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Nécrologie

Vladimir Fedoroff (1901-1979)

François Lesure

Après une longue maladie, Vladimir Fedoroff s'est éteint à Paris le 9 avril dernier. Il avait consacré la plus grande partie de sa vie à la musique et aux bibliothèques.

Né en 1901 à Tchgernigov (Ukraine), il était le fils de Michel Fedoroff, qui fut ministre dans le gouvernement « libéral » du comte Witte et quitta la Russie avec sa famille en 1919. Doué pour le dessin et la peinture, Vladimir avait pris de bonne heure des leçons de musique et acquis une bonne connaissance du français et de l'allemand. Installé à Paris dès 1920, il s'engagea dans des études musicales approfondies, en Allemagne (Berlin, Dresde, Wiesbaden, Leipzig) et à Paris, où il fut l'élève d'André Gédalge et Paul Vidal. Il s'orientait donc vers une carrière de compositeur et écrivit entre 1926 et 1930 des mélodies, de la musique de chambre, des œuvres pour piano, dont certaines furent publiées. Licencié ès-lettres et diplômé de l'Institut d'art et d'archéologie (1930), il suivit aussi à la Sorbonne les cours de musicologie d'André Pirro, avec lequel il commença une thèse de doctorat. C'est en 1933 que sa carrière s'oriente définitivement vers les bibliothèques : il obtient le Diplôme technique de bibliothécaire et entre comme auxiliaire à la Bibliothèque de l'Université de Paris. Naturalisé en 1938, il reste à la Bibliothèque de la Sorbonne jusqu'en 1943 et joue un rôle décisif dans la création du Catalogue collectif des périodiques dont il rédige les premières Règles (1939). De 1943 à 1945, il est détaché à la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine.

En 1947 il entre à la Bibliothèque Nationale et est aussitôt attaché au Département de la musique, qu'il ne quittera plus jusqu'à sa retraite, en 1967. Il se consacre surtout au classement et au catalogage des fonds non encore inventoriés du Conservatoire et organise des expositions sur des musiciens français contemporains, avant de réaliser la remarquable exposition Jean-Philippe Rameau, à l'occasion du centenaire de ce compositeur (1964). Mais l'aspect le plus original de son action concerne la collaboration internationale. C'est là où il s'est le mieux réalisé, où il a montré des dons d'initiative et d'organisation, où il a trouvé un terrain à défricher à la mesure de ses capacités et de ses goûts, plus que dans son pays d'accueil, où les responsabilités lui furent chichement mesurées. Après les réunions préparatoires de Florence et de Lüneburg (1949-1950), Fedoroff fut au centre de la création à Paris en 1951 de l'Association internationale des bibliothèques musicales (AIBM) : il en devint aussitôt le secrétaire général, avant d'en être le président (1962). Il organisa avec un soin minutieux les congrès et les commissions de travail, créa la revue Fontes artis musicae, milita très efficacement pour la réalisation la plus impressionnante de l'association, le Répertoire international des sources musicales (RISM), dont il devait jusqu'à sa mort rester le principal animateur. Soucieux de coordonner les activités de l'AIBM avec celles des musicologues, il chercha à améliorer le fonctionnement de la Société internationale de musicologie, qui l'élut à son tour président en 1964. La même année, il devait ajouter à son actif un troisième titre de président : celui du Conseil international de la musique (affilié à l'Unesco).

Ces multiples activités étaient évidemment trop absorbantes pour lui permettre de réaliser les travaux personnels qu'il avait projetés. Cependant son œuvre musicologique est loin d'être négligeable. Auteur d'une monographie sur Moussorgsky, publiée en 1935, il resta essentiellement spécialisé dans le domaine de la musique russe et publia de nombreux articles, dispersés dans des Mélanges et recueils divers et consacrés à B. Asafiev, Glinka, Tchaïkovsky, Moussorgsky. Il fut aussi le responsable de toute la partie française de l'encyclopédie allemande Die Musik in Geschichte und Gegenwart (14 vol.).

Par le réseau d'amitiés qu'il avait su créer à travers le monde, Vladimir Fedoroff a largement contribué à la renommée du Département de la musique de la Bibliothèque Nationale. A ceux qu'il avait aidés de ses conseils et auxquels il accordait son affection, il laisse le souvenir d'un homme très attachant, exigeant avec lui-même, d'une profonde humanité, d'un esprit avide d'absolu.