une société postindustrielle a non seulement déclenché un profond débat de fond dans les sciences sociales, mais aussi incité à redéfinir le rôle et le statut de certains groupes professionnels dans la société actuelle. Ceci s'avère spécialement dans le monde des bibliothèques. En particulier, la définition traditionnelle que se donnent les bibliothécaires - éducateurs, conseillers et conservateurs - tend à être supplantée par la notion de bibliothécaires presque exclusivement fournisseurs d'information. Les adeptes du paradigme de l'information étayent fréquemment leurs arguments par une référence à l'impact de la « révolution de l'information » sur la profession et au fait « que certains indices prouvent que la révolution électronique induit des transformations économiques, socioculturelles et politiques de la société... L'activité économique est concentrée dans les secteurs impliqués dans la création, la préservation, le traitement, la transmission et l'exploitation de l'information. L'accès à l'information devient l'assise du pouvoir... Le secteur de l'information est alors le catalyseur d'opinions et d'influences, il détermine les modèles sociaux et professionnels et moule les idéals nationaux... » (11).

On lit aussi que l'information est le moteur de la société postindustrielle ; que le secteur de l'information est le plus dynamique ; et que les professionnels des bibliothèques et de l'information sont potentiellement les principaux acteurs dans une telle société, car l'information est le socle de toute puissance financière et politique (6). De telles prédictions toutefois ne vont généralement pas sans quelques avertissements : si les bibliothécaires veulent atteindre un tel statut, il leur appartient de réaliser les transformations nécessaires et de devenir des meneurs plutôt que des suiveurs dans l'utilisation des technologies de l'information (26).

Recherche identité désespérément

Nombre de partisans du paradigme tiennent la bibliothéconomie et la science de l'information pour une seule et unique discipline à laquelle il est fréquemment fait référence en tant que « science des bibliothèques et de l'information » (6). On dit volontiers que cette nouvelle science met en valeur l'application de techniques modernes et qu'elle est fortement liée à l'étude des caractéristiques de l'information et de son mode de transfert et de gestion. L'émergence d'une nouvelle terminologie professionnelle constitue un lien supplémentaire qu'on essaie de tendre entre bibliothéconomie et science de l'information. On parle de plus en plus des bibliothécaires qui travaillent au sein des systèmes de bibliothèques en termes de gestionnaires de banques de données ou de l'information (13). En réalité, les deux termes bibliothécaires et gestionnaires de l'information sont interchangeables, les bibliothécaires n'étant pas seulement des gardiens de livres, mais jouant un rôle actif dans la fourniture et le traitement de l'information.

L'un des objectifs de ceux qui prônent ce modèle est de convaincre les bibliothécaires de cesser de se considérer comme des gardiens de livres et d'entrer dans le nouveau monde de l'information. Pour eux, les parfaits professionnels de l'information sont ceux dont le travail est axé sur le traitement de l'information, qui sont souvent extérieurs à la bibliothèque, qui travaillent souvent en free lance, qui vendent leurs services à un segment de marché bien défini et qui s'appuient énormément sur l'électronique. Par contraste, le bibliothécaire « à l'ancienne » est considéré comme un être confiné dans les murs de son établissement et dont l'activité se réduit la plupart du temps à proposer des documents (9).

Autre différence souvent soulignée : les professionnels de l'information sont bien rémunérés, contrairement aux bibliothécaires. Alors que les opinions divergent sur le fait de savoir si la bibliothéconomie est un sous-ensemble de la science de l'information, ou si elle l'englobe, certains semblent à peu près admettre qu'il n'y a aucune distinction frappante entre les deux. Il ne reste plus, en réalité, aux bibliothécaires qu'à passer de la fourniture de documents au transfert réel de l'information (12).

Jouer la différence

Il n'est guère surprenant qu'une redéfinition aussi drastique des fonctions fondamentales des bibliothèques ait soulevé une telle opposition. L'une des objections essentielles est que ce paradigme dévalorise arbitrairement tous les aspects du travail traditionnel qui ne lui conviennent pas. Ce processus, disent les critiques, s'effectue d'une part en mettant en valeur seulement les éléments de la profession qui relèvent de la science de l'information (indexation et interrogation des banques de données), et, d'autre part, en minimisant, voire en ignorant, bien d'autres aspects : débats sur des ouvrages ou avec des auteurs, conseil aux lecteurs, lutte contre l'illettrisme, heure du conte pour les enfants, programmes de lecture en groupe, débats sur des sujets tels que la mort et la manière de mourir, ou la formation des étudiants à l'utilisation de la bibliothèque.

Autres arguments contre la similitude des deux disciplines : elles ont une origine différente, elles ont à l'heure actuelle deux structures séparées (la Canadian library association et l'American library association s'opposant à la Canadian association for information science et à l'American society for information science) et deux contenus intellectuels différents, avec quelques domaines qui se recoupent et plusieurs points de divergence, et desservent deux populations distinctes et bien définies. Leur assimilation a soulevé aussi de sérieuses objections parce que trop visiblement auto-valorisante : l'étiquette science de l'information, réputée plus prestigieuse, est aux yeux des adeptes du paradigme un principe de légitimation aidant à justifier les demandes d'amélioration de statut et de salaire. Dans les faits, certaines indications font penser que certains bibliothécaires ont déjà entrepris de faire valoir de tels droits (28).

Finalement, des critiques ont fait remarquer que la permutation des termes « information » et « savoir » masque une distinction importante qui doit être reconnue dans les débats sur les liens entre science de l'information, bibliothéconomie et société postindustrielle. Ce sont les connotations les plus générales et les plus théoriques du « savoir » qui sont essentielles dans la définition de la société postindustrielle ; un concept plus spécifique comme celui d'« information » limite d'emblée les aspirations potentielles d'une discipline qui identifie ses préoccupations principales en termes d'information.

In libro veritas

Le postulat, peut-être le plus important et le plus discutable du paradigme, est que « l'objectff des bibliothèques est la manipulation et la communication d'une information sur un support codé » (14) ; c'est-à-dire que leur mission est d'intervenir en tant que centres de communication dans le processus de transfert de l'information. Ce postulat est souvent cité comme le modèle de communication de la bibliothéconomie. Les publications professionnelles regorgent aussi de la proposition voisine, selon laquelle les utilisateurs des bibliothèques sont avant tout des chercheurs d'information.

De nombreuses voix se sont élevées contre cette vision unidimensionnelle du rôle de la bibliothèque et des besoins des usagers, en la contrant par un certain nombre d'arguments. Le premier rappelle que les bibliothèques remplissent plusieurs fonctions, et il serait inexact de définir les fonctions de toutes les bibliothèques uniquement en termes de services d'information. L'affirmation contraire revendique que les bibliothèques fournissent autant d'informations que de lecture et que les bibliothécaires ont une grande responsabilité en matière de promotion de la lecture (27) et dans l'acquisition du savoir. Selon D. Boorstin, de la Bibliothèque du Congrès, « les bibliothèques (ou les services de bibliothèques) équivalent dans cette hypothèse à services d'information, ce qui tend dangereusement à dire que le savoir peut être, ou est, assimilé à l'information... Nos institutions du savoir... ne traitent pas essentiellement du stockage ou de la recherche de l'information, pas plus que du flux quotidien de faits et données... Elles se consacrent plus exactement aux trésors qui subsistent de tout notre passé » (4).

Autre objection du même ordre : le paradigme assimile tout le travail exécuté par l'ensemble des bibliothèques à ce qui se passe dans les centres de documentation et les bibliothèques spécialisées. Les bibliothèques publiques, scolaires et universitaires jouent un rôle important dans le processus d'enseignement, de socialisation et de transmission de la culture. Identifier le traitement de l'information comme fonction primordiale de toutes les bibliothèques revient pour certains à rejeter toute l'activité intellectuelle qu'elles ont exercée au fil des siècles et constitue ce que Gorman appelle « l'hérésie de l'information » (15).

Des traiteurs...

La proposition selon laquelle la tâche principale des bibliothécaires est de fournir des services d'information à des clients est une extrapolation logique de la première définition des bibliothèques-centres de recherche de l'information (10). Le résultat de cette redéfinition est que des termes tels que professionnels de l'information ont commencé à s'imprégner d'un parfum idéologique porteur de messages affectifs autant que factuels. Ces termes véhiculent des suggestions d'amélioration de statut, d'efficacité managériale et au moins une négation partielle de la connotation péjorative du mot bibliothécaire. C'est ainsi qu'on peut entendre : « Comme la plupart des activités visibles en bibliothèque sont répétitives et routinières, on ne peut guère blâmer le public de ne point considérer le bibliothécaire comme un professionnel compétent. C'est notre image et notre statut qui en souffrent » (19).

Les critiques ont remis en question cette autodéfinition en contestant la réduction des multiples fonctions assurées par les divers types de bibliothécaires en une fonction unique et uniforme, celle de l'information. Pour bon nombre de bibliothécaires, l'information ne serait qu'une infime portion de leurs activités quotidiennes ; leur rôle ne consiste pas seulement à fournir des renseignements ou des documents d'information (27). Ils rempliraient maintes fonctions qu'on ne peut fourrer dans l'emballage « information » qu'en en faisant craquer les coutures. De même, l'assimilation implicite de l'usager typique des bibliothèques à un individu qui recherche des informations est rejetée parce que trop irréaliste ; elle ne s'applique qu'à une gamme très réduite d'utilisateurs : chercheurs hautement spécialisés, techniciens et hommes d'affaires, et non le vaste public des bibliothèques. Un auteur a même affirmé que « dans les opérations normales d'une bibliothèque, un usager désirant effectuer une recherche exhaustive est aussi rare que le loup blanc » (17).

Ce point de vue ne remet pas en cause la nécessité de recherches informatisées rapides par des scientifiques, des techniciens et des administratifs, ni la dépendance de ces groupes à l'égard des services fournis par des spécialistes de l'information. Pour eux comme pour d'autres catégories d'utilisateurs du même ordre, la fourniture d'information est effectivement la principale fonction de leur bibliothécaire. Ce schéma ne s'applique cependant pas à la majorité des utilisateurs qui attendent des bibliothèques bien autre chose que des informations - sauf, bien entendu, si ce terme recouvre tout, depuis l'heure du conte jusqu'à la demande d'un exemplaire de la République de Platon.

...aux conteneurs de l'information

Une autre composante caractéristique du paradigme de l'information est la réduction du rôle du livre à celui de conteneur de l'information, bien que cet élément ne soit jamais explicité dans les écrits sur ce sujet. Au contraire, nombre d'auteurs qui insistent sur l'importance de l'édition électronique sous-entendent généralement que tous les ouvrages et tous les périodiques remplissent, pour l'essentiel, les mêmes fonctions que les revues scientifiques et techniques et les divers ouvrages de référence. En tant que moyen d'affichage de l'information, la page imprimée est évidemment superbe. Cependant, ses capacités de stockage, d'organisation et de recherche de l'information sont moins que satisfaisantes aux yeux de ces auteurs (22).

Une des conclusions souvent tirées de ce fait est que les ouvrages perdront de plus en plus de terrain au fur et à mesure que les systèmes de communication électronique deviendront plus efficaces et moins onéreux que l'impression papier ; les livres ne serviront plus bientôt, semble-t-il, qu'aux historiens. Cette proposition comporte deux corollaires. Le premier est que les progrès techniques nous permettront de traiter entièrement par électronique les problèmes de la diffusion, du stockage et de l'exploitation de l'information (20) ; le second est que tant les livres que les bibliothèques deviendront des fournisseurs d'information coûteux, ce qui entraînera alors leur perte.

Les adversaires notent que cette réduction implicite du rôle des ouvrages à celui de réservoirs d'information est, une fois de plus, très sélective. On lit à des fins d'édification (la Bible), pour s'évader (roman policier à énigme), pour s'instruire (un livre d'histoire grand public) ; pour des motifs professionnels (ouvrage sur les pratiques élémentaires de comptabilité), et aussi pour s'informer (statistiques de sport). Les détracteurs affirment également que pour certains types d'information, qui ne nécessitent pas de stockage électronique, les livres serviront encore longtemps et ceux qui suggèrent la vision d'une société sans papier agissent comme si toute la littérature publiée était contenue dans des revues scientifiques et techniques et comme si tous les lecteurs étaient impliqués dans la recherche et le progrès (23). Il citent aussi des études qui ont montré qu'aux Etats-Unis les romans représentent la moitié des collections dans la bibliothèque publique moyenne et presque les deux tiers des emprunts. Ces chiffres, selon eux, tendraient à prouver que les gens utilisent les livres et les bibliothèques pour le plaisir et les loisirs, pas seulement pour s'informer (32).

Bibliothèques sur la touche ?

Parallèlement, on estime aussi que la bibliothèque perd de son utilité pour la société en raison de son inefficacité en matière de stockage, de gestion et de recherche de l'information (22). Ainsi peut-on lire que « les bibliothèques, collections d'objets matériels, perdront rapidement de leur valeur, beaucoup d'entre elles disparaissant » (19). D'autres tenants de ce modèle posent, apparemment sérieusement, la question de savoir si « quelqu'un aura besoin des bibliothèques telles que nous les connaissons dès l'instant où, comme on l'a prédit, le grand public aura bientôt une possibilité de recherche en ligne chez soi » (13). La conclusion souvent induite par cet ordre de pensée est que « la profession doit se démarquer de la bibliothèque en tant quinstitution » (31).

A l'opposé de ces deux affirmations, un certain nombre de personnes ont déclaré que, loin de décroître, livres et autres documents imprimés ne cessent de se multiplier, que l'utilité de l'imprimé dépasse de loin le rôle de fournisseur d'information immédiate et que, dans tous les cas, les millions d'ouvrages aujourd'hui en stock dans nos bibliothèques ne seront jamais réduits à l'état de « réservoirs électroniques », mais continueront au contraire d'être réclamés par des usagers pour de multiples raisons. Certains notent aussi que même les courtiers en information s'appuient sur les bibliothèques qu'ils utilisent comme sources pour la majeure partie des documents qui leur sont indispensables dans leur travail avec les clients (7).

Nouveaux boulots...

Maintenant qu'ils sont convaincus que la bibliothèque traditionnelle est condamnée, les chantres du modèle de l'information vont souvent plus loin, conseillant aux bibliothécaires de commencer à prendre le titre de professionnels de l'information et à offrir leurs compétences en matière d'information directement aux clients à l'extérieur de la bibliothèque. De même, ces auteurs sont généralement très optimistes sur l'offre de postes non traditionnels pour les bibliothécaires (2). Un tel optimisme s'appuie sur la conviction suivante : l'explosion de l'information continuant à s'étendre et la technique à se développer, les systèmes d'information prennent de plus en plus d'importance et engendrent un marché à l'intention du personnel compétent susceptible de les manipuler. Ce marché de l'emploi pour les professionnels de l'information est réputé vaste, diffus et très dynamique ; les postes offerts portent l'appellation d'analyste, de responsable de projet, de consultant, d'opérateurs, de planificateur, de chercheur ou de programmeur. Une autre branche essentielle dans ce nouveau champ émerge, celle du courtage indépendant en information. Le courtier en information devient là un « bibliothécaire désinstitutionnalisé » (20).

Les sceptiques sont loin de montrer ce bel optimisme sur ces promesses de nouveaux métiers pour les bibliothécaires. Ils prétendent, au contraire, que les métiers liés à l'information ne sont en réalité qu'un conglomérat d'occupations complètement hétérogènes, plus ou moins réunies sous un concept-parapluie ; d'après eux, ce genre de prédictions injustifiées sur la multiplication de tels métiers ne peut que desservir les bibliothécaires et les étudiants en cours de formation. Ils citent aussi les propos de M. U. Porat, l'un des plus fervents théoriciens du concept de l'information: « les projections sur le potentiel de main-d'œuvre aux Etats-Unis révèlent une baisse dramatique de la force de travail dans le domaine de l'information. D'après le Bureau des statistiques de l'emploi, le secteur de l'information progressera sur la période 1970-1980 à un taux net de 0,04 %, pas plus rapidement en fait que l'ensemble de la force de travail aux Etats-Unis. Nos bureaucraties apparaissent rassasiées et ne peuvent absorber plus d'information » (29).

...anciennes fonctions

En ce qui concerne les courtiers indépendants en information, quelques indications montrent que nombre d'entre eux exercent un métier à temps partiel, qu'ils complètent par un travail indépendant et occasionnel. Les sceptiques déclarent qu'ils ne voient là aucune différence avec les services de recherche traditionnels et qu'on n'a pas enregistré d'accroissement notable de la recherche en free lance. Ils affirment même qu'au lieu d'un seul et unique marché monolithique pour les professionnels des bibliothèques et de l'information, il existe en réalité deux branches distinctes dans le marché de l'emploi : d'une part, la branche traditionnelle qui emploie de préférence des titulaires d'un MLS (Master of library science) pour prendre en charge toute la gamme des tâches en bibliothèque, et, d'autre part, la branche de la documentation et de l'information qui utilise toute une variété de professionnels, dont seule une infime partie est titulaire d'un MLS.

Ces deux zones de marché existent depuis des décennies ; elles servent des communautés d'utilisateurs distinctes, offrent des garanties matérielles et statutaires différentes et, de manière générale, recrutent des personnes de formations différentes, de personnalités et d'ambitions professionnelles diverses. Certains affirment même que les clivages entre bibliothécaires et professionnels de l'information interviennent au niveau de l'autoreprésentation, des motivations professionnelles et des raisons d'embrasser cette carrière (30). Pour ces critiques, cette séparation en deux professions date déjà de plusieurs décennies, au moment où le mouvement « documentaliste » a commencé à se démarquer des associations de bibliothèques. Cette évolution reflétait une distinction qualitative, en fonction du service rendu, entre spécialistes de l'information d'une part (investis dans la fourniture d'informations factuelles aux scientifiques, techniciens, administratifs et hommes d'affaires) et bibliothécaires d'autre part, chargés de mettre à la disposition d'un public beaucoup plus vaste un large éventail de livres et de services documentaires à caractère général. La confusion entre ces deux groupes, que ce soit au stade de leur formation professionnelle ou dans leurs demandes d'emploi, déforme, toujours aux dires des critiques, les réalités actuelles.

La dernière objection émise à l'encontre de cette assertion particulière est qu'elle tend à surévaluer l'importance des listings bibliographiques informatisés dans l'ensemble des services d'information. Dans cette optique, les scientifiques, dans leur majorité, n'ont pas fondamentalement besoin pour leur travail des bibliographies faites par des bibliothécaires ; ils tirent la plus grande part des références bibliographiques qui leur sont nécessaires soit de leur « collège invisible », soit des notes figurant dans les articles de leurs collègues.

Formations ad hoc

Les prévisions optimistes sur les offres d'emplois liés à l'information sous-entendent l'hypothèse que le programme du MLS, dispensé dans les écoles de bibliothécaires d'Amérique du Nord, préparera correctement les étudiants à la perspective de tels postes. « La gestion de l'information en dehors du cadre traditionnel de la bibliothèque, domaine en plein développement, doit à l'avenir offrir d'excellentes occasions de travail aux étudiants bibliothécaires... Le secteur privé, les « boîtes » de consultants comme les administrations ont tous besoin de personnels qualifiés pour installer et gérer des systèmes d'information » (8). De telles promesses dépendent bien sûr des compétences des diplômés des écoles de bibliothéconomie et d'information. Or, on se pose des questions sur la pertinence de la formation délivrée par les écoles de bibliothèques, si elles préparent les étudiants à se mesurer aux diplômés en informatique et en gestion titulaires de MBA (Master of business administration).

Les sceptiques font remarquer que les taux de placement des diplômés de ces écoles sur des postes extérieurs aux bibliothèques ne représentent que 5 à 10 % du total. Et ces postes sont souvent très peu en rapport avec la formation reçue dans les écoles (comme les fonctions de rédacteur dans une maison d'édition). Si l'on se demande pourquoi il y a si peu de bibliothécaires aujourd'hui sur ces nouveaux emplois de l'information, la réponse est que les employeurs qui recherchent des gens pour satisfaire leurs besoins en information ne sont pas au courant des compétences réelles des diplômés des écoles. Se référant à une enquête, C. C. Chen déclare : « Pour déterminer notre échantillon à partir des annonces, nous avons sélectionné un ensemble de postes dans le secteur de l'information pouvant être, à nos yeux, pourvus en toute confiance par des diplômés des écoles. Cependant, à la lumière des résultats, il est clair que les responsables du personnel de ces établissements n'étaient pas de cet avis » (5).

Plusieurs critiques ne se satisfont pas de cette réponse. Pour eux, les deux types de fonctions exigent des formations différentes, des critères différents d'admission à l'école et peut-être même des profils différents. Certains pensent que « les bibliothécaires, formés en sciences humaines, affichent souvent une peur bleue des chiffres et manifestent une certaine réticence à se mesurer à des données quantitatives » (9). De tels arguments supposent que la majorité des emplois baptisés « information », « système » ou « communication » requièrent une formation différente de celle dispensée aux diplômés des écoles de bibliothéconomie.

Bon nombre de nouveaux emplois de l'information dans les secteurs de l'administration ou des affaires semblent s'adresser essentiellement à des gens formés aux affaires et à l'informatique. Pour de tels postes, des MBA ou des MIS (Master of information science) seraient plus appropriés que des diplômes délivrés par les écoles de bibliothécaires, même si ces derniers sont mis à niveau par des cours sur l'édition électronique, la recherche dans les banques de données et la conception de systèmes simples. Les opposants au paradigme soutiennent cette conclusion en proposant la création de programmes distincts pour les MLS et les MIS dans des écoles comme celles de l'Université de Pittsburg et celle de Toronto, et rappellent la décision prise par l'Université de Syracuse, dans l'état de New York, de délivrer un diplôme en science de l'information complètement séparé de la formation des bibliothécaires.

Au bout du compte

Même si les défenseurs du paradigme n'adhèrent pas à toutes ses propositions, celles-ci, dans leur ensemble, en constituent néanmoins le cadre intellectuel de base. En résumé, le paradigme affirme que, devant l'émergence des nouvelles communications électroniques et des techniques informatiques, l'information est devenue une composante-clé de la société postindustrielle. La science de l'information et la bibliothéconomie ne forment plus bientôt qu'une seule et unique activité, centrée sur l'obtention et le traitement de cet élément vital. La fonction principale des bibliothèques a toujours été la manipulation de l'information et les bibliothécaires sont formés essentiellement dans ce sens.

Les documents présents en bibliothèque (ouvrages, journaux, etc.) sont surtout des véhicules d'information. Dans un avenir proche, l'édition électronique supplantera l'écrit traditionnel comme canal principal de transmission de l'information. Les bibliothèques ne vont pas tarder à s'étioler en raison de leur inaptitude à soutenir la compétition avec d'autres fournisseurs d'information plus efficaces parce qu'informatisés, et les bibliothécaires devront, soit se transformer en professionnels de l'information, soit se retrouver sans emploi. Quoi qu'il en soit, comme la nouvelle société exigera un plus gros volume d'informations, le marché des emplois extérieurs aux bibliothèques s'ouvrira davantage aux diplômés des écoles de bibliothécaires.

Un certain nombre d'objections à cette vision des choses se sont exprimées à travers la littérature professionnelle. L'une d'entre elles est que toutes ces prévisions ne sont jamais situées dans le temps. Cette tendance à confondre le court et le long terme pose problème aux bibliothécaires nouvellement formés qui sont aujourd'hui en quête d'emplois. Objection voisine : lorsqu'ils démontrent le caractère inéluctable de leurs prévisions, les avocats du paradigme ont tendance à ne sélectionner, de manière très déterminée, que les évolutions techniques en cours et à ignorer les autres facteurs politiques, économiques et démographiques. Pour ces critiques, l'échec récent de Télidon démontre largement que ces prédictions sur les inévitables progrès techniques ne sont pas toujours vérifiées. Comme l'a remarqué W. Birdsall, « les bibliothécaires ne sont pas obligés de croire que la société se transforme inéluctablement en une société technologique hautement experte » (3).

Une troisième objection : ce paradigme n'est constitué que d'hypothèses qui ne découlent pas d'une analyse empirique de la réalité ; au contraire, il s'appuie sur un ensemble de déductions faites à partir de présupposés purement théoriques et de redéfinitions discutables de termes. C'est ainsi que ses adeptes ont rarement tenté de vérifier leurs affirmations sur les activités quotidiennes des bibliothèques, les attentes essentielles des utilisateurs, ou encore leur comportement vis-à-vis des documents.

Plusieurs critiques font valoir que le paradigme de l'information repose sur une hypothèse discutable, à savoir la création d'un modèle unique pour toutes les bibliothèques et la bibliothéconomie dans son ensemble. Ils laissent entendre que toute tentative de fondre en un seul moule les tâches extrêmement diverses des bibliothécaires conduira inévitablement à une simplification excessive et à une déformation de la réalité de la profession. Enfin, beaucoup d'objections au regroupement de toute la gamme des produits d'une bibliothèque sous le terme « information » ont été formulées. Les critiques affirment que cette pratique n'est que le reflet d'une pensée qui passe d'un niveau d'abstraction à un autre, et qui, agissant ainsi non seulement confond les significations, mais encore occulte des différences essentielles entre phénomènes.

Il y a autant de différences au sein des adversaires du paradigme que parmi ses partisans. Quoi qu'il en soit, tous s'accordent pour dire que son acceptation entraînerait une sous-utilisation sérieuse des bibliothèques telles que nous les connaissons. La crainte est que ces dernières ne soient transformées en appendices des communautés de scientifiques, de techniciens et d'hommes d'affaires, et qu'une telle évolution ne lèse sérieusement les plus démunis. Selon certains opposants, il n'appartient pas à la profession d'encourager l'absorption intellectuelle de la bibliothéconomie par la science de l'information, pas plus que de prôner l'effacement des différences entre ces deux disciplines. A leurs yeux, une question fondamentale est en jeu : est-ce que des établissements connus en tant que bibliothèques continueront à répondre aux besoins éducatifs, culturels et récréatifs des usagers, ou bien est-ce que les futurs bibliothécaires considéreront que ces besoins sont totalement extérieurs à leurs préoccupations professionnelles ?

Il est presque certain également que l'acceptation de la nouvelle image de la bibliothéconomie qui est proposée entraînera, au niveau politique, bon nombre de sérieuses conséquences sur la profession. Il est tout aussi clair qu'il y a polarisation chez les bibliothécaires quant aux mérites des postulats qui la sous-tendent. On a beaucoup écrit au cours des vingt dernières années sur l'impact des nouvelles technologies sur le travail des bibliothèques et des bibliothécaires. La substance en est toutefois constituée, pour une large part, par des arguments d'ordre général ; il n'y a eu que très peu de tentatives pour en rechercher empiriquement les prémisses. En particulier, il reste encore beaucoup à apprendre sur les tendances actuelles de l'évolution et de l'usage des bibliothèques, et sur la nature des besoins des usagers. La montée des bibliothèques spécialisées et des centres de documentation ne bouscule-t-elle pas les établissements traditionnels, ou bien n'est-elle pas en train de façonner un nouveau potentiel pour l'activité des bibliothèques ? Quelles différences et similitudes y a-t-il dans les besoins des usagers des secteurs public et privé ?

Les structures de travail non-traditionnelles et les occasions d'emploi pour les bibliothécaires sont encore peu explicitées aujourd'hui. Quels nouveaux postes émergent de ces structures, et dans quelle mesure les titulaires d'un MLS sont-ils armés pour s'y mesurer ? La transformation des programmes du MLS et le profil des étudiants inscrits à ces cours se doivent d'être revus de plus près. Jusqu'à quel point l'introduction de la science de l'information dans le programme des écoles de bibliothèques est-elle une adaptation rationnelle aux nouvelles tendances du marché de l'emploi ? Finalement, les bibliothécaires en poste admettent-ils que la science de l'information donne une légitime représentation de leurs activités ? Enfin, est-ce que les employeurs et la société en général reconnaissent le manque de statut lié à cette définition ?

Une recherche empirique sérieuse pourrait bien éclairer plusieurs points de controverse soulevés au fil de cette discussion et aider ainsi la profession à définir une image d'elle-même adaptée pour le XXIe siècle.

  1.  (retour)↑  La version originale de cet article a été publiée dans Canadian library journal, 1986, vol. 43 n° 6, p. 377-384, sous le titre « Librarianship and the information paradigm ».
  2.  (retour)↑  La version originale de cet article a été publiée dans Canadian library journal, 1986, vol. 43 n° 6, p. 377-384, sous le titre « Librarianship and the information paradigm ».