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Le Temps de lire

La formation à la lecture dan l'Essonne

Geneviève Guilhem

« Un jour un homme lira et tout recommencera »

Marguerite Duras

A2, 25-9-85

Les 7 chocs de l'an 2000

BBF. Il est assez inhabituel qu'un département attache de l'importance à la formation dans le cadre de sa bibliothèque centrale de prêt au point de créer un poste à plein temps. Comment cela s'est-il passé ?

Geneviève Guilhem. Ce fut l'effet de deux convictions complémentaires en 1979 : président de la Commission culturelle du Conseil général, Robert Vizet était à ce titre président de l'Association des amis de la BCP. Son premier objectif était de multiplier, autant qu'il serait possible, les bibliothèques dans les petites communes. Il comptait sur les responsables de « relais » * pour être les points d'appui de nouvelles créations auxquelles il incitait ses collègues maires, dont quelques-uns étaient membres actifs de cette association. Il fallait donc former ces responsables. Il cherchait aussi par quels moyens soutenir le service du prêt par bibliobus dans les communes les plus petites - les plus pauvres - et les plus isolées. Il poursuivait ainsi la politique générale de lecture publique menée par le Conseil général depuis plusieurs années et, à cet effet, il faisait voter des subventions substantielles pour l'association. Mais il était aussi convaincu qu'une politique de la lecture ne peut consister seulement à apporter des livres à une population que les statistiques qualifient habituellement de non-lecteurs. Il cherchait des moyens d'action complémentaires.

Sa détermination rencontrait celle d'Odile Despierre qui avait fondé la BCP lorsque furent créés, autour de Paris, les départements de la Couronne - dont l'Essonne. Fonctionnant dans des conditions difficiles - bâtiment préfabriqué inadapté, bibliobus insuffisants, équipe réduite de bibliothécaires - elle avait choisi une action aussi décentralisée que possible auprès des responsables locaux des relais. Elle était sensible au caractère improvisé de leur tâche et à leur sentiment d'être « isolé chacun dans son coin », renforcé par la configuration du département. Le département de l'Essonne apparaît en effet comme fragmenté par des lignes de partage à la fois horizontales et verticales. Les lignes verticales sont les trois axes routiers - N20,N7, autoroute du sud A6 - qu'il n'est possible de traverser qu'en des points parfois assez éloignés les uns des autres. Les lignes horizontales sont fictives, mais correspondent à trois zones d'urbanisation décroissante au fur et à mesure que l'on s'écarte de Paris : une zone de communes de 30 à 60000 habitants où sont concentrées les grandes bibliothèques municipales, une zone de communes de 5 à 10 000 habitants où se trouvent des bibliothèques municipales plus clairsemées; la BCP y assurait un certain nombre de prêts. La troisième zone, la plus au sud, est constituée de communes de 1 000 à 3 000 habitants dispersées à travers la campagne : villages auxquels se sont adjointes de petites résidences; y voisinent ce qui reste de vie rurale et la vie résidentielle de citadins nouvellement implantés dans la région. La seule exception est la ville d'Etampes. L'organisation même des tournées de la BCP, réparties entre « le nord » et « le sud », soulignait ces différences, ainsi que l'implantation d'une annexe dans une très petite commune du sud, La Ferté-Alais.

En même temps Odile Despierre était convaincue que le développement de la lecture publique ne peut être assuré par le seul service technique de distribution des livres et qu'il nécessite des initiatives diverses de soutien de la lecture - qu'on les désigne par les vocables d'animation ou de formation, plus précis. Aux visites et rencontres individuelles qu'elle multipliait à travers le département, elle voulait adjoindre une formation collective.

C'est dans ces buts, et dans cet esprit que fut créé, dans le cadre de la BCP, mais entièrement financé par le Conseil général, ce poste de « bibliothécaire chargé de formation » - poste contractuel de 1re catégorie. Je voudrais aussi faire remarquer au passage que cette initiative se trouvait étayée par un facteur favorable : la présence, dans le département, de la bibliothèque publique -centre d'enseignement de Massy. On ne saurait en méconnaître les effets dynamiques locaux : un bon nombre de bibliothécaires de la région y avaient été formés, y avaient conservé des habitudes de travail, des comités de lecture, des « relations » professionnelles et d'amitié. Quelques-uns et quelques-unes y assuraient des prestations d'enseignement. A cette époque, beaucoup de bibliothécaires - et un certain nombre d'élus - étaient convaincus de l'intérêt d'activités d'animation en bibliothèque : l'influence de Massy n'y était pas étrangère.

BBF. Votre expérience antérieure vous avait-elle préparée à travailler dans ces perspectives ?

GG. Exactement : je pense que ma candidature a été retenue, en partie, sur la base de l'expérience d'Epinay-sur-Orge, où j'avais créé la bibliothèque municipale. La municipalité d'Epinay, qui avait dégagé un budget important pour sa bibliothèque, a été l'une des premières, je crois bien, à y inscrire une somme explicitement affectée à l'animation. Par ailleurs, j'avais l'expérience de la formation à Massy où j'assurais des prestations d'enseignement... et j'aimais cela. Je dois avouer aussi que la question de la lecture me passionnait plus que la gestion des livres, et j'étais frappée par l'évolution du langage en quelques années : on parlait moins de politique de la lecture que de marché du livre. Il est certain qu'un poste ainsi défini m'attirait au point de me faire renoncer au travail pourtant intéressant que nous pouvions réaliser à Epinay.

BBF. Comment les choses ont-elles commencé ?

GG. En fait le travail avait été préparé: pour sensibiliser les responsables de relais - et les lecteurs - la BCP avait fait réaliser deux montages audio-visuels, l'un sur la lecture dans les bibliothèques, l'autre sur les livres d'images - accompagné de la présentation d'une sélection de livres pour les enfants -, et ils avaient circulé largement dans les relais-BCP et même dans des bibliothèques municipales du département.

Plus directement, Odile Despierre avait adressé à ces responsables une lettre circulaire qui leur annonçait la création du poste et les questionnait sur leurs désirs. Les réponses - plus d'une cinquantaine - réclamaient des rencontres et des échanges « pour sortir de l'isolement », demandaient une initiation technique à la gestion des relais, une information sur le livre et l'édition, et soulignaient leur manque total de moyens -idées et... argent ! - en matière d'animation. Nous avons rendu compte de ces réponses dans quatre rencontres directes réparties en quatre lieux du département. Ce fut le point de départ du travail : à partir de ces échanges j'ai élaboré une série de propositions de formation.

« Lire, c'est vivre »

Il s'agissait, à mon sens, d'affirmer l'importance d'une formation à la lecture. L'initiation technique a délibérément été mise au second plan : je voulais renverser l'ordre de priorité établi dans la plupart des bibliothèques - et malheureusement dans l'esprit de bien des bibliothécaires ! - selon lequel le souci de la lecture (pensé sous la forme de l'animation) est considéré comme le superflu, le luxe que l'on peut parfois se permettre après que - et seulement après - le travail technique soit assuré. J'avais été frappée de constater le sentiment de culpabilité des bibliothécaires lorsqu'ils ou elles prenaient du temps pour ... lire pendant leur temps de travail en bibliothèque : à Epinay nous nous étions efforcés de prévoir du temps pour cela.

La question n'est pas de priorité : elle est de destinataires. L'initiation technique est destinée aux responsables de relais, parfois à des élus. Au-delà de la gestion des prêts de la BCP, elle vise la création de véritables bibliothèques : chaque fois que s'avère possible une bibliothèque municipale, l'initiation ouvre sur une formation technique plus spécialisée.

La formation à la lecture s'adresse à tout... lecteur, c'est-à-dire à tout habitant de l'Essonne. Les bibliothèques sont des lieux de rencontre, le prêt de livres une occasion d'échanges, particulièrement propices à cette formation, j'en suis convaincue.

BBF. Peut-on expliciter ce que recouvre ce terme de formation à la lecture ?

GG. Je pense inutile de préciser qu'il ne s'agit pas d'apprentissage visant des performances quantitatives. Je songe ici à l'engouement - qui m'étonne toujours - pour les stages « de lecture rapide » proposés par certains programmes de formation.

C'est l'acte de lire, au sens culturel du mot, qui est en question. C'est un acte fondamental. Il satisfait et stimule à la fois la curiosité et étend le champ des connaissances, il étaie l'autonomie et développe la liberté critique, avec la jubilation que cela implique. Cela est banal. On ne précise peut-être pas assez ceci : la lecture procure au lecteur le champ de la représentation qui assure la distance à la violence parfois dévastatrice des émotions, elle éveille et nourrit l'imagination créatrice qui rend capable d'inventer les gestes et les paroles qui font vivre. Pour moi, c'est peut-être cela l'essentiel: une formation de l'imaginaire, ce dont nous avons besoin pour vivre « humainement » : je ne peux pas ne pas évoquer ici les leçons de formation à la lecture que nous a données Pierre Dumayet: Lire c'est vivre.

Mais une telle démarche de lecture ne va pas nécessairement dans le sens de l'information des médias sur les livres. Parfois cela exige d'aller à contre-courant. Cela implique des choix et mes choix ont été ceux-ci :

le roman occupe une place importante dans les rayons des bibliothèques comme dans les statistiques de lecture (l'un va avec l'autre). Pour cette formation de l'imaginaire, j'ai donc choisi de m'intéresser au récit, comme forme fondamentale d'écriture, et dans sa grande diversité. Mais j'ai choisi les livres et les oeuvres dans lesquels il y a véritablement création de langage, convaincue que là seulement le lecteur peut devenir créateur d'associations, d'images, d'idées, bref, vivre une « expérience intérieure », ou, comme l'on dit parfois une « aventure de lecture »... c'est le champ de la littérature.

Dans ce champ, j'ai choisi les livres dont la lecture est bloquée par un certain nombre de préjugés :
- l'étiquette « classiques », noircie de souvenirs scolaires;
- l'étiquette « étrangers » : on ne sait pas assez chez combien de lecteurs une sorte de xénophobie ferme l'accès à tant d'oeuvres majeures;
- l'étiquette « auteurs difficiles » dont on use pour écarter de grands écrivains contemporains, méconnaissant, dans cette sorte d'élitisme, qu'ils sont les plus proches de la réalité contemporaine, de la sensibilité et de l'imaginaire de quiconque a quelque expérience véritable de la douleur et de la joie, de la vie et de la mort, de la solitude comme du destin historique commun.

BBF. Dans quelle mesure ces choix prenaient-ils en compte la demande des lecteurs ?

GG. La demande des lecteurs n'est pas une notion évidente. Pour une part elle est l'un des pôles du marché du livre, et c'est la fonction des médias - écrit, image, audiovisuel - et des techniques de publicité, de « faire » la demande des lecteurs-acheteurs potentiels : le modèle connu en est « le Goncourt » ou « le livre dont Bemard Pivot a parlé au dernier Apostrophes ». Dans le fonctionnement économique, c'est sans doute un rouage indispensable à la production même des livres. Mais souvent, dans le langage ordinaire - telle la forme de votre question - on emploie le mot « demande » de façon déplacée, ambiguë, qui feint de l'interpréter comme l'expression du désir personnel du lecteur. Il y a malentendu. Je crois, sans paradoxe, que le lecteur connaîtra son propre désir de lecture à partir d'expériences de lecture; dans l'état actuel des choses il a besoin d'y être incité et soutenu. D'autre part, il me semble dans la logique de fonctionnement d'un service public - c'est-à-dire ouvert à tous, gratuit et désintéressé -d'être indépendant des lois du marché : les bibliothèques publiques relèvent du ministère de la Culture, non du ministère de l'Industrie. Cela paraît d'une évidence grossière au niveau des principes, mais l'est moins dans la pratique.

J'ai été chargée de formation, non de promotion de l'édition, c'est l'un des traits que j'ai voulu souligner. En passant, je ne crains pas de dire - n'engageant ici que ma propre parole - qu'il est parfois amer de n'être pas soutenu -voire d'être désavoué - par des responsables d'Etat départementaux ou régionaux. En revanche, je ne veux pas manquer de souligner le soutien efficace des subventions du CNL, qui nous a permis, d'année en année, de réaliser un certain nombre d'expériences de formation à la lecture.

Lire-écrire

BBF. Dans la pratique, vous êtes-vous référée à une méthode précise ?

GG. En fait, non. Cela s'est plutôt construit au fur et à mesure, à l'intuition, les propositions s'enclenchant en quelque sorte les unes les autres.

La proposition essentielle était simple : se mettre en position de lecteur, faire l'expérience de la lecture sur des textes précis, des œuvres d'un écrivain, sur un livre, avec le soutien d'un guide choisi en raison de sa passion et de son envie de la faire partager dans l'effet stimulant d'un petit groupe de lecture.

Le guide se contentait d'introduire la lecture, puis, après coup, d'encourager l'échange oral des lecteurs, aidant chacun à préciser sa propre lecture, mettant en relief les différences, la variété des lectures. Chacun pouvait ainsi faire l'expérience de l'acte créateur de lire et de ce que Roland Barthes appelait la lecture « plurielle ».

Cette proposition a été complétée par une deuxième : l'expérience personnelle de l'écriture. Chacun, mis cette fois en position d'écrivant, de créateur de langue à partir de sa propre expérience, de sa propre imagination, pouvait éprouver ce qui est en jeu dans le travail et la création littéraires. Cette expérience d'atelier d'écriture, que j'avais d'abord faite pour mon propre compte, puis expérimentée dans la formation permanente, s'est révélée ici de plus en plus convaincante : si on n'en sort pas écrivain, on en sort lecteur. « Après cela, disait quelqu'un, on lit autrement, le plaisir est accru, l'aventure de lecture apparaît sans fin »... pour l'animateur-formateur autant que pour le stagiaire.

Tout ceci s'est organisé selon des critères d'espace et de temps, tout ce que nous entreprenons se construisant de toute façon sur ces deux axes.

D'une part la formation devait être présente dans des lieux multiples. Le plus dispersés possible, ils furent choisis de manière à ce que - locaux de relais, salles de mairies, foyers ruraux - ils puissent devenir des points fixes repérables par leur objet : le lieu de la lecture de nouvelles, le lieu du conte, des romans de la saison, de la littérature nordique, des romans pour les enfants etc. Ils se définissaient ainsi à la fois comme des pôles de rencontre, d'activités, d'entraide pour le voisinage, et comme des points spécialisés, ouverts à quiconque.

Le calendrier devait tenir compte des contraintes individuelles diverses de non-professionnels, du souci de ne pas user la bonne volonté de bénévoles, des temps de circulation d'un lieu à un autre, etc. et il importait aussi d'assurer le minimum de continuité indispensable à un travail réel.

Un rythme alternatif fut finalement adopté : des ateliers de travail réguliers (mensuels) permettaient un travail de base permanent, et des stages de quatre ou cinq jours à la suite étaient consacrés à un travail plus intensif, avec le concours d'intervenants qualifiés, sur des questions plus précises.

A titre d'exemple :
- Sur le fond de l'atelier mensuel consacré aux albums pour enfants, un stage étudia l'influence des peintres surréalistes sur les illustrateurs de livres pour les enfants. Eprouver directement ce qu'est la création picturale - si insolite, si déconcertante fût-elle - rendait ensuite perceptible la différence entre une illustration honnête - souvent modeste, par ailleurs - les signes d'une véritable création, ou les artifices du plagiat, du procédé pour « faire moderne », ou encore la simple platitude. Mis en situation d'éprouver sa propre sensibilité critique, chacun se sentait ensuite moins démuni dans l'abondance de la production, et moins aveuglé dans ses choix par les habituels discours normatifs (bon, mauvais, à acheter, à rejeter etc.).
- Un autre stage sur les « romans de la saison » devint un stage annuel à l'époque des prix littéraires. Sur la base de leur expérience, deux critiques littéraires (Le Monde, la Quinzaine littéraire, Le Nouvel observateur..) impliqués dans le travail d'édition (lecture et sélection de manuscrits) y communiquaient une information critique sur le fonctionnement de l'édition à partir du phénomène particulier des prix, démontaient l'écriture d'un « papier » critique, mais aussi proposaient à la lecture leur propre liste de romans. Dans cet éclairage démystificateur, la lecture directe permettait à chacun d'exercer sa propre sensibilité, et sa liberté de lecteur. Les responsables de bibliothèque en sortaient, au reste, plus assurés pour répondre aux demandes saisonnières de « leurs » lecteurs.
- Dans les ateliers de lecture furent lus des œuvres de Rabelais, une sélection d'oeuvres dites classiques de langue française, de Chrétien de Troyes à Proust, des romans de Marguerite Duras, de Clarice Lispector, de Dickens, une sélection de nouvelles..., cette liste n'étant pas exhaustive.

Par ailleurs, pour lire et faire lire les littératures étrangères - l'un des principaux choix de départ -, des stages d'ouverture furent organisés. Deux critiques littéraires connaissant bien des champs linguistiques précis, et ayant l'expérience de la traduction, y donnèrent des bibliographies sélectives permettant de constituer des fonds sérieux. Le projet était en effet de proposer aux bibliothécaires stagiaires (grandes BM et bibliothèques de petites communes) de choisir une littérature et d'y consacrer un fonds très représentatif, à charge de le faire lire, d'organiser des rencontres, des ateliers de lecture, des semaines consacrés à cette littérature... Ce faisant, j'avais conscience de contredire la « théorie » d'un fonds dit « équilibré », et qui se réduit trop souvent à un échantillonnage. Nous souhaitions répartir à travers le département des lieux spécialisés - les concours et soutiens ne devaient pas être impossibles pour un tel projet... Ainsi furent commencés des fonds de littérature roumaine, italienne, latino-américaine, nordique, et furent organisées des semaines de littérature nordique, roumaine, une journée de présentation de romancières anglaises, etc.

BBF. Cette formation a-t-elle aussi concerné les livres pour les enfants ?

GG. C'était vivement réclamé par les responsables de relais comme par les bibliothécaires des petites communes. Or le travail spécifique auprès des enfants - préparant des adultes-lecteurs -, inauguré par la Joie par les livres et poursuivi par d'autres associations telles que le CRILJ (Centre de recherches et d'informations sur la littérature de jeunesse), est depuis longtemps intégré à la fonction et à la formation des bibliothécaires. Les modalités en sont désormais classiques : comités de lecture critique de livres pour enfants, accueil de classes, concertation avec des enseignants. Nous n'avons pas cherché à être originaux. Ce schéma de travail m'a amenée, par exemple, à organiser à l'Ecole normale d'Etiolles, sur la demande d'un professeur de français, une Unité de recherche sur la littérature de jeunesse, pour des normaliens.

Toutefois, je pense que la formation la meilleure pour des responsables de la lecture des enfants passe par leur propre expérience de lecture. C'est par là - et en la confrontant à celle d'autrui - que chacun peut élaborer, sans fin, sa propre sensibilité critique à tout livre et à toute écriture. C'est ce dont m'avait persuadée aussi mon expérience de lecture de textes de littérature pour adultes comme de livres pour enfants dans le cadre des cours CAFB à Massy. C'est ce que je me suis attachée à souligner en proposant à tous des ateliers de lecture et d'écriture.

Lire - parler - écouter lire - écrire - lire

Il est un domaine où le rythme mensuel de l'atelier s'est élargi à toute une saison, et où le souci des enfants (leur raconter des histoires) nous a conduits à rencontrer une dimension de l'imaginaire qui concerne au plus vif les adultes que nous sommes tous : je veux parler du conte. Nous avons été amenés à faire une expérience qui débordait complètement des préoccupations psycho-pédagogiques. Il s'agissait vraiment de l'imaginaire de la vie et de la mort.

BBF. Peut-on la raconter ?

GG. Le point de départ était tout de même un livre : Les Biographies du Père Noël, enquête de Catherine Lepagnol sur l'imaginaire mythique des traditions de Noël et de l'hiver en Europe, à partir de l'iconographie. Cet ouvrage, travail de base, aujourd'hui épuisé, dont les éléments ont été repris par des publications ultérieures sur Noël, avait fait l'objet d'une grande exposition et d'une longue saison d'échanges dans un département voisin. L'expérience fut menée tout au long de l'hiver suivant, dans le département de l'Essonne, suscitant les échanges, réveillant la mémoire des « anciens », ravivant des rites familiaux ou régionaux. Elle nous fit éprouver en outre le lointain rapport de notre culture de l'écrit avec une tradition orale qui néanmoins ne nous parvient plus guère que sous forme écrite, sauf aussi par ces rites et par ces récits codifiés, mythes et contes qu'il importe non seulement de lire mais de « dire ». Il ne s'agissait plus de charmer les petits : par cette voie mythique s'ouvrait toute une signification des rapports parents - grands-parents - enfants, des vivants et des morts.

Il n'est pas hors de propos de signaler au passage que cette opération fut l'occasion d'un travail commun rassemblant pendant toute une année une douzaine de bibliothèques, des plus petites aux plus grandes municipales du département (les trois plus importantes en fait). Et pourquoi ne pas ajouter, pour le plaisir, qu'un album de photos et de documents, réalisé ensuite, fut le souvenir - écrit ! - de cette expérience et en témoigna, l'hiver suivant, en Italie, lors d'une semaine réalisée dans la bibliothèque de Florence sur le thème Les fêtes de Noël en Europe.

Et c'est le retour au rythme mensuel de l'atelier qui prolonge le travail par un projet d'édition : le groupe conte prépare une anthologie de contes et récits de l'hiver qui répondra, de façon différente, à la demande saisonnière de contes de Noël.

BBF. Il semble bien, en effet, que la formation vous ait entraînés bien au-delà de ce que l'on entend habituellement par là.

GG. Il est juste de dire entraînés. Nul ne pouvait prévoir à quoi aboutirait un stage de formation de bibliothécaires organisé deux ans auparavant dans le cadre du CFPC (Centre de formation du personnel communal), sur la « nouvelle histoire ». Le prolongement en fut, l'année suivante, un autre stage sur l'histoire régionale, qui se déroula dans l'Essonne, avec une majorité de bibliothécaires de l'Essonne. Ce fut le point de départ d'une création importante... et imprévue. Ce fut l'initiative, cette fois, de Dominique Mangin, recruté, avec l'aide des subventions de développement culturel du ministère de la Culture, pour étayer et développer la formation entreprise. Il inaugura une formation tout à fait spécifique à l'histoire régionale :

D'une part, en concertation avec le service pédagogique des Archives départementales, il organisa des stages pratiques d'initiation à l'écriture d'une monographie communale, d'autre part des stages d'initiation à l'histoire orale, qui aboutirent à l'organisation d'un vaste colloque - de niveau scientifique -, qui rassembla, en 1984, dans l'Essonne plus de 300 personnes parmi lesquelles de nombreux chercheurs et spécialistes. Les actes sont en cours de publication.

Dans le même temps des ateliers réguliers s'exerçaient à la lecture et au compte rendu d'ouvrages d'histoire, et travaillaient à l'écriture de fiches de lecture d'histoire destinées aux lecteurs.

Ce travail de formation s'accompagnait de la réalisation d'un catalogue collectif départemental sur l'histoire de l'Essonne, et de la création d'un fonds d'histoire et d'ethnologie régionales destiné au prêt, assorti d'un fichier consultable à l'annexe de La Ferté-Alais, ainsi que d'un catalogue imprimé.

Travail exemplaire, qui associait initiation de base et recherche de pointe, rassemblait amateurs et spécialistes, lecteurs et responsables, « gens » des bibliothèques, des municipalités, membres des nombreuses associations locales passionnées d'histoire locale, lecture et création durable... travail de formation au sens le plus précis et le plus étendu à la fois du mot.

BBF. Nous voici bien loin, assurément, du versant technique de la formation...

GG. ... qui pourtant se poursuivait parallèlement. On peut y distinguer trois créneaux qui se sont peu à peu précisés et diversifiés : tout d'abord, au cours de brefs stages, une simple initiation aux données administratives permettant à ces responsables de relais une juste vue de la BCP, des instances municipales et départementales, voire nationales du ministère de la Culture; initiation assurée par le directeur de la BCP et par divers élus. En même temps était commencée une initiation aux principes essentiels de catalogage, indispensables au fonctionnement du prêt BCP, assurée par des enseignants de Massy.

Un deuxième créneau a ensuite été ajouté à ces stages de base, des ateliers réguliers d'indexation. Animé et contrôlé par un enseignant de Massy, ce travail est devenu le lieu d'une concertation et d'une entraide quotidienne entre bibliothèques voisines.

Un troisième créneau s'est concentré sur l'initiation bibliographique et la connaissance des livres. Un certain nombre de grandes BM ont apporté ici leur concours, en acceptant de recevoir des groupes de stagiaires, de leur faire visiter leur bibliothèque, de leur présenter en détail les livres de l'une des classes Dewey de leur fonds.

Cette formation technique a ainsi évolué de l'initiation élémentaire à une sorte de formation de transition orientant certaines personnes vers une formation professionnelle, le plus souvent le CAFB. Rien d'original en cela. On peut seulement remarquer le côté concret, pratique, de cette formation : dans les lieux-bibliothèques, livres en mains, étudiant et résolvant des problèmes réels, immédiats. Il n'est pas improbable que le plaisir de cette compétence acquise ait stimulé les demandes de crédits municipaux, voire de bibliothèques, tout en constituant une préparation utile à la formation plus théorique.

Nous avons cherché, mes collègues de BM et moi, à ne pas dissocier, dans cette formation, la technique de la lecture. Notre projet était d'ouvrir des ateliers de lecture correspondant à certaines catégories de livres, notamment ceux qui semblent avoir besoin de clés de lecture - par exemple en sciences humaines. L'exemple le plus précis est un stage cofinancé par la BCP et le CFPC, co-dirigé par la BCP et des BM, situé dans des bibliothèques municipales, destiné à des employés de bibliothèque et à des candidats responsables de relais. Ce stage associait une initiation technique (catalogage, indexation, classement...) à une présentation de bibliographies, et à une table ronde de lecture de romans du moment...

Au-delà des cloisons administratives

BBF. Votre expérience de formation a duré un peu plus de quatre ans. Est-ce possible après coup d'en faire un bilan ?

GG. C'est un peu difficile. D'une part, tout n'est pas perceptible lorsque l'on parle d'expérience de lecture, l'essentiel en reste individuel, secret, évidemment non quantifiable, et ici la formation est nécessairement désintéressée, sans chercher à évaluer ce qu'elle produit. D'autre part, si un certain esprit de lecture peut avoir des effets visibles, durables, ils ne pourront apparaître qu'avec davantage de recul.

Toutefois, si l'on se réfère aux objectifs de départ de Robert Vizet ou d'Odile Despierre, on peut tout de même dire : ces années ont vu la création de plusieurs bibliothèques municipales dignes de ce nom dans des communes de moins de 5 000 habitants : les responsables des relais, à partir de la formation BCP, ont préparé et obtenu le CAFB; les municipalités ont donné et équipé des locaux adaptés, voté des crédits d'achat de livres, et dans certains cas, pris en charge des temps partiels de travail (c'est le poste le plus lourd pour une petite commune). La Direction du livre et la BCP elle-même ont apporté leur concours. Inutile de préciser que ces bibliothèques étaient toutes des lieux de formation.

L'organisation des stages, la répartition d'ateliers fixes et tout simplement le travail et la lecture partagée ont créé un réel réseau de relations actives, chaleureuses, parfois très amicales, entre lecteurs, bibliothécaires, formateurs et intervenants. C'est peut-être l'un des effets les plus intéressants, que se soient ainsi établis par-dessus les barrières administratives, des liens entre les bibliothèques municipales et les relais des petites communes servis par la BCP. Le test en a été une journée-bilan, dès 1982, qui a rassemblé plus de 100 responsables, dont la moitié au moins de bibliothécaires municipales. En sont sortis des groupes de travail, un bulletin d'information mutuelle (dont 3 numéros ont été réalisés et diffusés sans aucune aide extérieure), la résolution d'un travail commun, d'une prise en charge autonome d'une certaine formation permanente. Tout ceci devait prendre la forme d'un journal départemental du livre et de la lecture, moyen d'information, de liaison et de formation : un journal destiné moins aux bibliothécaires en tant que professionnels qu'à tout habitant de l'Essonne, lecteur. Sur ce projet, un groupe travailla pendant presque 2 ans. Puis, promesses de soutien et de subventions reprises, malentendus, désaccords sur le projet l'ont condamné. Il n'a pu être réalisé.

Peut-être peut-on dire encore que ce travail commun s'est étendu à des « actions de formation à la lecture » au-delà du cadre des bibliothèques : c'est une équipe BM-BCP qui prit en charge des présentations de livres et des prêts aux détenus du Centre pénitentiaire de Fleury-Mérogis, et qui organisa des stages d'initiation au rapport du tout petit enfant au livre destinés au personnel communal de la petite enfance, dans le cadre de l'Association ACCES (actions culturelles contre les exclusions et les ségrégations).

BBF. Qui dit bilan dit aussi perspectives d'avenir. Que peut-on dire à ce sujet ?

GG. Il me semble que les perspectives ouvertes pourraient se rassembler sous le vocable « départementalisation ». Elle s'est concrètement préparée au cours de ce travail, sans que nous le cherchions explicitement...

Il dépend du Département, à présent, par exemple :
- de reconnaître comme interlocuteur cette équipe de quelques responsables qui s'est dégagée de l'ensemble des responsables de relais et des petites bibliothèques, pour penser et préparer des programmes de formation, voire gérer des budgets de formation. Il faut redire, au passage, que l'effort fait par le Conseil général a été peut-être exceptionnel, et que c'est le budget dégagé qui a permis ce travail. Il paraît important de maintenir un certain budget de formation même dans la période actuelle;
- de prendre en charge la continuation indispensable du fonds d'histoire locale, qui est d'intérêt directement départemental;
- de soutenir le travail de répartition de fonds spécialisés (qui est une opération économique en soi) commencé à travers le département;
- de reprendre, éventuellement, l'idée du journal...

Enfin, une telle expérience, passionnante au demeurant, ne va pas sans ouvrir tout un champ de réflexion sur l'avenir du statut de l'écrit dans un monde dominé par l'audiovisuel et l'informatique..., sur la place de la lecture, dans son rapport à l'oral comme à l'image, et à l'écriture.

Les bibliothécaires seront sans doute amenés à évoluer avec plus de souplesse, de moins en moins crispés sur la conservation de l'écrit, moins « corporatistes » peut-être aussi, prêts à travailler plus librement avec d'autres compétences. C'est peut-être l'un des points dont j'ai appris l'importance au cours de cette expérience.

Ce dialogue peut difficilement rendre compte des obstacles rencontrés, des échecs partiels, des erreurs probables. Il reste, avec ce peu de recul, l'étonnement de rencontrer tant de concours, actifs et créateurs, et la confirmation jamais démentie que la lecture demeure l'un des trésors de l'homme, la source inépuisable de son imaginaire, et - ces clichés sont vrais - de sa joie.

  1.  (retour)↑  Le vocable « relais », quoique récent, est ici préféré à l'ancien - « dépôt » - dont les connotations ont toujours paru fâcheuses.