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Quand universitaires et professionnels du livre se rencontrent...

Isabelle Boudet

Nicole Le Pottier

Universitaires et professionnels du livre se sont réunis les 2, 3 et 4 février 1984 au Centre Georges-Pompidou, sous le patronage de la Direction du livre et de la lecture, pour confronter leur bilan de la recherche et de l'enseignement bibliologiques et celui de l'enseignement des métiers du livre.

Robert Estivals, professeur à l'Université de Bordeaux III, ouvrait le colloque par l'exposé des objectifs qui lui étaient assignés : faire la synthèse des travaux d'une génération de chercheurs de l'école française de bibliologie, dans un souci d'ouverture à tous les courants; réfléchir à la place de l'enseignement bibliologique dans les structures scolaires et universitaires, dans les formations professionnelles; nouer un dialogue entre enseignants et professionnels afin d'éviter la coupure traditionnelle entre l'Université et la vie économique; enfin mettre en contact les différents responsables des formations aux métiers du livre pour dépasser l'éclatement actuel qui reproduit la division des tâches.

Toutes les étapes de la mise au monde du livre furent abordées et tous les acteurs étaient au rendez-vous, à la tribune comme dans la salle : des auteurs, qui prirent une large part aux débats, aux bibliothécaires, en passant par les typographes, les éditeurs et les libraires. La plupart de ces praticiens présents au colloque enseignent leur art, que ce soit à l'Ecole Estienne, dans les organismes de formation permanente de l'édition et de la librairie, l'Asfored et l'Asfodelp, dans les centres de formation professionnelle des bibliothèques, ou à l'Université. Le bilan de ces enseignements dégagea des pôles solides : ceux de la fabrication et des bibliothèques, aux formations les plus anciennes et les mieux structurées, en majorité d'ailleurs hors du cadre universitaire. Les formations à l'édition et à la librairie accusent, pour leur part, des contours plus flous, et s'insèrent, mais de façon encore marginale, au sein de l'Université et des IUT.

Les vieilles méfiances entre les différents métiers n'ont pas paru complètement dissipées et les crispations corporatistes ont souvent resurgi; les éditeurs, en particulier, ont cristallisé les fantasmes et les aigreurs, en amont comme en aval, de la « chaîne primaire » du livre. Mais la volonté de réfléchir aux exigences et aux contenus des formations était largement partagée et ce qui pouvait être mis en commun en la matière fut longuement évoqué, que ce soit l'enseignement de la création de textes magistralement défendu par la verve inspirée de Jean Guenot, ou l'apprentissage de la tâche dévolue aux libraires et aux bibliothécaires d'être « des lecteurs pour les lecteurs ». Il est dommage qu'une trop brève allusion ait été faite au Cercle de la librairie, organisme commun s'il en fut.

A la proposition d'un « tronc commun » de formation, trop vaste pour être opératoire, on préféra celle de modules communs mieux délimités, situés à l'articulation des différents maillons de la chaîne et les regroupant, selon les besoins, en diverses combinaisons: auteurs-éditeurs, graphistes-éditeurs, libraires-bibliothécaires, etc. Jean Gattegno, Directeur du livre, devait d'ailleurs, dans son intervention, avancer l'idée, pour 1985, d'une ou deux expériences de formation conjointe, intégrée, à l'échelle régionale.

Le grand débat, sous-jacent à tous les autres, fut celui des « nouvelles technologies », des mutations qu'elles engendrent dans le processus de création-production-diffusion du livre, et de la nécessité de former les professionnels à leur maîtrise.

L'impact de ces technologies sur l'évolution même du livre suscita la controverse d'usage entre les tenants de son inévitable dépérissement en faveur d'autres médias et les partisans de sa défense inconditionnelle pour l'identité culturelle qu'il incarne. En particulier la tradition de la typographie française et la nécessité de créer une industrie nationale de matériel de photocomposition firent l'objet d'éloquents plaidoyers.

On peut du reste regretter, comme le soulignait Denis Varloot, Directeur de la DBMIST, dans son discours de clôture, qu'il n'ait pas été question d'emplois, de débouchés aux filières de formation, et que les contraintes économiques qui pèsent sur les professions du livre n'aient pas été prises en compte, alors qu'elles donnent leur véritable éclairage aux réflexions entreprises.

Après l'enseignement des pratiques et des techniques, on en vint à l'enseignement de la théorie, à celui de la bibliologie, d'abord dans sa dimension internationale, avec des interventions de représentants de Tunisie, d'Italie, du Canada et de Hongrie, puis dans le bilan qui fut fait de la situation française. Peu intégrée dans l'enseignement classique et professionnel, la bibliologie pourrait pourtant être développée à tous les niveaux de la scolarité, de l'école primaire à l'Université. Les perspectives qui furent tracées dans ce sens montrèrent toute la richesse de l'apport de la démarche bibliologique sur le plan pédagogique.

En ce qui concerne la recherche bibliologique, les difficultés de délimiter un espace autonome, au confluent de multiples disciplines, n'ont pas été surmontées de façon convaincante. Les problèmes d'ordre théorique et méthodologique ont été peu abordés, si ce n'est à propos de la sociologie de la littérature. L'inventaire des travaux universitaires « à coloration bibliologique » fut pour le moins hétéroclite. Enfin les vertus de l'interdisciplinarité, repeinte aux couleurs de la trans-interprétation et de la trans-méthodologie, furent célébrées avec trop d'enthousiasme pour ne pas paraître suspectes et nous laisser quelques arrière-pensées.

Il n'en reste pas moins qu'on pourra retenir la nécessité évoquée par Jean-Marie Bouvaist de concevoir une politique de recherches plus proche des besoins des praticiens et la définition qu'il donne de la bibliologie comme méthodologie de l'intervention et de la décision.

En conclusion, un certain nombre de prolongements au colloque ont pu être proposés, tels que la création d'un comité de coordination pour la recherche et l'enseignement bibliologiques et celle d'un centre de documentation sur le livre, indispensable aux chercheurs, aux étudiants et aux professionnels. La décision a été prise de fonder une société internationale de bibliologie, à l'instar de la Société française de bibliologie et de schématisation, animée par Robert Estivals, qui était à l'initiative de cette manifestation. Rappelons enfin que les Actes du colloque doivent être publiés.