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Histoire de la lecture publique en France

Noë Richter

I. Essai de définition

Il est difficile de définir avec concision l'expression de lecture publique qui apparaît comme singulièrement ambiguë et qui a été sévèrement critiquée. Elle a d'abord une signification littérale qui n'est pas étrangère à la vie des bibliothèques : la lecture des œuvres littéraires en public, qui est attestée depuis l'antiquité.

Il n'est pas rare de trouver l'expression employée au XIXe siècle dans le sens de causerie, ou de conférence. Elle a surtout été utilisée après 1850 pour désigner les lectures collectives faites à haute voix dans les cours et les bibliothèques populaires. Le déclin de celles-ci a entraîné la disparition de la lecture publique. L'expression s'est vidée de son sens et est devenue disponible au début du xxe siècle. La fonction des bibliothèques populaires était alors désignée par l'expression de « lecture populaire » qui apparaît dans la littérature administrative et professionnelle à partir des années 1860 à côté des expressions « instruction populaire » et « éducation populaire ».

Dans les premières années du xxe siècle, l'efficacité des bibliothèques populaires fut remise en question. Dans deux ouvrages publiés en 1908 et en 1910, Eugène Morel, un des critiques les plus acerbes de la situation des bibliothèques françaises, introduisit une distinction radicale entre les deux fonctions de la bibliothèque - conserver et instruire -, et proposa le terme de « librairie publique » pour désigner les institutions créées pour faire lire les livres à côté des conservatoires que sont les « bibliothèques ». Il prend l'expression « Librairie publique » comme titre de son second ouvrage. Celui-ci commence par cette phrase : « Concevoir la lecture comme un service public nécessaire... », et lorsqu'il veut désigner la fonction assurée par la librairie publique, Eugène Morel emploie l'expression « lecture publique ». Elle semble venir tout naturellement sous sa plume, et il ne juge pas nécessaire de l'expliquer, alors qu'il justifie longuement l'usage qu'il fait de la locution « librairie publique ». Dès lors que l'on rejetait l'adjectif « populaire », « lecture publique » s'imposait en effet comme le substitut normal de lecture populaire parallèlement à « l'instruction publique » dont la bibliothèque est le complément.

La « librairie publique » n'eut pas le succès escompté par Morel et la profession ne retint pas un terme qui ne désignait aucune réalité institutionnelle et qui introduisait une ambiguïté gênante avec les réalités commerciales. L'expression de « lecture publique », en revanche, était appelée à un bel avenir. Elle ne s'imposa cependant que tardivement. Si on la trouve sous la plume d'Ernest Coyecque dans un article intitulé « Une organisation de la lecture publique en Suisse » (B. de l'Assoc. des bibliothécaires français, janvier-avril 192I), Gabriel Henriot ne l'emploie pas lorsqu'il propose, en 1928, à l'Association des bibliothécaires français l'organisation d'un « service public de lecture, d'information et de documentation ». En 193I, cette association organisa à Alger un Congrès international de la lecture publique et Henri Lemaître, tenta à la tribune une définition assez laborieuse de ce qui était encore un néologisme : « Le mot même de bibliothèque, par son aspect savant, est devenu si rébarbatif pour beaucoup qu'on a cherché une autre locution pour désigner l'endroit où chacun trouverait les livres qui lui conviennent : c'est ainsi qu'on a créé la locution lecture publique. La lecture publique n'est nullement... la lecture à haute voix devant un public qui écoute; c'est la lecture, à part soi, dans un endroit public, que cet endroit se nomme... bibliothèque ou salle de lecture; nous avons réservé cependant l'emploi des mots lecture publique non pas aux bibliothèques destinées surtout aux érudits, mais aux établissements où le grand public trouve des collections appropriées à ses goûts et à ses besoins... elle ne nécessite pas des livres savants, elle veut seulement des livres bien faits, d'un maniement commode, qui rendent à tous les services qu'ils en attendent; il faut aussi qu'elle soit organisée pour que chacun trouve d'abord ce qu'il veut et pour que les livres donnent en même temps le meilleur rendement ». Aujourd'hui encore, malgré l'utilisation constante qu'en fait la littérature professionnelle, le terme lecture publique reste un terme de jargon. Il n'appartient pas encore à la langue codifiée et ne figure dans aucun des dictionnaires de la langue française récemment publiés. En créant en 1945 une Direction des bibliothèques et de la lecture publique, l'administration a officialisé l'appellation, en a généralisé l'usage et fait la fortune d'expressions telles que lecture publique rurale et lecture publique urbaine. On peut donc considérer que le débat qui a été ouvert en 1966 dans les associations professionnelles sur la pertinence du terme, était un débat dépassé. L'expression a l'autorité que lui confère une utilisation quasi-générale.

Même si elle n'est pas aisée à définir, la lecture publique se laisse assez facilement analyser. Elle recouvre l'ensemble des fonctions assurées par les bibliothèques publiques. On définira ces dernières par deux critères : ce sont des bibliothèques dépendant des pouvoirs publics (État ou collectivités locales) et ouvertes à l'ensemble de la population d'un pays « sans distinction de race, de couleur, de nationalité, d'âge, de sexe, de religion, de langue, de situation sociale ou de niveau d'instruction 1 ». Cette définition exclut du champ de la lecture publique des bibliothèques telles que la Bibliothèque nationale, les bibliothèques universitaires et les bibliothèques des associations, même si les activités de celles-ci sont parfois très proches de celles des bibliothèques publiques. Les fonctions des bibliothèques publiques sont multiples. Conditionnées par une fonction fondamentale, celle de conservation, qui assure la transmission de l'héritage intellectuel et culturel, national et international, elles concourent toutes à l'insertion et à l'équilibre de l'individu dans la société en lui proposant des moyens de formation utiles à sa promotion sociale. Ce sont les fonctions d'information, de documentation, d'étude, de distraction et de loisirs.

Considérée au niveau de l'ensemble des fonctions sociales, la lecture publique n'est qu'un aspect d'une fonction attestée beaucoup plus anciennement, la fonction d'enseignement. Le développement des institutions publiques d'enseignement témoigne de la responsabilité que la collectivité se reconnaît à l'égard d'un des besoins fondamentaux de ses membres, le besoin d'information et d'adaptation aux réalités collectives. Cette responsabilité est affirmée clairement dans le préambule de la constitution française de 1946 qui « garantit l'égal accès de l'enfant et de l'adulte à l'instruction, à la formation professionnelle et à la culture ». C'est dire que tout citoyen a un droit permanent à un ensemble de prestations qui lui assurent une participation au patrimoine intellectuel et culturel du pays. L'exercice de ce droit est conditionné par la création d'institutions spécialisées (écoles, musées, bibliothèques, théâtres, etc.), qui sont les organes de transmission de cet héritage et dont la fondation et l'entretien incombent à la collectivité publique.

Nous percevons cependant une différence sensible dans l'attitude de la collectivité à l'égard des deux aspects de l'action éducative. Si l'opinion est unanime à considérer la formation initiale, l'enseignement donné aux enfants, comme une nécessité, elle éprouve encore quelque réticence à accepter la création des institutions de culture, d'éducation et de formation continue. Cette distorsion se traduit au niveau des collectivités locales par le fait que les dépenses d'entretien des établissements scolaires sont des dépenses obligatoires, alors que les dépenses consacrées aux institutions de culture relèvent de la libre initiative des conseils municipaux.

La latitude laissée aux pouvoirs publics locaux d'établir ou non une bibliothèque, le morcellement du territoire français en un très grand nombre de communes (plus de 37 ooo) dont les ressources et les budgets sont très inégaux, la diversité des mentalités régionales qui a accentué les disparités, les efforts de l'administration centrale pour les compenser en créant un réseau national de bibliothèques pour les petites villes et les communes rurales, font que la lecture publique française offre aujourd'hui un tableau assez peu cohérent. Les bibliothèques publiques de notre pays s'inscrivent dans une réalité historique et dans un cadre institutionnel complexes. Leur évolution a été conditionnée par des événements et par des courants de pensée qui dépassent leur réalité propre; elle a été infléchie localement par le jeu des institutions politiques et administratives. Cette introduction permettra de mieux comprendre la situation actuelle des bibliothèques publiques et donnera des éléments d'explication aux difficultés et aux incohérences d'un système de lecture publique dont la normalisation n'est pas achevée.

II. Vue d'ensemble

La physionomie actuelle des bibliothèques françaises et la conception que se font les bibliothécaires français du rôle et de la mission des bibliothèques publiques sont la résultante de deux attitudes fondamentales devant le patrimoine constitué par l'ensemble des imprimés et des documents écrits. L'attachement à l'héritage et le souci de préserver les témoins graphiques laissés par le passé déterminent un type de bibliothécaire et de bibliothèque essentiellement tournés vers le livre et l'érudition. Le désir de faire servir les collections à la formation et à l'information détermine au contraire un type de bibliothécaire et de bibliothèque tournés davantage vers l'utilisateur et attachés d'abord à adapter la nature et le niveau de leurs fonds aux besoins des collectivités qu'ils desservent. Ces deux attitudes n'existent pas à l'état pur dans la réalité. Tout bibliothécaire participe plus ou moins de ces deux dispositions; la qualité de l'établissement où il exerce ses responsabilités le conditionnera nécessairement et le fera privilégier l'une ou l'autre de ces deux attitudes. Leur coexistence ou la prédominance relative à certaines époques du souci de conservation ou de la fonction éducative mettent en évidence deux courants dans l'histoire des bibliothèques : un courant conservateur et un courant populaire. Le courant conservateur et érudit est le plus ancien, le seul véritablement attesté depuis l'antiquité. Le courant populaire est né de la révolution industrielle à la fin XVIIIe siècle. Dans le grand bouleversement de la société française qui se produisit alors, ces deux courants ont convergé, sur la plan idéologique tout au moins. Mais, au niveau des réalités, c'est seulement après la première guerre mondiale que l'élévation générale du niveau économique et du niveau culturel ont progressivement atténué les différences entre les publics des bibliothèques participant à ces deux courants.

Si l'on envisage l'histoire de la lecture publique de ce point de vue, on peut schématiquement y distinguer cinq périodes :
I. Le courant conservateur
2. Le courant populaire (1860-1914)
3. Vers la bibliothèque publique (1908-1945)
4. La confluence des deux courants (1945-1968)
5. La lectùre publique depuis 1968.

III. Le courant conservateur

C'est au XVIIe siècle qu'apparaît en Occident la conception de la bibliothèque ouverte au public, gratuitement et à heures fixes. Le Répertoire des bibliothèques de France recense 43 bibliothèques municipales dont la fondation et l'ouverture sont antérieures à la Révolution française. Bien peu d'entre elles, 4 seulement, doivent leur création à l'initiative municipale. Cette initiative n'apparaît qu'à une date tardive, à la fin du siècle des lumières : les bibliothèques de Montbéliard, Niort, Langres et Lavaur, qui seraient des créations municipales, ont été ouvertes de 1765 à 1773. La plupart des autres bibliothèques publiques tirent leur origine de la libéralité - don ou legs - d'un mécène, un ecclésiastique le plus souvent. Cette libéralité faite à la commune (15 cas recensés), à une communauté religieuse (10 cas) ou à une académie (Bordeaux en 1736) était assortie d'une condition : accès du public aux collections. L'expulsion des Jésuites qui laissèrent parfois les bibliothèques de leurs collèges, en 1764, ou la suppression d'abbayes furent quelquefois aussi à l'origine de collections publiques. Mais ces créations restent exceptionnelles et les bibliothèques publiques de l'ancien régime, municipales ou non, sont des collections savantes et des collections de bibliophiles ouvertes en fait à une élite intellectuelle et sociale limitée.

La plupart de ces bibliothèques bénéficièrent des apports révolutionnaires, et celles qui n'étaient pas municipales le devinrent au terme d'une période de quinze années (1789-1803) qui marqua profondément l'évolution des bibliothèques françaises. La Révolution française fut en effet à l'origine d'un très grand nombre de bibliothèques municipales et ce sont ses artisans qui proposèrent aux assemblées révolutionnaires de faire des bibliothèques un des instruments de l'instruction publique. Le 2 novembre 1789, les biens de l'Église furent mis à la disposition de la Nation; il y avait parmi eux de riches collections de livres appartenant aux communautés religieuses. Pendant la Terreur, les biens des émigrés (9 février 1792), puis ceux des suspects (17 septembre 1793) furent à leur tour déclarés biens nationaux.

Les livres ainsi nationalisés furent rassemblés dans des dépôts littéraires et les municipalités furent chargées d'en établir les inventaires sous la responsabilité des directoires des districts (créés par la Constituante en 1790, les districts étaient des circonscriptions administratives correspondant à nos arrondissements actuels; ils avaient une assemblée élue dont le directoire était l'organe exécutif). De 1790 à 1794, l'administration multiplia les instructions pour l'organisation et la conservation des collections. Ces instructions allaient parfois très loin dans le détail des opérations prescrites, et elles forment un ensemble significatif des conceptions et des connaissances de l'époque en matière de bibliothéconomie. Inégal selon les régions, l'avancement de ces inventaires n'était dans l'ensemble guère poussé lorsque la Convention décida de réunir les volumes conservés dans les dépôts littéraires et d'en faire des bibliothèques publiques. Le décret du 8 pluviôse an II (27 janvier 1794) décida la création d'une bibliothèque dans chaque district et invita les directoires des districts à proposer un édifice national pour l'établir; l'administration de ces bibliothèques n'était cependant pas confiée aux districts, mais aux municipalités des communes où elles seraient implantées. Contemporaine du projet d'organisation de l'instruction publique de Condorcet, cette décision est sans doute la première apparition de l'idée moderne de la bibliothèque publique. Cette idée réapparaîtra sporadiquement pendant la première moitié du siècle suivant et elle débouchera sur la création des bibliothèques populaires. En 1794, elle était prématurée. Elle devançait les besoins réels et présumait beaucoup des possibilités des administrations locales : les administrateurs des districts n'étaient pas toujours convaincus de la nécessité de ces bibliothèques, ils ne disposaient pas des compétences et des moyens matériels nécessaires à l'organisation de bibliothèques publiques. L'existence des districts étaient elle-même menacée. Foyers d'agitation jacobine, les districts furent supprimés par la constitution de l'an III, produit de la réaction thermidorienne. Le fait n'entraîna cependant pas l'abandon du projet de création de bibliothèques sur tout le territoire. Il semble au contraire que la Convention, consciente des difficultés rencontrées par les districts, ait cherché une voie plus efficace et plus rapide pour y parvenir. Lorsqu'elle créa les écoles centrales des départements (décret du 3 brumaire an IV = 25 octobre 1795), elle les dota de l'équipement indispensable à l'exercice d'une pédagogie fortement marquée par l'esprit du siècle des lumières et qui faisait une large place aux sciences exactes et aux sciences expérimentales; cet équipement comprenait une bibliothèque publique, un jardin et un cabinet d'histoire naturelle, un cabinet de chimie et de physique expérimentales. Ce décret fut adopté la veille même de la séparation de la Convention (26 octobre), et il appartint au Directoire d'appliquer la décision. Les bibliothèques des écoles centrales étaient ouvertes au public à jours fixes; elles héritèrent des dépôts littéraires constitués dans les départements et furent même autorisées à puiser dans les dépôts de Paris (loi du 26 fructidor an V = 12 septembre 1797). L'exposé des motifs de ce texte ne laisse aucun doute sur les mobiles et les intentions de l'administration centrale : « considérant qu'il importe d'accélérer les mesures propres à favoriser, par l'établissement et le complètement des bibliothèques, la propagation des lumières et de faire cesser les dépenses inutiles pour la conservation des livres qui doivent être, soit répartis entre les bibliothèques, soit aliénés par vente ou échange au profit de la République, ... ».

On soulignera le fait que la création avortée des bibliothèques des districts (que les textes officiels de l'époque désignent souvent par les termes de bibliothèques nationales) et celle des bibliothèques publiques des écoles centrales n'ont pas pour autant supprimé les bibliothèques municipales déjà constituées. La Convention avait admis que celles-ci continuent à fonctionner à côté des bibliothèques de district, et le Directoire n'avait pas voulu priver les communes où un dépôt littéraire avait été formé de la jouissance de cette ressource : ces communes pouvaient demander au ministre de l'Intérieur l'autorisation de puiser dans les dépôts littéraires les ouvrages nécessaires à la constitution d'une bibliothèque.

Les écoles centrales ne durèrent que quelques années. La loi du II floréal an X (2 mai 1802) les remplaça par les lycées. Le sort des dépôts littéraires de province était encore loin d'être réglé. Les lycées devaient y prélever les ouvrages nécessaires à l'enseignement et le ministre de l'intérieur proposa que le reliquat des collections fût confié aux communes, à charge pour celles-ci de nommer et de rétribuer un conservateur et d'établir les catalogues. Ce fut l'objet de l'arrêté consulaire du 8 pluviôse an XI (28 janvier 1803). Ce texte fondamental est à l'origine de la constitution de 150 bibliothèques communales environ.

Ainsi, pendant plus de 13 années, de 1790 à 1803, le sort des bibliothèques devenues biens domaniaux demeura incertain. Beaucoup de petites villes avaient demandé à bénéficier des richesses des dépôts littéraires sans toujours se rendre compte qu'elles n'avaient pas les moyens de les organiser en bibliothèques publiques. Lorsque ces dépôts leur furent confiés, à titre non révocable, en 1803, elles ne surent pas toujours en tirer parti. Des municipalités, les autorités préfectorales parfois, souvent mal informées, tolérèrent et prirent même l'initiative de vendre les collections pour libérer des locaux ou pour se procurer des ressources. On signale ainsi des ventes à Poitiers (1804 et 1812), Douai (1813), Auxerre (1825), Pont-de-Vaux (1828), etc. Des communes puisèrent dans ces collections domaniales les livres qui leur étaient nécessaires pour les distributions de prix. D'une façon générale, la dispersion des richesses bibliographiques (on évalue aujourd'hui à quinze millions le nombre des livres provenant des dépôts littéraires; ils seraient répartis dans un millier de bibliothèques) a favorisé le pillage et le vandalisme. Aussi pendant tout le XIXe siècle, et au xxe siècle encore, les gouvernements durent-ils multiplier les conseils, les instructions, les réprimandes et les mesures autoritaires pour préserver ce capital et réglementer l'organisation des bibliothèques municipales. Dans ce long effort d'identification et de maintien des fonds d'État confiés aux communes, on retiendra six textes et décisions marquants :
- 1833 (22 novembre) et 1837 (31 juillet) : deux circulaires de Guizot et de Salvandy, ministres de l'instruction publique, rappellent aux municipalités les obligations de l'arrêté consulaire de 1803 et invitent impérativement les bibliothécaires à adresser une copie de leurs catalogues au ministère.
- 1839 (22 février) : une ordonnance royale organise les bibliothèques du royaume et crée auprès de chaque bibliothèque municipale un comité d'inspection et d'achat chargé de rédiger les catalogues et d'organiser les échanges.
- 1897 (Ier juillet) : un décret introduit le concept juridique de classement dans les bibliothèques municipales; les conservateurs des bibliothèques classées devront désormais être choisis parmi les archivistes-paléographes ou parmi les titulaires d'un certificat d'aptitude.
- 193I (20 juillet) : une loi étatise les bibliothécaires des bibliothèques municipales classées.
- 1974 (janvier) : la direction des bibliothèques crée un service du livre ancien chargé de préparer une enquête sur les fonds anciens, et de déterminer les modalités de réalisation d'un inventaire national.

Les textes de 1839, 1897 et 193I constitueront une sorte de statut des bibliothèques municipales, statut conçu essentiellement en fonction de la conservation des fonds anciens. Or ces bibliothèques étaient peu utilisées. C'est le constat que fait Marcel Giraud-Mangin dans une conférence donnée en 1912. Il donne des chiffres de fréquentation pour quelques villes non-universitaires de plus de 50 ooo habitants : le nombre annuel des entrées va de 4 000 (Troyes) à 20 000 (Angers), la moyenne s'établissant entre 20 et 40 par jour. Le fait n'a rien qui doive surprendre. Les fonds anciens d'État ont formé jusque dans les années 1930 l'essentiel des fonds des bibliothèques municipales classées, et leurs conservateurs se sentaient davantage au service d'un patrimoine national que d'une collectivité locale. Ils ont maintes fois développé cet argument au cours des 27 années (1905-193I) où ils combattirent pour obtenir l'étatisation de leurs emplois. Les horaires d'ouverture étaient mieux adaptés aux convenances des érudits et des universitaires qu'à celles du grand public et le souci de conserver avait pour conséquence le refus du prêt à domicile, qui était encore une pratique exceptionnelle dans les bibliothèques municipales de province en 1912. Le caractère érudit des collections et les conditions de leur communication au public étaient donc des obstacles insurmontables à l'insertion des bibliothèques municipales dans une société où la nécessité de l'instruction était peu à peu devenue une évidence. Ce besoin fut à l'origine de la création d'un type nouveau de bibliothèque, la bibliothèque populaire.

IV. Le courant populaire

On a évoqué plus haut la création des bibliothèques des districts et des bibliothèques publiques des écoles centrales. Si ces bibliothèques avaient survécu, elles auraient sans doute donné un tout autre cours à l'histoire des bibliothèques publiques françaises en les orientant davantage vers l'action éducative. Mais il était trop tôt pour qu'elles pussent déboucher sur des réalisations concrètes. Comme l'ensemble de l'œuvre révolutionnaire dans le domaine de l'enseignement public, l'idée de la bibliothèque éducative resta à l'état d'ébauche.

Mais le développement de l'industrie et la concentration dans les villes d'un prolétariat misérable allaient poser, dès le début du 19e siècle, toute une série de problèmes à la conscience publique et aux gouvernements. Un problème politique, celui de la surveillance d'une masse urbaine hétérogène sujette à des mouvements d'humeur incontrôlés. Un problème social et moral, celui de l'amélioration des conditions d'habitat, d'hygiène et de moralité dont le niveau était très bas. Un problème éducatif celui de la formation de ce prolétariat dont les progrès de la technique exigeaient une adaptation à des tâches toujours plus complexes. La révolution industrielle a orienté les gouvernements vers le développement de l'école élémentaire et ressuscité l'idée de la création des bibliothèques populaires.

Dès 1833, la loi Guizot impose la création d'une école dans chaque commune. La bibliothèque populaire fut beaucoup plus lente à voir le jour. En 1815, Lazare Carnot crée une « Société pour l'instruction élémentaire » qui se donne pour mission de soutenir l'école et d'encourager la création de bibliothèques. Dans la bourgeoisie éclairée et libérale comme dans la conscience ouvrière qui commence à s'éveiller, l'idée que le savoir lire n'est rien en lui-même et qu'il n'a de valeur que par ce qu'on en fait, s'enracine peu à peu. Or les bibliothèques municipales ne pouvaient donner le complément souhaité à l'instruction élémentaire. Il ne s'agissait pas en effet de faire participer la masse populaire à l'héritage intellectuel et culturel contenu dans les bibliothèques traditionnelles, mais de l'encadrer, de la moraliser et de lui donner des connaissances pratiques et techniques élémentaires. Tous les projets élaborés sous la Restauration et la Monarchie de Juillet sont marqués par l'esprit philanthropique et moralisateur, et la bibliothèque populaire apparaît comme un moyen positif dans la lutte contre la littérature de colportage suspecte au pouvoir politique. Peu nombreuses et localisées surtout dans les régions industrialisées, les créations de bibliothèques populaires sont souvent liées à celles de cours populaires du soir. Elles restent sporadiques, et c'est seulement sous l'Empire libéral et les débuts de la IIIe République que le mouvement des bibliothèques populaires prit son essor. On relève à partir de 1860 toute une série d'initiatives publiques et privées en faveur de la lecture en milieu populaire :
- 1860 (31 mai) : circulaire de Rouland, ministre de l'instruction publique, recommandant l'acquisition d'une armoire-bibliothèque dans toutes les écoles.
- 1861 : création à Paris d'une association ouvrière, la « Société des amis de l'instruction » qui ouvre la même année une bibliothèque populaire dans le 3e arrondissement, et une autre dans le 18e en 1862. Toutes ces bibliothèques populaires « libres » furent régulièrement subventionnées par la Ville de Paris.
- 1862 : création de la « Société Franklin ». Soutenue par les pouvoirs publics, elle encourage la fondation des bibliothèques populaires en diffusant des listes de livres sélectionnés, en organisant un service de librairie et en faisant des dons en livres et en espèces.
- 1862 (Ier juin) : arrêté, complété par une circulaire le 26 juin, créant une bibliothèque scolaire dans chaque école. Elle est destinée aux écoles et à leurs familles et peut être considérée comme le premier essai de développement de la lecture en milieu rural par un gouvernement. La double fonction de cette bibliothèque sera soulignée par ses changements successifs d'appellation : bibliothèque scolaire en 1862, elle devint bibliothèque populaire des écoles publiques en 1880 et bibliothèque de l'école publique en 1915.
- 1863 : création par Jean Macé de la « Société des bibliothèques communales du Haut-Rhin » dont l'activité s'organise sur le modèle de la « Société Franklin ».
- 1865 : création de la première bibliothèque municipale de Paris par le maire du IIe arrondissement.
- 1866 : création par Jean Macé de la « Ligue de l'enseignement » qui inscrit également dans son programme la création de bibliothèques populaires.
- 1879 : le préfet de la Seine rattache à un service central la gestion des II bibliothèques créées dans les mairies de Paris depuis 1865. Ce service central va développer un réseau de lecture publique structuré avec des bibliothèques centrales d'arrondissement et des bibliothèques de quartier. La Ville de Paris a défendu dès l'origine l'autonomie de ce réseau par rapport à l'administration de l'État. Avant la création du service central, certains maires avaient demandé au ministre de l'Instruction publique de nommer un comité d'inspection et d'achat conformément à l'ordonnance de 1839; en 1890, le ministère voulut étendre à toutes les bibliothèques municipales de Paris l'application de ces dispositions. Il se heurta au refus de l'administration parisienne qui fit valoir l'origine « populaire » des bibliothèques de Paris (leur dénomination officielle a en effet longtemps été « Bibliothèques populaires municipales »), et le ministre admit sans difficulté que les textes réglementant les bibliothèques municipales ne leur étaient pas applicables. Le fait explique la place originale du réseau parisien de lecture publique, qui possède ses propres services administratifs et techniques et qui n'est pas soumis au contrôle de l'administration de l'État.

Un arrêté du 6 janvier 1874 accorda une aide de l'État sous la forme de dons de livres aux bibliothèques populaires qui conformaient leur organisation technique aux instructions ministérielles et acceptaient le contrôle de leurs achats par un comité de surveillance nommé par le ministre. Les bibliothèques populaires bénéficiaient donc d'un large soutien dans l'opinion et de l'appui des pouvoirs publics. Elles connurent un succès rapide : 83 bibliothèques communales furent créées dans le Haut-Rhin de 1863 à 1870, la société Franklin correspondait avec 5 ooo bibliothèques en 1878, et une statistique de 1902 nous apprend que 2 99I bibliothèques populaires avaient accepté l'aide de l'État. Mais à cette date, leur déclin était déjà amorcé. Jean Hassenforder a tenté une analyse sociologique des causes de leur échec parallèlement à celles du succès des bibliothèques publiques aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Il est dû d'abord aux circonstances économiques et sociales : alors que l'urbanisation des pays anglo-saxons est rapide, la France reste un pays rural où le niveau de vie s'élève moins vite et où la durée du temps de travail reste plus longue. L'esprit d'association est vivace aux États-Unis et en Grande-Bretagne, et les bibliothèques des associations ouvrent la voie à la bibliothèque publique. La France, au contraire, reste un pays centralisateur et les associations y sont suspectes au pouvoir. Les autorités locales, encore peu représentatives sous l'Empire et les débuts de la IIIe République, sont tenues dans une tutelle étroite et peuvent difficilement soutenir et poursuivre l'œuvre de lecture publique. Mais l'échec des bibliothèques populaires tient aussi à la conception que les administrations et les classes dirigeantes s'étaient faite de leur rôle. Un court aperçu des origines et de l'évolution du réseau parisien illustrera clairement ce propos.

Par un mimétisme curieux, les premières bibliothèques populaires municipales de Paris furent organisées sur le modèle des bibliothèques municipales savantes : elles n'étaient que des salles de lecture. C'est sous la pression du public et des associations d'entraide, qui avaient contribué à la création des bibliothèques de certains arrondissements, que les maires acceptèrent, avec réticence semble-t-il, tant était grande leur crainte de voir les livres disparaître, d'adjoindre un service de prêt aux salles de lecture. Les premiers furent ouverts en 1872 seulement dans les mairies des 10e et 12e arrondissements, et ils ne se généralisèrent qu'après 1879. Cette méfiance à l'égard du public populaire a été longtemps partagée par les administrations, et on ne lira pas sans amusement ce qu'écrit, dix ans plus tard, un fonctionnaire parisien relatant les débuts de la bibliothèque Forney en 1886 : « Le prêt à domicile n'était alors pratiqué qu'en tremblant; la consultation sur place elle-même ne semblait pas bien sûre. Quand s'ouvrit la bibliothèque, deux agents de police furent pendant quelque temps de service dans la salle pour surveiller les lecteurs, jusqu'au jour où l'inutilité de leur présence fut surabondamment constatée ». Par un phénomène comparable à ce que furent soixante années plus tard les sections de lecture publique dans les bibliothèques municipales, les services de prêt n'offraient que des collections dégradées par rapport à celles des salles de lecture : « Le premier fonds du prêt à domicile... fut formé au moyen des doubles et des livres de littérature légère ou de peu de valeur marchande retirés du fonds de lecture sur place. Ainsi se constitua un assortiment d'ouvrages, du format in-8° et au-dessous, d'un prix ne dépassant jamais cinq ou six francs, se trouvant toujours dans le commerce et qu'il était aisé de remplacer en cas de perte. A la lecture sur place restèrent les ouvrages que leur prix élevé interdisait de prêter au-dehors et ceux qui, considérés comme des instruments de travail, doivent toujours être tenus à la disposition des personnes qui désirent les consulter ». Les salles de lecture furent peu à peu délaissées par le public parisien. Les statistiques publiées de 1878 à 1894 montrent une stagnation et une diminution progressive de la fréquentation, alors que l'activité des services de prêt augmentait fortement. L'administration en prit acte et, adoptant la voie de la facilité, renonça à créer et à équiper les salles de lecture : « le prêt à domicile... a pris actuellement une telle prédominance que certaines sections de lecture sur place projetées ont été, faute de public, complètement abandonnées par l'Administration... le public a décidé lui-même, et l'Administration s'est inclinée : elle ne crée plus que des sections de prêt à domicile. Du coup, la multiplication des bibliothèques a été singulièrement facilitée. Le nombre des ouvrages en plusieurs volumes de grand format, des dictionnaires, des livres illustrés, de tout ce qui est encombrant ou coûteux, a été réduit au strict nécessaire; le matériel et le mobilier ont été simplifiés d'autant; le personnel n'a pas eu à être augmenté de ce fait... ». Un tel service n'exigeait pas un personnel d'un niveau intellectuel et technique élevé. Il repose un peu partout en France sur la générosité et le bénévolat. A Paris, les bibliothèques étaient animées par des agents - des instituteurs souvent, lorsque la bibliothèque était installée dans une école -, qui n'exerçaient leurs fonctions que comme une activité complémentaire; cette situation dura jusqu'en 194I, date à laquelle la Ville de Paris décida l'ouverture à plein temps de dix bibliothèques centrales et créa un corps de bibliothécaires spécialisés recrutés sur concours.

L'information éparse que nous avons sur la situation des bibliothèques populaires françaises permet d'extrapoler. Ces bibliothèques ont été avant tout des services de prêt que, à leur corps défendant et abandonnant peu à peu les préoccupations moralisatrices et éducatrices des débuts de l'institution, les autorités laissèrent évoluer vers des bibliothèques de distraction pure. Peu d'entre elles disposaient d'un véritable équipement bibliographique et encore moins d'abonnements aux journaux et aux revues d'actualité. Souvent insuffisants et mal adaptés aux rythmes de l'existence des populations laborieuses pour lesquelles elles ont été créées, les horaires ne favorisent pas toujours leur fréquentation. Leurs moyens financiers sont toujours demeurés à un niveau modeste et le renouvellement insuffisant des collections de départ a entraîné un vieillissement rapide des fonds. Aussi aucune d'entre elles n'a-t-elle pu développer leur rôle documentaire à un niveau qui leur aurait conservé une large adhésion de l'opinion publique, comme cela avait été le cas une génération plus tôt.

En fait, l'échec de la bibliothèque populaire était inscrit dans ses origines mêmes. Si quelques bibliothèques populaires ont été créées, à une date assez tardive, et à Paris surtout par des associations ouvrières ou des associations d'entraide populaire, la lecture populaire a été essentiellement l'œuvre des éléments les plus éclairés et les plus libéraux de la bourgeoisie dirigeante. Lorsqu'ils n'étaient pas directement issus de ce milieu, les promoteurs ont toujours recherché son appui. En 1850, Jules Radu obtint le patronage de membres de la noblesse et de la grande bourgeoisie, l'approbation du haut clergé et l'appui de l'administration préfectorale pour lancer une société des bibliothèques communales, dont le projet échoua. En 1863, c'est grâce à l'appui de la haute société mulhousienne que Jean Macé put lancer la Société des bibliothèques communales du Haut-Rhin. La société Franklin avait dans son conseil la fine fleur de la bourgeoisie française et de la haute administration. Malgré l'action de quelques militants ouvriers, la lecture populaire a été presque partout octroyée et elle n'avait pas de racines profondes dans les classes populaires. Les responsabilités morales que la bourgeoisie se reconnaissait à l'égard de celles-ci imposaient une certaine austérité aux bibliothèques. Dans la liste de 100 livres que Jules Radu propose aux communes en 1850 ne figure pas une seule œuvre d'imagination. Dans tous les écrits consacrés aux bibliothèques populaires au cours du XIXe siècle, on relève une méfiance générale à l'égard du roman. En 1910 encore, Eugène Morel se sent obligé de faire un long plaidoyer en faveur du roman dans « la Librairie publique ». Étroitement surveillées par leurs conseils et par les autorités, les collections des bibliothèques populaires révèlent partout l'intention moralisatrice et politique et la volonté de maintenir le lecteur dans une tutelle étroite. Il est évident que le choix des ouvrages ne correspondait pas aux goûts d'un public qui recherchait avant tout le divertissement. Dès lors, deux issues seulement s'offraient aux responsables : maintenir une position rigide, perdre son public et laisser l'institution décliner; ou bien céder et accepter que la bibliothèque devienne un lieu de distraction. Dans les deux cas, c'était l'échec - matériel ou moral - du promoteur. En fait, seules y échappèrent les bibliothèques populaires municipales ou municipalisées et celles qui avaient été prises en main par des associations soutenues par les municipalités.

L'évolution des bibliothèques scolaires a été parallèle. Elles se sont multipliées rapidement. Il y avait, en 1902, 70 000 écoles primaires et 43 ooo bibliothèques scolaires qui possédaient 7 millions de volumes et faisaient 8 millions de prêts. Une enquête ministérielle faite en 1947 fournit des chiffres qui ne sont guère plus élevés : 70 935 écoles, 45 800 bibliothèques, 8 500 000 volumes. Ces chiffres accusent certes l'importance du phénomène, mais soulignent aussi la dispersion des moyens et l'insignifiance des résultats : le développement moyen des collections a varié de 162 volumes à 186 entre 1902 et 1947, et le nombre annuel des prêts par bibliothèque n'est que de 186 en 1902. En fait, les bibliothèques scolaires souffrent des mêmes maux que les bibliothèques populaires. Tout en maintenant leur existence officielle jusqu'à nos jours, elles ont décliné pour les mêmes raisons : insuffisance du personnel (l'instituteur rural mène souvent de front trois activités - école du jour, école du soir, secrétariat de la mairie - et n'accepte pas toujours la charge de la bibliothèque) et insuffisance des ressources. Avec les années, les subventions de l'État diminuèrent : de 200 ooo F en moyenne pour les années 1878-1886, elles tombèrent à 120 ooo F et même à 50 ooo F en 1905. Henri Comte a proposé une explication politique du fait. De même que le Second Empire avait fait des bibliothèques scolaires un instrument de moralisation politique (« ... de petits traités économiques jetés à profusion dans les classes laborieuses, en leur faisant comprendre leurs véritables intérêts, ont préservé de plus d'une émeute certains comtés d'Angleterre, et le contraire ne s'est vu que là où cet enseignement a manqué ». Circulaire de Victor Duruy, ministre de l'instruction publique, en date du 8 octobre 1867), de même la IIIe République les aurait considérées comme un moyen d'action sur l'opinion dans sa lutte contre le monarchisme, le bonapartisme et le cléricalisme ultra-montain. Lorsque la République s'est sentie plus assurée, elle se serait désintéressée de cet instrument de propagande et aurait réduit son aide. Quoi qu'il en soit, la modestie des ressources a accéléré le vieillissement des collections, et ceci a fait que la plupart des bibliothèques scolaires ont très vite cessé de jouer le moindre rôle à l'égard des adultes, qui ne les ont utilisées que très exceptionnellement.

V. Vers la bibliothèque publique 1908-1945

Très vite, les administrateurs et les bibliothécaires français prirent conscience de l'insuffisance et de l'inefficacité des réalisations françaises dans le domaine de la lecture publique. Dans « Bibliothèques » (1908) et « La Librairie publique » (1910), Eugène Morel dénonce avec verve les caricatures de bibliothèques que sont les bibliothèques populaires et vante les vertus des bibliothèques britanniques largement dotées de crédits publics, équipées de salles de lecture avec de nombreux abonnements, pratiquant l'accès libre au rayon et jouant un rôle reconnu dans la formation et l'information du citoyen. Mais Morel ne demeure pas au niveau d'une polémique, qui fut assez mal reçue dans les cercles professionnels. Il organise sous l'égide de l'Association des bibliothécaires français un cycle de conférences sur la bibliothèque publique moderne qui durera de 1910 à 1913. On assiste vers la même époque à une tentative de réforme des bibliothèques scolaires. Émue des critiques soulevées par leur état misérable, la direction de l'enseignement primaire du ministère de l'instruction publique lança en avril 1907 une enquête générale auprès des instituteurs. Après les questions rituelles sur la composition, les ressources et la fréquentation, les enseignants étaient invités à dire si une réforme des bibliothèques scolaires leur paraissait désirable et possible. De l'aveu même de son promoteur, Maurice Pellison, chef du service des œuvres auxiliaires de l'école au Musée pédagogique, l'enquête n'était qu'un prétexte pour amorcer cette réforme, dont l'orientation était donnée dans le questionnaire même : il s'agissait de remédier à la dispersion des ressources en renonçant à financer des bibliothèques minuscules dans chaque commune et en concentrant les moyens dans quelques bibliothèques subventionnées par l'État, par les communes et par les œuvres péri-scolaires; ces bibliothèques, préfigurations des futures bibliothèques centrales de prêt, alimenteraient par des dépôts temporaires régulièrement renouvelés les bibliothèques scolaires d'un secteur déterminé. L'idée fut favorablement reçue par la majorité des instituteurs et les crédits inscrits au budget du ministère à partir de 1909 permirent la création de 41 bibliothèques intercommunales de 1910 à 1914. Placées sous la direction d'un instituteur dit « bibliothécaire-trésorier », auquel était allouée une indemnité annuelle de 100 francs, ces bibliothèques desservaient les bibliothèques scolaires par l'envoi de paquets ou de caisses de livres.

Mais les bibliothécaires professionnels, peu nombreux encore, sont demeurés dans l'ensemble attachés à la tradition savante; sauf quelques rares novateurs entraînés par Eugène Morel, ils ne se sont intéressés que tardivement à la lecture publique. Les idées de Morel ne pouvaient modifier l'esprit d'une profession foncièrement conservatrice, déboucher sur une nouvelle pratique et transformer le système français; l'exubérance et la causticité de ses propos paraissent au contraire avoir suscité des réactions défavorables dans le milieu professionnel. La résistance à l'idée de la bibliothèque publique moderne demeura très forte entre les deux guerres mondiales. Elle s'exprima publiquement par la voix d'un bibliothécaire hollandais au congrès international des bibliothèques de 1923 : « Onveut que la bibliothèque serve aux besoins des masses, qu'elle contienne les livres qui puissent contenter ces besoins là, et on oublie la haute vocation de la bibliothèque, qui est de conserver les trésors de la science et de la pensée des générations et de les rendre accessibles aux études et aux recherches du temps présent et de l'avenir. » Cette opinion dissimule en réalité une inquiétude qui s'exprima ouvertement au sein de l'Association des bibliothécaires français dans les années 30 : les bibliothécaires de tradition reconnaissaient difficilement des collègues dans le personnel des bibliothèques vouées à la lecture publique; ils craignaient que leur action corporative ne fût submergée par les « non-professionnels » et les « semi-professionnels » et que la lecture publique ne drainât une partie des crédits publics au détriment des bibliothèques savantes.

Mais les idées nouvelles firent leur chemin, et le modèle anglo-saxon s'imposa peu à peu à l'esprit des bibliothécaires français grâce surtout à l'aide américaine aux régions dévastées. Cette aide se manifesta aussi dans le domaine culturel. Elle est à l'origine de la création de cinq bibliothèques circulantes qui alimentaient des dépôts dans 75 villages du département de l'Aisne. Ces réseaux ne durèrent guère plus longtemps que le comité américain pour les régions dévastées, qui suspendit ses activités en 1923, mais la bibliothécaire de Soissons reprit l'entreprise en 1933 en lançant le premier bibliobus français desservant la population rurale. L'aide américaine fut aussi à l'origine de la première bibliothèque enfantine de Paris, celle de « l'Heure joyeuse ». Elle encouragea surtout la fondation de la première école française de bibliothécaires qui fonctionna de 1923 à 1929 avec le concours de l'American Library Association. Les modèles culturels nouveaux offerts par ces réalisations vont lentement modifier les attitudes professionnelles. Les anciens élèves de l'école resteront groupés dans une association qui disposera même d'un organe à partir de novembre 1934 : la « Revue du livre et des bibliothèques » fondée en 1933 prend en effet à cette date le sous-titre de « organe officiel du Bureau bibliographique de France et de l'Association des anciens élèves de l'École de bibliothécaires ». Ses animateurs créent en 1936 l' « Association pour le développement de la lecture publique » qui lança un second bibliobus dans la Marne avec l'aide du gouvernement. Cette création s'inscrivait dans un plan général d'organisation de la lecture publique dans un cadre administratif commun à toutes les bibliothèques françaises. Publié dans la Revue du livre et des bibliothèques en juin 1938, ce plan ne déboucha sur aucune autre réalisation concrète. Mais on en trouve un écho singulier dans la presse de la Résistance : le second numéro des « Cahiers » publié en septembre 1942 par l'Organisation civile et militaire développe en trois pages un plan d'organisation des archives, des bibliothèques et de la documentation. Les deux tiers du texte sont consacrés à la lecture publique et reproduisent le schéma développé trente ans plus tôt par Eugène Morel : dissociation de la bibliothèque savante et de la lecture publique. Mais c'est en 1945 seulement que cette longue période de recherches et de tâtonnements devait déboucher au niveau des réalisations.

VI. La confluence des deux courants 1945-1968

Aussitôt après la fin de la guerre, un fait important modifia radicalement les données du problème de la lecture publique en France : la création d'une direction ministérielle des bibliothèques dont la compétence s'étendait à l'ensemble des questions relatives à l'organisation, au fonctionnement et à l'administration des bibliothèques et de la lecture publique.

La création d'une direction des bibliothèques avait été une revendication constante des associations professionnelles entre les deux guerres. En fait, il y avait toujours eu, depuis la Révolution, dans l'Administration centrale des services spécialisés qui règlementaient et contrôlaient l'activité des bibliothèques. En 1897, ils avaient été regroupés au sein de la direction de l'enseignement supérieur du ministère de l'Instruction publique, et le gouvernement de Vichy les avait réunis en un unique « Bureau des Bibliothèques ». Mais ces services et ce bureau n'étaient que des services administratifs. Le décret du 18 août 1945, qui créa la Direction des bibliothèques et de la lecture publique leur adjoignit un service technique. Travaillant en liaison étroite avec l'inspection générale, ce service allait promouvoir une politique d'ensemble en normalisant et en coordonnant l'activité des différentes catégories de bibliothèques. L'action de la direction des bibliothèques a été considérable dans tous les domaines : reconstruction des bibliothèques sinistrées - 29 l'avaient été totalement, 26 partiellement - modernisation et réorganisation des bibliothèques universitaires, élaboration des statuts des différentes catégories du personnel, organisation de la formation, de l'information et de la documentation professionnelles, développement des relations internationales.

Dans le domaine de la lecture publique, la nouvelle direction, sans reprendre à son compte le plan de l'Association pour le développement de la lecture publique, s'inspira largement de la critique fondamentale qui s'était développée depuis 1910, des expériences et des projets de l'entre deux-guerres. Elle agit d'abord dans le secteur rural. L'inconsistance des bibliothèques de l'école publique (bibliothèques scolaires), l'échec de la plupart des tentatives de desserte des bourgs et des villages, l'absence quasi générale d'institutions de lecture lui laissaient le champ libre et lui permettaient de concevoir une organisation normalisée et centralisée de la lecture publique rurale. L'ordonnance du 2 novembre 1945 créa les bibliothèques centrales de prêt. Implantées dans les chefs-lieux des départements, ces bibliothèques devaient desservir les communes dont la population était inférieure à 15 000 habitants. Les huit premières furent créées dès le 5 novembre 1945; parmi elles, figurent celles de l'Aisne et de la Marne, qui poursuivirent dans le cadre de l'administration de l'État l'action des associations qui avaient lancé les premiers bibliobus en 1933 et en 1936. Une bibliothèque centrale de prêt devait être créée dans chacun des départements. Mais la priorité donnée au développement des bibliothèques universitaires dans le cadre des réformes de l'enseignement supérieur n'a pas permis de couvrir la totalité du territoire. Des initiatives prises par des conseils généraux et par la Ligue de l'enseignement ont relayé localement l'effort de la direction; elles ont créé des associations départementales de lecture publique fonctionnant sur le modèle des bibliothèques centrales et subventionnées par l'État. En 1966, 42 départements seulement étaient desservis par 4I BCP et 15 associations de lecture publique étaient subventionnées.

Le problème était moins facile dans le domaine de la lecture publique urbaine. Dans toutes les grandes villes on trouvait des bibliothèques municipales, et un peu partout existaient des bibliothèques populaires et des bibliothèques de prêt entretenues par les communes ou par des associations. Sous la pression de l'opinion et des pouvoirs locaux et grâce à l'action de quelques conservateurs acquis aux idées nouvelles, les bibliothèques traditionnelles s'étaient ouvertes peu à peu à un public plus large et avaient organisé des services de prêt. Par l'octroi de subventions d'équipement et par des envois de livres, la direction et l'inspection générale des bibliothèques encouragèrent les municipalités à développer le prêt et à créer des bibliothèques ou des sections enfantines. C'est pendant cette période que se généralisa la division des bibliothèques anciennes en deux circuits autonomes, la « section d'étude » qui s'inscrivait dans la tradition érudite et conservatrice et la « section de lecture publique ».

L'action de la direction des bibliothèques a incontestablement amélioré les conditions de la lecture publique, mais, étroitement dépendante des contingences politiques et budgétaires, elle n'a pu réaliser tous ses objectifs. L'insuffisance des créations de postes a freiné le développement des bibliothèques municipales et des bibliothèques centrales de prêt. La croissance des besoins collectifs due à l'élévation générale du niveau de vie a fait que les réalisations de l'État et des collectivités locales dans le domaine de la lecture publique sont restées bien en deçà des exigences d'une société où la consommation culturelle augmentait rapidement. Les bibliothécaires ont ressenti durement sur le terrain le décalage entre la demande du public et ce qu'ils pouvaient offrir. Leurs voyages dans les pays étrangers leur montraient que l'action de la direction n'avait toujours pas comblé le retard français par rapport aux réalités nordiques ou anglo-saxonnes. L'entrée dans la profession et dans les associations de jeunes générations de bibliothécaires moins marquées par la tradition administrative et par la tradition conservatrice a rendu, au cours des années 60, la critique à l'égard de la situation des bibliothèques publiques de plus en plus vive.

Cette critique fut d'abord le fait d'un petit groupe de bibliothécaire réunis dans la section des bibliothèques publiques de l'Association des bibliothécaires français. Invoquant le patronage d'Eugène Morel, ces bibliothécaires ont dénoncé, comme celui-ci l'avait fait pour les bibliothèques populaires, la ségrégation entretenue par les bibliothèques municipales et le service dégradé des sections de lecture publique. Il est de fait que, pour beaucoup de bibliothécaires, la section de lecture publique n'a été qu'une concession au grand public et qu'ils ont réservé aux sections d'étude les ouvrages de niveau universitaire et les livres les plus coûteux. La plupart des sections de lecture publique sont restées démunies des ouvrages scientifiques, techniques, économiques et politiques qui en auraient fait des collections documentaires largement ouvertes sur tous les aspects de l'activité humaine; elles sont demeurées au niveau de la bibliothèque de vulgarisation et de distraction et ont rarement joué un rôle appréciable dans l'information et l'action éducative. Équilibrée par une réflexion positive sur les fonctions de la bibliothèque publique moderne, cette critique s'exprima à partir de 196I dans « Éducation et bibliothèques », un petit bulletin multigraphié créé et animé par un chercheur de l'Institut pédagogique national, Jean Hassenforder. « Éducation et bibliothèques » cessa de paraître en 1965. Le relais fut pris par « Lecture et bibliothèques », revue publiée par la section de lecture publique de l'association des bibliothécaires français à partir d'avril 1967. Cette critique a fini par toucher les sphères gouvernementales, et un comité interministériel, réuni en novembre 1966 à l'initiative du premier ministre, fut chargé d'étudier et de proposer un plan de développement de la lecture publique.

VII. La lecture publique depuis 1968

Le comité interministériel a constitué un groupe de travail permanent qui a tenu de nombreuses réunions de novembre 1966 à février 1967 et procédé à l'audition d'une douzaine de personnalités intéressées aux problèmes du livre et de la lecture. Il a remis au gouvernement un rapport d'ensemble et proposé un plan décennal de développement de la lecture publique. Le rapport a été publié en février 1968 dans les « Notes et études documentaires » éditées par la Documentation française. Il fait une analyse de la situation française et dégage les principes généraux d'une politique de lecture publique. Il formule également un certain nombre de propositions qui concernent à la fois les moyens d'action (personnel, administration, édition, publicité) de la lecture publique et les milieux géographiques et sociaux concernés par elle (villes, campagnes, école, armée, grands ensembles, Ville de Paris). Le plan décennal de développement n'a pas été appliqué, mais la direction des bibliothèques a cependant été dotée de moyens budgétaires plus importants. Elle a étoffé ses services techniques en créant une section spécialisée dans l'étude des problèmes de la lecture publique et dans la gestion des bibliothèques municipales et centrales de prêt. La section de lecture publique a été un instrument efficace, qui a permis à la direction des bibliothèques d'appliquer un certain nombre de mesures générales en faveur des bibliothèques municipales : subventions d'équipement élevées de 35 % à 50 %, attribution de subventions annuelles de fonctionnement, dotations en livres.

Négative par ses conséquences budgétaires, la contestation de mai 1968 a cependant amené beaucoup d'élus locaux à prendre conscience de l'importance et des besoins de l'action culturelle locale et à découvrir le rôle des bibliothèques dans cette action. Les incitations de la direction des bibliothèques ont favorisé cette évolution de l'opinion politique locale et aidé à la création de nombreuses bibliothèques municipales nouvelles.

L'action de la direction des bibliothèques depuis 1968 peut être mesurée par quelques chiffres :
- Fonctionnement : le total des dépenses ordinaires (crédits de fonctionnement des BCP, subventions aux bibliothèques municipales et aux associations de lecture publique) a été multiplié par 8 de 1967 à 1975. Il est passé de 3 965 000 F à 31 133 ooo F. 29 BCP ont été créées; leur nombre est passé de 41 en 1966 à 71 en 1976.
- Équipement : les dépenses d'investissement et les autorisations de programmes se sont élevées à 183 830 ooo F de 1967 à 1975. La part des bibliothèques municipales a été de 140 930 ooo F, celle des BCP de 42 900 ooo F. De 1967 à 1974, 472 opérations de construction et d'aménagement de bibliothèques municipales portant sur 232 000 m2 ont été subventionnées. On appréciera l'ampleur de la rénovation du cadre de la lecture publique urbaine, si l'on sait que les statistiques de 1969 portaient sur 823 points de desserte qui totalisaient 300 000 m2 construits seulement. Trente bâtiments ont été construits et mis en service de 1968 à 1975 pour les bibliothèques centrales de prêt (sièges et annexes), et avec les années l'importance des programmes a régulièrement augmenté, passant de 500 à 1 700 m2. Le parc automobile des BCP a presque quintuplé, passant de 45 véhicules (bibliobus) en 1967 à 210 (bibliobus et voitures de liaison) en 1975.
- Personnel : l'ensemble des personnels d'État affectés aux bibliothèques municipales et aux bibliothèques centrales de prêt est passé de 270 en 1967 à 805 en 1975. Parmi eux, le seul personnel scientifique (conservateurs) a augmenté de 120 à 425. Les chiffres concernant le personnel municipal n'ont pas été publiés, mais les effectifs ont notoirement été multipliés. La qualité du recrutement du personnel scientifique et technique municipal a été sensiblement amélioré grâce au développement de la formation professionnelle qui attire des candidats de plus en plus nombreux. Les situations du personnel municipal, sans atteindre encore le niveau du personnel correspondant de l'État, ont cependant été revalorisées et une soixantaine d'emplois de directeurs de bibliothèques municipales non classées ont été transformés, grâce à l'action conjuguée de la direction des bibliothèques et du ministère de l'Intérieur, en emplois de bibliothécaires de Ire catégorie.

En juillet 1975, une décision du conseil des ministres a supprimé la direction des bibliothèques et réparti ses attributions entre le secrétariat d'État aux universités et le secrétariat d'État à la culture. Un décret du 23 décembre 1975 a créé une direction du livre au sein du secrétariat à la culture, et la section de lecture publique est devenue le service des bibliothèques publiques de cette direction. Il est encore trop tôt pour présumer les conséquences de cette partition. Il est certain que les problèmes de la lecture publique ne seront plus traités au niveau central en fonction de données spécifiques aux seules bibliothèques, mais qu'ils seront étudiés dans un contexte plus général. La direction du livre a reçu en effet des attributions réparties jusqu'alors entre trois ministères (exportation du livre aux Affaires étrangères, édition à l'Industrie, lecture publique aux Universités). Ce regroupement traduit l'intention déclarée du gouvernement de promouvoir une politique globale du livre, dont les grandes lignes se révèleront peu à peu. L'attitude nouvelle des pouvoirs publics à l'égard des bibliothèques a accentué une tendance à la politisation du problème de la lecture publique, tendance perceptible dans le milieu professionnel depuis 1968. L'intégration locale des bibliothèques à une action municipale, qui est parfois fortement orientée sur le plan politique, a en effet modelé un type nouveau de professionnel. Les jeunes générations ont pris conscience des limites d'une réflexion purement corporative et beaucoup de bibliothécaires posent aujourd'hui le problème de la lecture publique dans le cadre d'une critique globale des structures économiques, sociales et administratives. L'évolution est très sensible dans les organisations syndicales où la défense des intérêts professionnels passe maintenant par des prises de position idéologiques.

Les décisions du gouvernement et la transformation des attitudes professionnelles ont, pour la première fois sans doute dans l'histoire de la lecture publique en France, suscité des prises de position des partis politiques. Les associations professionnelles ont pris l'habitude d'inviter tous les partis politiques à leurs journées d'étude lorsque celles-ci abordaient les problèmes généraux d'organisation. Les partis de l'opposition y participent régulièrement et leurs délégués interviennent dans les débats. En 1975, le Parti communiste français a publié un « Manifeste pour le livre » et le Parti socialiste a adopté et publié un projet d'organisation des professions du livre. Ces deux documents replacent, eux aussi, les bibliothèques dans un contexte culturel et traitent le problème de la lecture publique dans le cadre d'une politique générale de la création intellectuelle et du livre. L'année 1975 a donc apporté un bouleversement radical dans les données du problème de la lecture publique en France. Il ne semble plus qu'elle puisse être considérée désormais comme un problème marginal. Il est probable que les décisions qui seront prises dans les années à venir seront beaucoup plus que dans le passé liées aux orientations fondamentales de la politique des pouvoirs publics.

VIII. Synthèse

Ce tableau schématique de l'évolution de la lecture publique en France débouche donc sur la situation actuelle. Du passé, il faut retenir un certain nombre de faits essentiels et relever quelques constantes :

I. L'origine savante des bibliothèques publiques les plus importantes et la persistance dans la profession d'un esprit de conservation resté longtemps indifférent au problème social et éducatif de la lecture publique. La réaction contre cette sclérose d'une institution vouée au seul culte du passé et des valeurs humanistes et classiques a fait passer la profession par un moment où le souci de conservation a paru incompatible avec les objectifs de la lecture publique. Ce fut l'ère des pionniers, où la lecture populaire s'est définie par opposition à la bibliothèque savante et où Eugène Morel a érigé en doctrine l'antinomie entre la fonction de conservation et la fonction éducative. Si le problème n'est pas encore résolu sur le plan institutionnel et sur le plan technique, il semble bien que la profession ait dépassé une position qui n'apparaît que comme un moment dialectique dans l'histoire des bibliothèques, et qu'elle discerne mieux les liens qui existent entre ces deux fonctions, la première conditionnant étroitement la seconde.

2. Les origines privées de la lecture publique. Elle a été créée par des associations et ne s'est imposée que tardivement comme un devoir nécessaire de la collectivité publique à l'égard de ses membres. A ses débuts, la lecture publique est une institution octroyée par les éléments éclairés de la classe dirigeante et elle a toujours un caractère philanthropique et moralisant. Mais les associations n'ont pas pu soutenir une entreprise qui s'est vite révélée inadaptée aux besoins réels de la collectivité et déphasée par rapport à l'évolution sociale, culturelle et politique. Les bibliothèques populaires n'ont subsisté que lorsqu'elles ont été subventionnées par les pouvoirs publics ou prises en charges localement par les communes qui ont pris le relais des associations en les municipalisant. Les bibliothèques publiques ne se sont constituées en ensembles cohérents que lorsque les gouvernements, sous la pression de l'opinion ou des groupements professionnels, en ont pris l'initiative. L'histoire des bibliothèques scolaires, des bibliothèques populaires, des bibliothèques centrales de prêt et des services départementaux de lecture publique le montre avec évidence.

3. L'importance du bénévolat dans l'histoire de la lecture publique. La spécificité professionnelle du personnel est apparue beaucoup plus tardivement (en 194I seulement dans les services de la Ville de Paris) que dans les bibliothèques traditionnelles. Elle est encore ignorée dans bien des petites villes. C'est sur des bénévoles - rétribués ou non - qu'a reposé et que repose encore le fonctionnement des bibliothèques populaires et des dépôts créés par les bibliothèques centrales de prêt. Le bénévolat est essentiel dans les bibliothèques des hôpitaux et dans des réseaux privés très vivants comme celui des « bibliothèques pour tous ».

4. La liaison étroite entre l'école et la bibliothèque. Affirmée dès la Révolution et reprise tout au long du XIXe siècle comme une vérité fondamentale, cette liaison répond à une double nécessité. Il y a une complémentarité évidente entre l'école et la bibliothèque au niveau des individus et au niveau de l'activité pédagogique. Mais cette liaison, attestée tout au long de l'histoire, traduit le souci des administrations centrales de mettre la lecture à la portée de l'ensemble de la population en implantant des centres de distribution de livres dans des structures et des circuits déjà existants. Les énormes difficultés matérielles rencontrées par l'administration révolutionnaire pour créer un réseau spécifique de lecture publique la conduisent à implanter des bibliothèques publiques dans les écoles centrales. L'impossibilité pratique de créer des institutions de lecture dans les zones rurales amène le gouvernement impérial à juxtaposer bibliothèque scolaire et bibliothèque publique et à en confier la gestion aux instituteurs et à l'administration scolaire. L'action privilégiée des bibliothèques centrales de prêt en milieu scolaire a maintenu jusqu'à nos jours, sous une forme renouvelée, la pratique inaugurée par le ministre Rouland en 1860.

Orientation bibliographique

Vue d'ensemble. Il n'existe pas d'ouvrage consacré à l'histoire de la lecture publique en France. On pourra utiliser, pour une information rapide :

MASSON (André) et SALVAN (Paule). - Les Bibliothèques. Paris : Presses universitaires de France, 1970. - (Que sais-je ?)

Les aspects juridiques et administratifs seront éclaircis par l'utilisation de deux ouvrages qui valent par la clarté et la précision de la rédaction :

GAUTIER (Jean). - Nos bibliothèques publiques : leur situation légale. - Paris, 1903.

COMTE (Henri). - Les Bibliothèques publiques en France. - Lyon, 1972. (Thèse - Droit).

Le courant conservateur

RIBERETTE (Pierre). - Les Bibliothèques françaises pendant la Révolution (1789-1795). - Paris, 1970.

Le courant populaire (1860-1914). On dispose de deux synthèses très documentées, munies de nombreuses références avec les deux thèses de Jean Hassenforder :

HASSENFORDER (Jean). - Développement comparé des bibliothèques publiques en France, en Grande-Bretagne et aux États-Unis dans la seconde moitié du XIXe siècle (1850-1914) -Paris, 1967.

HASSENFORDER (Jean). - La Bibliothèque, institution éducative. - Paris, 1972.

Pour une documentation sur des réalisations particulières, on aura recours aux publications contemporaines dont la bibliographie de Hassenforder a fait un relevé très complet.

Vers la bibliothèque publique (1908-1945). On utilisera le second ouvrage de Jean Hassenforder cité au paragraphe précédent, mais on aura intérêt à pousser l'information par la lecture des revues professionnelles parues entre les deux guerres.

Depuis 1945 on dispose d'une documentation très abondante avec le Bulletin des bibliothèques de France (BBF) publié depuis 1956, mais d'aucune étude de synthèse. On lira surtout :

Lecture publique rurale et urbaine. 1954. - Paris, 1956. (Cahiers des bibliothèques de France. 2).

La Lecture publique en France : Rapport du groupe d'études. -Paris, 1968.

- (Notes et études documentaires. 3459.)

GARRIGOUX (Alice). - La Lecture publique en France. -Paris, 1972. - (Notes et études documentaires. 3948.)

GUÉRIN (Edmond). - Les Bibliothèques publiques françaises (BBF, juillet 1973).

YVERT (Louis). - Les Statistiques des bibliothèques municipales (BBF, juin 1971).

Le Budget de la lecture publique de 1965 à 1975 (BBF, sept.-oct. 1975).

  1.  (retour)↑  Manifeste de l'Unesco sur la bibliothèque publique (1972).