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Françoise Parent-Lardeur

Françoise Parent-Lardeur

Lire à Paris au temps de Balzac

les cabinets de lecture à Paris, 1815-1830

Éd. de l'École des hautes études en sciences sociales, 1981. - 222 p. -[1] p. de pl. ; 23 cm. - (Recherches d'histoire et de sciences sociales, ISSN 0249-5619 ; 2.)
Bibliogr. p. 207. - ISBN 2-7132-0781-9.Payot, 1982. - 201 p.

par Nicole Le Pottier

Il s'agit de deux versions d'une même étude sur les cabinets de lecture de 1815 à 1830, publiées presque simultanément : l'une « brute » par les éditions de l'EHESS, l'autre allégée des détours méthodologiques de l'étude de l'implantation des cabinets de lecture dans l'espace parisien, dont elle ne reprend que les conclusions.

Partie de la vision répandue qui faisait de ces lieux « où l'on donne à lire, moyennant une faible rétribution, des journaux et des livres », et sur lesquels un article de C. Pichois, dans les Annales ESC de 1959, avait attiré l'attention, une institution populaire de lecture, F. Parent-Lardeur s'emploie à traquer dans des sources fragmentaires la réalité et la vie des cabinets de lecture à l'époque de leur apogée, la Restauration. Elle dispose de 80 catalogues qui la renseignent sur les fonds de livres ou de journaux proposés et sur les services rendus, ainsi que des archives de la Police de la librairie (demandes d'autorisations, dossiers de police, etc.) qui contiennent des informations sur les maîtres de lecture, sources que viennent compléter les guides de l'étranger à Paris, les almanachs du commerce, les témoignages de la presse de l'époque et la lecture de Balzac.

La première phase de l'analyse, alimentée par l'étude des catalogues, porte sur les services proposés et la personnalité commerciale des maîtres de lecture et permet d'appréhender le rôle économique des cabinets de lecture. Elle montre la multiplicité des établissements, du salon littéraire à la location de journaux en « plein vent », mais aussi leur imbrication dans les différents rouages de la production et de la diffusion de l'imprimé : éditeurs, commissionnaires, imprimeurs, papetiers, libraires voisinent avec de simples maîtres de lecture. Par les débouchés qu'ils représentent pour une production d'écrits surabondante et chère, les cabinets de lecture apparaissent comme une étape nécessaire à l'évolution de l'industrie du livre au XIXe siècle.

L'étude minutieuse de l'implantation des établissements dans le Paris de la Restauration (qui donne lieu à une cartographie importante dans l'édition de l'EHESS) permet à l'auteur de distinguer le rôle social de l'institution. L'analyse très précise des quartiers où on les trouve, des activités avec lesquelles ils voisinent (études et édition sur la rive gauche, commerce et loisirs sur la rive droite), donne à penser que ces équipements commerciaux et culturels n'étaient pas fréquentés par le peuple parisien, mais plutôt par la bourgeoisie, grande (dans les salons littéraires) ou petite (dans les cabinets de lecture plus modestes). Les seules couches populaires touchées sont celles liées directement au service des classes dominantes (domestiques, portiers, grisettes, artisans). Les cabinets de lecture semblent avoir favorisé les batailles d'idées d'une classe arrivant au pouvoir politique, avoir joué un grand rôle dans la diffusion de la presse d'opposition libérale, d'une littérature traversée par les conflits idéologiques de la société de la Restauration, des écrits des Lumières, et avoir été un instrument des luttes politiques, les archives policières en témoignent.

Cette étude présente un double intérêt : d'abord méthodologique, en montrant pas à pas toutes les démarches, toutes les interrogations, tout le travail effectué sur des sources lacunaires et difficiles à « faire parler ». La version complète du texte ne laisse rien ignorer sur la conduite d'une étude d'histoire culturelle ; historique ensuite : elle éclaire tout un pan de l'histoire du livre et de la lecture au XIXe siècle en démontrant que les cabinets de lecture ne constituent pas la version urbaine du colportage des livres et que, s'ils ont mis la lecture à la portée de nouvelles couches sociales, ils n'ont pas, ou peu, atteint les classes populaires. Cette étude enrichit la connaissance du développement de la lecture publique en battant en brèche le mythe, mis en place dès leur époque, des cabinets de lecture où toute la population de Paris vient étancher sa soif de lire. Elle devrait apporter une contribution - en creux - à la réflexion sur les voies et les moyens de la démocratisation de la lecture. « Jamais peut-être le peuple parisien n'aura été davantage au contact avec la chose écrite. Elle était là, à portée de main, bradée sur les bords de la Seine, sur le trottoir des bouquinistes, mêlée aux rubans des modistes, étalée aux devantures des cabinets de lecture et à la portée de quiconque possédait quelques centimes et quelque loisir à consacrer à la lecture. Pourtant, on ne peut pas dire que la diffusion de la lecture fut massive dans les milieux populaires. » 1

  1.  (retour)↑  Éd. Payot, p. 183-184.