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Le Livre et les bibliothèques dans l'action culturelle communale

Noë Richter

En inscrivant le livre et les bibliothèques au programme de réunions consacrées à l'animation culturelle des communes, et ceci après les stages de Bordeaux et de Saint-Dié en 1967 et en 1969, après le congrès de Pau en 1970, consacrés les uns et les autres au même sujet, la Fédération nationale des centres culturels communaux (F.N.C.C.C.) montre bien qu'elle a brisé avec une attitude courante dans les collectivités locales, attitude faite de déférence pour les institutions traditionnelles, musées et bibliothèques, mais qui laissait ces établissements en marge de l'action culturelle municipale. Ceux qui combattent au sein de la F.N.C.C.C. pour la promotion culturelle des cités provinciales paraissent au contraire convaincus que les bibliothécaires doivent être enrôlés dans leurs troupes et les bibliothèques intégrées dans l'action culturelle. Mais cette conviction est un acquis encore récent et je me souviens fort bien des réticences qu'a suscitées au sein du conseil d'administration de la Fédération le choix du thème du congrès de Pau et de la ténacité qu'il a fallu à notre ami Fuchs, président de la F.N.C.C.C., pour les vaincre. Cette évolution a été amorcée par quelques bibliothécaires pionniers qui ont agi isolés, puis se sont rencontrés, ont confronté leurs expériences et ont fini par en entraîner d'autres, auxquels ils ont servi de modèles. Tous ont réalisé cette intégration dont nous allons passer en revue les modalités. Il n'est pas inutile cependant d'essayer de comprendre les raisons pour lesquelles elle a été si tardive et pourquoi elle a rencontré tant de difficultés. Elle s'est heurtée à deux séries d'obstacles, les uns créés par la qualité même de l'action des bibliothèques, les autres par leur situation administrative.

1° L'action des bibliothèques.

- Musées du livre, les bibliothèques sont vouées à la conservation, une conservation qui s'est montrée trop souvent jalouse et qui a écarté les amateurs et les curieux.

- Conservatoires de la connaissance fixée dans le livre, les bibliothèques sont restées longtemps le privilège d'une élite sociale et économique, qui avait seule accès à la connaissance.

- Instruments de formation, de culture et de loisir, les bibliothèques restent encore au service d'une minorité. Les statistiques publiées pour 1969 par la Direction des bibliothèques et portant sur 60I bibliothèques hors de Paris, indiquent 914 000 lecteurs, soit 4,67 % de la population desservie par ces bibliothèques.

- La lecture est un acte essentiellement individuel qui ne participe pas aux rythmes de la vie collective.

- Il s'ensuit que les relations de la bibliothèque avec son public prennent facilement un tour personnel, voire familial, et que, malgré la création de sociétés d'amis de la bibliothèque dans de nombreuses villes, ces institutions ont rarement bénéficié d'une large audience dans l'opinion publique.

2° La situation administrative des bibliothèques.

- Les bibliothèques sont des services municipaux moins importants que ceux qui assurent la vie matérielle quotidienne de la collectivité. On sait que le cadre administratif n'est pas un milieu particulièrement favorable à la création originale et, lorsqu'il y a des choix difficiles à faire, les élus sacrifieront plus volontiers la bibliothèque et le musée.

- La plupart des expériences nationales de modernisation des structures et d'animation de la vie culturelle ont été conçues et entreprises au sein du ministère des Affaires culturelles et du Secrétariat d'État à la jeunesse et aux sports.

- L'État assure 50 % du budget de fonctionnement d'institutions nouvelles comme les maisons de la culture, alors qu'il ne donne aux bibliothèques municipales qu'une aide financière complémentaire et par là accessoire. Cette remarque d'un élu du Havre faite au congrès de Pau a son poids.

Il apparaît donc normal que les élus locaux qui ont pris depuis quelques années une conscience aiguë de l'importance de l'équipement et de l'animation culturels, aient été davantage attirés par des structures nouvelles (maisons de la culture, maisons des jeunes et de la culture, centres sociaux et culturels) où ils ont rencontré des hommes d'un style nouveau, séduisants et fascinants à plus d'un égard, et qu'ils aient eu tendance à laisser de côté les structures anciennes restées entre les mains de personnes qui n'avaient pas toujours su se mettre au diapason de la vie collective.

Y a-t-il aujourd'hui une réaction provoquée par les excès dont les institutions nouvelles ont été le lieu depuis 1968, et un retour à des institutions anciennes plus rassurantes ? Je ne le crois pas, et ce serait juger bien légèrement les élus municipaux que leur imputer une telle attitude. En réalité, la réaction se situe au niveau des bibliothèques elles-mêmes.

Les gens du théâtre ont découvert le « non-public » en 1968, et les hommes politiques la « majorité silencieuse » un peu plus tard. Le « non-lecteur », lui, préoccupe les bibliothécaires depuis plusieurs décennies. L'action gouvernementale, amorcée en février 1968 avec la publication du Rapport du groupe interministériel d'étude sur la lecture publique 2, a largement développé l'idée qu'il fallait gagner le non-lecteur à la lecture, élément essentiel de la formation permanente. En même temps, les bibliothèques voyaient apparaître de nouvelles générations de conservateurs, plus nombreuses que les anciennes et qui se lançaient plus facilement dans l'action culturelle en délaissant parfois les aspects traditionnels de leur métier. Ce sont ceux-là, qui essayaient de prendre en marche le train de l'animation culturelle, et non les anciens, que les élus ont rencontrés.

Dans une interview publiée en janvier 1971 par Correspondance municipale, Bernard Gilman a dit ceci : « Nous avions conscience du sous-équipement des bibliothèques, mais nous n'avions pas suffisamment compris leur rôle. » L'aveu est significatif, venant d'un homme dont nous connaissons tous l'activité dans l'équipe municipale à laquelle Grenoble doit d'avoir un équipement culturel qui dépasse de très loin tout ce qui a jamais été conçu et réalisé en France. Or Bernard Gilman n'est certes pas le seul élu à avoir découvert, après le théâtre et les maisons de la culture, l'apport des bibliothèques à l'animation culturelle des communes.

Cet apport se situe à trois niveaux :
a) celui de la bibliothèque;
b) celui des groupes d'action culturelle;
c) celui de la cité.

a) L'animation de la bibliothèque.

Animer la bibliothèque, c'est lui donner vie. Et pour cela, il faut la faire connaître. La publicité, au meilleur sens du terme, est le point de départ de toute animation. Elle débouche sur l'accueil, l'information et l'aide du lecteur, autrement dit sur le problème des relations publiques de la bibliothèque qui mériterait un ample développement dans lequel nous ne pouvons entrer ici. En dépit de quelques essais heureux tentés çà et là, il n'est guère résolu de façon satisfaisante. Il exige un esprit nouveau, des moyens accrus en argent et en hommes et l'application de procédés et de techniques qui ne sont pas encore enseignés aux futurs bibliothécaires.

Animer la bibliothèque, c'est ensuite faire connaître le livre. Dire cela, c'est poser le problème de l'information bibliographique du lecteur. Présenter les livres en accès libre était original, dangereux et audacieux il y a vingt ans. Aujourd'hui, c'est élémentaire. Il faut apprendre au lecteur à faire bon usage de la liberté qui lui a été donnée de circuler au milieu des livres. Il faut l'aider à s'orienter dans des collections de plus en plus riches et à y trouver l'ouvrage qui convient à son niveau de formation, à ses goûts, à ses intérêts. Cela est déjà beaucoup plus difficile, mais aucun bibliothécaire ne peut se dispenser de le faire aujourd'hui. Les voies ont été largement ouvertes par les précurseurs et il pourra mettre en oeuvre tout un éventail de techniques, des plus élémentaires comme le classement des livres adapté aux différents publics, la signalisation des genres au moyen de pastilles, l'exposition des nouveautés, aux plus évoluées comme celles du club de lecture, de la veillée littéraire et du livre vivant, en passant par les procédés plus intellectuels et toujours appréciés de la rédaction de notices analytiques et critiques collées dans les livres et de la publication de bulletins d'information périodiques. Il faut indiquer ici que la technique de l'analyse fait partie de l'enseignement professionnel et qu'une première initiation à la technique du club de lecture a été proposée aux élèves de l'École nationale supérieure de bibliothécaires à Massy les 18 et 19 mars 3.

Cette animation de caractère interne tend à la réalisation des objectifs propres à la bibliothèque : faire lire. En démythifiant le livre et en le rapprochant du grand public, elle devrait mener à une certaine forme de participation des lecteurs à la gestion même de la bibliothèque : proposition d'achats, rédaction de bulletins, constitution de comités d'usagers. Arrivé à ce point, le bibliothécaire ne pourra plus revenir aux relations traditionnelles. Sa réussite l'obligera à aller toujours plus avant dans la connaissance du public et il intégrera toujours davantage sa bibliothèque dans la vie sociale et dans la vie culturelle de la cité.

b) Les relations avec les groupes d'action culturelle.

Ici le bibliothécaire se place délibérément en retrait. Observateur attentif par vocation et participant autant qu'il le peut, il ne perdra aucune occasion de faire pénétrer le livre dans les autres cycles culturels. A toutes les manifestations qui marquent la vie de la collectivité, commémorations, spectacles, conférences, il proposera des livres et un dépliant illustré où il analysera l'événement. Il n'aura aucune peine à obtenir des organisateurs que l'on distribue, avec les programmes, ces prospectus bibliographiques qui permettront aux auditeurs et aux spectateurs de fixer et d'approfondir ce qu'une manifestation fugitive leur aura apporté.

Un autre type intéressant de relations est celui que la bibliothèque publique a noué avec les comités et les bibliothèques d'entreprises. Des expériences ont lieu un peu partout. Elles sont mal connues. Elles vont du simple dépôt de livres au prêt d'expositions et à l'organisation de séances de clubs de lecture dans l'entreprise.

Il faudrait ici examiner aussi le problème de la collaboration avec les enseignants. Elle s'établit aussi bien au niveau des bibliothèques enfantines qu'à celui des services pour adultes et elle a pris des formes nouvelles avec le lancement des bibliobus scolaires. Elle se fait par des visites, des recherches documentaires en groupes, des emprunts collectifs, des séances de lecture. Il y a là un champ d'activités très riche où le pédagogue, plus que le bibliothécaire, devrait mener le jeu. Le cadre de cet exposé ne permet guère d'aller au fond du problème de l'animation par le livre en milieu scolaire, pour lequel la bibliothèque publique restera toujours un auxiliaire précieux.

c) La bibliothèque, centre culturel communal.

Nous connaissons tous l'exemple de Saint-Dié, où la bibliothèque publique se confond avec le centre culturel communal, Albert Ronsin a expliqué, dans le bulletin de la F.N.C.C.C. de décembre 1969, tout ce qui s'y passe : conférences, séances de signature, cours, clubs, initiation musicale, expositions. C'est une situation exceptionnelle due à des circonstances locales mises à profit par une personnalité hors série. Mais ces activités existent, à une moindre échelle, ailleurs. La chronique du Bulletin des bibliothèques de France est éloquente à ce sujet. Ce sont le plus souvent des expositions, expositions de prestige mettant les fonds précieux en valeur, expositions artistiques, expositions didactiques. Conçues par la bibliothèque elle-même, organisées par des groupes invités ou expositions itinérantes dans le circuit desquelles la bibliothèque s'insère, elles se situent à deux paliers. Il y a celles qui rayonnent sur l'ensemble de la collectivité, voire même sur la région; elles ont pour cadre la bibliothèque centrale. Il y a celles qui contribuent, avec les Maisons des jeunes et de la culture et les centres socio-culturels, à l'animation des quartiers; elles ont pour cadre les succursales.

Un aspect des responsabilités des bibliothèques municipales dans l'animation de la cité doit être souligné ici. C'est leur importance comme support de l'activité des associations culturelles; on connaît les limites et le déclin du bénévolat, principe fondamental des associations. On sait que beaucoup d'entre elles meurent, que d'autres réagissent en s'unissant ou en se fédérant. Mais toutes n'ont plus la vitalité nécessaire pour le faire. Or leur disparition est une perte irréparable pour la collectivité. Rien ne peut remplacer la liberté de conception et d'action qui y règne et qui est un ferment de la vie culturelle. Et les municipalités et les conseils généraux le savent bien, qui leur accordent régulièrement des subventions. Mais ces associations ne souffrent pas seulement d'un manque d'argent; elles manquent d'une organisation. Les bibliothèques, qui abritaient par tradition les sociétés savantes, accueillent maintenant les groupements les plus variés : peintres, graveurs, philatélistes, etc. Elles leur offrent un siège social, une salle de réunion et parfois même un secrétariat et elles sentent très rapidement l'intérêt de cette symbiose. En assurant la survie de ces groupes librement constitués elles rendent un immense service à l'ensemble de la collectivité et elles se transforment en foyers d'activités continues que leurs propres forces créatrices ne leur auraient jamais permis d'organiser.

J'en ai terminé avec un exposé qui a volontairement schématisé des données difficiles à réunir. Elles sont en effet singulièrement mouvantes : les hommes changent, les équipements vieillissent et se transforment, l'invention crée de nouveaux modèles, et l'action culturelle évolue et s'enrichit sans cesse. J'ai voulu simplement mettre un peu d'ordre dans un foisonnement d'initiatives venues de partout, en dégageant quelques éléments essentiels qui ne peuvent être qu'une introduction au débat que nous allons ouvrir maintenant.

Mais il faut auparavant poser une question, sans chercher encore à y répondre : lire, pourquoi? Cette question s'est imposée à moi, pendant que je préparais ce débat, à la lecture d'une chronique de Bertrand Poirot-Delpech parue dans Le Monde du 16 mars 1972. Elle s'intitule Mozart, pas valable. Le journaliste passe un après-midi à Marseille avec trois jeunes garçons dont il essaie de connaître les goûts. Il les emmène à des spectacles, il les fait parler : Don Juan, pas valable; Charles Trenet, c'est bon pour les parents, mais ça fait rigoler; Brecht, à la rigueur, mais c'est trop long; la musique pop, oui; la lecture et le théâtre, non : « on s'en passe, ça ne sert qu'en classe, et encore ». Ce ne sont ni des déshérités, ni des voyous qui parlent. Ils sont élèves des lycées et des lycées techniques, fils de cheminot, d'ébéniste et d'instituteur. Mais l'héritage culturel leur est étranger.

Nous entendons par ailleurs prophétiser la fin de l'ère de l'imprimerie et l'avènement des mass media qui créera des êtres nouveaux modelés par la collectivité. En face de ces prophètes, ceux qui réfléchissent à l'éducation permanente imposée par ces mêmes conditions de vie, nous déclarent que le livre reste un instrument d'information et d'auto-formation privilégié et irremplaçable. Et nous-mêmes, si nous sommes réunis là aujourd'hui, c'est que nous sommes convaincus que la lecture est un bien et nous souscrirons certainement à ce jugement de Georges Jean : le plaisir de la lecture « est celui que procure une vie enrichie. Lire, en un sens, c'est vivre deux fois ». Mais nous savons aussi que la lecture demande un effort physique et intellectuel, avant d'être un plaisir et un facteur de développement. Et tout ceci nous donne les limites de l'animation culturelle dans les bibliothèques et par les bibliothèques. Elle a sans doute élargi le cercle de nos lecteurs. Mais ne devons-nous pas poser à son sujet la même question que Sartre a posée pour le livre de poche. Pour lui la pseudo-révolution de ce livre n'a été qu'une révolution technologique et non sociale. Elle a simplement gagné au livre des clients dans les classes aisées et moyennes. L'animation culturelle est-elle vraiment capable d'ouvrir nos bibliothèques à toutes les couches sociales et de gagner à la lecture ceux qui n'ont pas été tôt familiarisés avec le livre ? Le combat pour la promotion de la lecture ne doit-il pas plutôt être mené en amont, dans le milieu scolaire ? Nous ne devons pas perdre de vue que l'animation culturelle par le livre n'est qu'un ensemble de procédés et de techniques dont la portée restera limitée aussi longtemps qu'elle s'exercera dans un milieu d'hommes faits et qu'elle restera extérieure à l'institution qui fait l'homme, l'école.

  1.  (retour)↑  Communication faite aux journées d'information de Marly sur l'Animation culturelle au niveau des communes, organisées par la Fédération nationale des Centres culturels communaux le mardi 21 mars 1972.
  2.  (retour)↑  Communication faite aux journées d'information de Marly sur l'Animation culturelle au niveau des communes, organisées par la Fédération nationale des Centres culturels communaux le mardi 21 mars 1972.
  3.  (retour)↑  Voir : Bull. Bibl. France, 13e année, n° 3, mars 1968, pp. 105-134.
  4.  (retour)↑  Voir Bull. Bibl. France, 17e année, n° 6, juin 1972, pp. 306-307.