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Recensement des livres anciens des bibliothèques françaises

I. Données du problème

On sait que les fonds anciens des bibliothèques françaises proviennent pour la plupart des saisies révolutionnaires et parfois de celles de 1905. Tandis qu'à Paris, les bibliothèques ecclésiastiques et celles des émigrés se trouvaient réparties entre la Bibliothèque nationale, héritière de la Bibliothèque royale, la Bibliothèque de l'Arsenal, la Bibliothèque Mazarine, la Bibliothèque Sainte-Geneviève et celle de la Sorbonne, ces collections aboutissaient en province dans les bibliothèques municipales et, dans quelques cas exceptionnels, partiellement dans des bibliothèques universitaires. Au cours du XIXe siècle, elle s'enrichirent encore soit grâce à des acquisitions, soit grâce au don de grandes collections privées d'intérêt souvent local ou régional.

Selon le Répertoire des bibliothèques françaises, il existe hors de Paris près d'un millier de bibliothèques possédant des fonds anciens d'importance inégale. Environ 200 d'entre elles ont publié un catalogue plus ou moins complet ou détaillé et le plus souvent partiel de leurs fonds anciens 1. Celles qui n'ont pas eu les moyens matériels de le faire ne disposent que d'inventaires manuscrits, sur fiches ou sur registres et il existe bien souvent des fonds qui n'ont pas encore été inventoriés.

Voici quelques exemples de cette situation. Au premier rang des bibliothèques disposant d'un catalogue imprimé convenable on peut mentionner celle de Troyes 2. Il est certain, pourtant, qu'une partie du fonds de cet établissement ne figure pas dans ce catalogue. A Grenoble, les fonds locaux ont fait l'objet d'un excellent catalogue imprimé 3 et l'ensemble des livres et des pièces sont catalogués sur fiches. A Bordeaux 4, on dispose de même d'un bon catalogue sur fiches, et les travaux de M. Desgraves 5 permettent de bien connaître la production locale. A Lyon, en revanche il existe quelques catalogues imprimés 6 mais les chercheurs utilisent surtout un catalogue sur registres où la cote actuelle de beaucoup de livres n'est pas indiquée. En outre les descriptions bibliographiques sont sommaires et fautives. Si bien que, sur 400 000 unités bibliographiques antérieures à 1800 et conservées dans cette très riche bibliothèque, la moitié seulement se trouve décrite, dont 15 000 à peu près de façon scientifique dans un fichier commencé il y a moins de 10 ans.

Un tel cas n'est pas isolé et la situation des bibliothèques moins importantes est parfois plus grave. Il existe un peu partout des fonds très considérables qui n'ont pas encore été inventoriés. Par exemple le fonds du séminaire conservé à la Bibliothèque du Mans, qui compte 30 à 40 ooo volumes, celui de Montbrison, aussi important peut-être, et inconnu, le fonds ancien de la Bibliothèque de Laon (environ 35 000 volumes), ceux de la Faculté de théologie protestante conservés à Montpellier et à Toulouse, ceux des bibliothèques municipales d'Arles ou de Caen, etc. Or de tels fonds contiennent parfois des richesses insoupçonnées : qui appréciait par exemple, avant les travaux de M. et Mme Paul-Henri Michel, la richesse du fonds italien de la bibliothèque de Roanne 7. Dans le cas même de bibliothèques fort bien tenues, qui connaîtra leurs ressources, faute d'instruments de travail collectifs ? Qui, par exemple, faute d'un service central, pensera à aller étudier l'illustration du livre illustré religieux du XVIIe siècle dans le Fonds Pératé de Versailles - lequel, pourtant, a fait l'objet d'un remarquable catalogue manuscrit ?

Face à une telle situation, il est très difficile de se hasarder à une évaluation. Combien d'unités bibliographiques antérieures à 1800 peuvent-elles ainsi se trouver réparties dans les bibliothèques françaises? Plus de 10 000 ooo sans doute, moins de 15 000 000 probablement, dont quelque 3 000 000 à la Bibliothèque nationale et un peu moins dans les grandes bibliothèques parisiennes dont les fonds ne sont au reste le plus souvent pas plus facilement accessibles que ceux de province. Parmi ces unités bibliographiques, enfin, on peut estimer que 40 % sont constitués par des livres proprement dits dont on trouve souvent la description dans quelque fichier, mais 60 % sont composés de livrets de 48 pages ou moins - masse pour l'essentiel inexplorée.

Concluons : pour répertorier cette masse qui constitue notre patrimoine national, il serait vain de compiler les catalogues existants comme tentent de le faire certains bibliographes : il faut le plus souvent retourner à la base, sur les rayons, et pour sauver ce patrimoine souvent menacé parce qu'ignoré, un tel effort s'avère urgent. Or les bibliothécaires, déjà trop peu nombreux, sont sollicités par d'autres tâches tout aussi urgentes et essentielles : réfection des locaux ou constructions nouvelles, essor de la lecture publique, documentation contemporaine. Isolés, ils ne disposent pas toujours des instruments de travail nécessaires pour effectuer sans aide un travail d'identification bibliographique poussée. Travaillant artisanalement, ils ne pourront, pas plus que leurs prédécesseurs moins harcelés par des tâches multiples, résoudre isolément et sans renfort ce qui est en fait un problème d'ensemble - un problème - nous oserons même dire un devoir national - d'autant plus impérieux que beaucoup de collections négligées se dégradent actuellement de manière effrayante et que seul un recensement et une initiative nationale pourraient assurer leur sauvegarde.

Cet état de fait paralyse ou entrave actuellement de larges secteurs de la recherche. La Bibliothèque nationale disposant seule de bons catalogues, est assiégée, comme on le sait, et ses collections vouées à la conservation, sont menacées de destruction à moyen terme par excès de consultation. Cet établissement, si riche, ne conserve d'autre part que le cinquième environ des impressions anciennes des bibliothèques françaises. D'où des lacunes souvent impossibles à combler pour celui qui poursuit des travaux exigeant un recours un peu poussé à la production imprimée de la France d'Ancien Régime.

Or, après avoir longtemps méprisé la bibliographie, contrairement à leurs collègues anglo-saxons, allemands ou russes, les universitaires français ont pris conscience de cette situation à mesure que les exigences de la recherche moderne se développaient. Du point de vue de l'histoire littéraire en effet, il leur est apparu important d'étudier non seulement les oeuvres essentielles mais leur environnement. Les méthodes bibliographiques mises au point dans les pays anglo-saxons 8 ont d'autre part fait apparaître la nécessité lorsqu'on étudiait une œuvre imprimée avec la presse à bras, selon des techniques artisanales, de confronter un grand nombre d'exemplaires pour déterminer l'exemplaire de base et les variantes en cours d'impression, notamment lorsqu'il s'agit d'éditer les grands textes appartenant à notre patrimoine littéraire. Devenu « sociologisant » 9, l'historien éprouve de même souvent le besoin de recourir à la statistique 10 pour étudier la production imprimée d'une époque.

De plus en plus enfin, il recherche les « pièces » 11 - cette littérature épisodique qui reflète mieux que les gros livres les préoccupations d'une époque, et qui pourtant sont si mal répertoriées donc mal connues.

On comprend donc que la dispersion actuelle soit apparue de plus en plus intolérable et que, d'autre part, le chercheur réclame désormais non seulement des catalogues auteurs convenables - mais aussi des répertoires classant les ouvrages par villes, dates ou imprimeurs, des index des préfaciers, des auteurs secondaires ou des dédicataires, et surtout des catalogues systématiques. Plus largement, même à l'historien des mentalités collectives, il apparaît que tous les signes historiques des livres anciens devront être répertoriés pour la constitution d'un matériau de base à toute histoire de la culture moderne. Et, s'il lui apparaît nécessaire d'interroger, donc de classifier le livre ancien selon les catégories de notre présent, il lui importe aussi de chercher les classifications du temps - et d'établir un double système de correspondances classifiantes, l'une selon l'ordre encyclopédique du monde contemporain, l'autre selon les besoins de notre problématique d'aujourd'hui. Tout cela on le conçoit exige des méthodes et des techniques nouvelles.

II. Esquisse d'une solution

Le mérite d'avoir le premier recherché une solution et obtenu du personnel pour cela revient à M. J. Glénisson, directeur de l'I.R.H.T. La première solution que l'on pouvait envisager pour tenter de régler les problèmes ainsi posés était de rédiger un catalogue collectif de style traditionnel. Dans ce but on a commencé par réunir à l'I.R.H.T. l'ensemble des catalogues imprimés dont il a été question plus haut et on a envisagé de faire photocopier les fichiers existants. On a cependant vite réalisé les limites d'une telle entreprise. La compilation en un fichier unique de la documentation ainsi réunie présente en effet les obstacles suivants :
I. la disparité des méthodes employées dans chaque cas, l'imprécision de la plupart des notices interdisent de réaliser un travail vraiment scientifique.
2. si l'on veut répondre à toutes les questions, il faut constituer de multiples fichiers (auteurs, villes et dates, imprimeurs, libraires, systématique etc.). D'où des problèmes de dactylographie et d'intercalation très difficiles.
3. on ne ferait ainsi que regrouper ce qui est le plus accessible sans aller au fond du problème.

Ceci ne veut pas dire que pareille méthode doive être condamnée. En fait l'I.R.H.T. et la R.C.P. 207 ont décidé de constituer un fichier de base par siècle, année et auteur à partir des découpages des catalogues existants. Mais ce catalogue ne pourra jouer qu'un rôle d'appoint.

En fait, la véritable solution est vite apparue être, aux yeux de l'équipe de M. Glénisson, le recours à l'automatisation qui pourrait permettre de :
- détecter les exemplaires identiques;
- constituer des listes selon tous les classements désirables ;
- procéder à des interrogations après établissement d'un système documentaire convenable.

Pour réaliser cet objectif, il fallait :
I° organiser la saisie de l'information;
2° trouver un système de détection des exemplaires identiques;
3° établir une méthode de classification, d'indexation et de recherche thématique.

I. Saisie de l'information

C'était là le premier problème à résoudre. Pour pouvoir cataloguer chaque année un grand nombre de notices, on est parti des principes suivants :

a) La collecte des données devait pouvoir être effectuée par un personnel point trop spécialisé, par exemple des étudiants de maîtrise. Il devait donc s'agir avant tout de « photographier le livre » - l'élaboration et l'unification étant effectuées sur ces bases par un service central. D'où, dans le bordereau à établir, deux parties à remplir, l'une sur place, l'autre par le service central.

b) Le plus urgent est apparu dans ces conditions de relever les éléments essentiels - ceux qui permettraient de regrouper les livres :
- par auteurs, auteurs secondaires et préfaciers;
- par lieu et date d'impression;
- par libraire et imprimeur;
- par sujet.

Il fallait cependant étudier la possibilité de relever :

d'une part les particularités de l'édition (dédicataires, données des préfaces, du privilège, etc.);

d'autre part les particularités de l'exemplaire (reliure, notes manuscrites, etc...).

D'où la notion d'un bordereau à plusieurs étages :
_ notice courte
} les particularités de l'édition - notice longue contenant les particularités de l'exemplaire.

Ajoutons que la notice courte devait pouvoir indiquer ce qu'il restait à faire (par exemple présence d'un privilège, existence d'une reliure du temps à étudier ultérieurement, etc...).

La « notice courte », actuellement au point pourra assez facilement être complétée pour satisfaire aux besoins de telle ou telle recherche complémentaire et on s'achemine vers la constitution d'une « bibliothèque de programmes » au service des bibliographes et des chercheurs (y compris pour les techniques de la « New bibliography » anglo-saxonne).

Par ailleurs les notices courtes accompagnées de la photographie de certaines pages (par exemple titre, début du texte, colophon) fourniront autant de renseignements qu'une grande notice de type traditionnel dit « à coupures de lignes ».

2. Système des « empreintes »

Il s'agit ici de détecter les doubles. Pour cela, on relève sur chaque « unité bibliographique », en éliminant toute interprétation subjective, quelques signes typographiques pris à des emplacements fixes et déterminés à l'avance, de façon que plusieurs exemplaires de la même édition présentent les mêmes « empreintes ».

Si un stock de notices et d'empreintes a été mis en mémoire, les « empreintes » d'un exemplaire à recenser, suivies de sa localisation et de sa cote permettront à la machine de rechercher si un autre exemplaire portant les mêmes « empreintes » a déjà été catalogué. En ce cas, elle fournirait la notice brève correspondante, à laquelle elle ajouterait une nouvelle localisation. Sinon, « les empreintes » rejetées indiqueraient l'ouvrage à cataloguer.

Ce système ne pourra évidemment fonctionner rentablement que lorsqu'un stock d'empreintes suffisant aura déjà été entré en machine 12.

3. Classification, indexation et recherches thématiques

Il s'agit là de la partie la plus délicate de la recherche. Si des méthodes d'approche ont été définies en ce domaine, cette recherche est encore en cours et on ne peut donner ici qu'un état des travaux poursuivis dans le cadre des séminaires de MM. Dupront et Martin.

Trois directions de recherche cernent ici l'effort accompli :

a) L'exercice en équipe, au cours de séances de travail sous la direction de M. A. Dupront à Paris, d'une réflexion collective empirique de classification à même le matériau du livre ancien (en l'occurrence, des échantillons du fonds ancien de la Sorbonne). La démarche essentielle de cette réflexion a consisté à fixer, par rapport aux utilisations d'aujourd'hui, les éléments classifiants les plus caractéristiques pour chaque volume examiné.

Ainsi une grille cohérente et hiérarchisée de matières, définies selon l'ordre des valeurs, représentations et besoins d'aujourd'hui, a été élaborée à partir de l'examen approfondi sur table d'une centaine de volumes, volontairement choisis très divers, posant chacun des problèmes difficiles de classement, et pour la plupart préalablement répertoriés sur bordereaux. Dans le souci d'équilibrer exigences du descriptif historique et contraintes de la formalisation, a été établi un premier schéma à huit éléments : Sujet, date, lieu, genre/Objet, date, lieu, genre.

D'autres éléments d'analyse doivent évidemment intervenir. Dans nombre de cas, le schéma a été sensiblement enrichi. Son vrai mérite est d'être ouvert et de ne pas emprisonner le matériau dans des abstractions conceptualisantes. On a voulu le rendre le plus simple possible afin de disposer d'un cadre général et de pouvoir enrichir celui-ci de tous les éléments que livre la complexité des faits de culture, complexité qu'il faut rendre manifeste jusque dans les classifications pour orienter et servir les différentes disciplines de la recherche en sciences humaines, et particulièrement les historiens des mentalités et de la psychologie collective.

On peut, par ailleurs, pour le classement-matières, envisager d'autres voies d'approche, grâce au système des mots-clefs avec établissement de liaisons multiples par exemple, toute la sûreté de la méthode consistant dans un choix judicieux de ces mots-clefs, soit réalisé empiriquement, soit établi dans la cohérence d'un système de signes, correspondant à un état, actuel ou ancien, d' « ordre du monde ». De toute façon tant la méthode expérimentée que le souci commun qui l'a conduite exigent une libération de tout système de classification a priori, organisation conceptuelle de la connaissance, qui est document de langage collectif, certes, mais qui ne correspond nullement à la motivation première de la recherche entreprise : donner au chercheur d'aujourd'hui les moyens de trouver rapidement sa matière dans le prodigieux et confondant matériau du livre ancien.

b) Toute une série de cadres ou systèmes de classement des livres, la plupart inédits, conservés à la Bibliothèque nationale, à la Mazarine, à l'Arsenal, ont été relevés. Les deux tiers de ces catalogues proviennent des grandes bibliothèques religieuses parisiennes : Oratoire, Cordeliers du grand couvent, Capucins, Saint-Germain-des-Prés, séminaire de Saint-Sulpice, Pères de la Doctrine chrétienne, maison professe de la Compagnie de Jésus, collège Louis-le-Grand, etc. Le dernier tiers est constitué par trois catalogues de la Bibliothèque du Roi (Clément I, II, catalogue imprimé in-f° au XVIIIe siècle) et plusieurs systèmes de bibliothèques particulières par exemple celui de Camille Falconnet, médecin du Roi de France. Sauf exception (Systema bibliothecae collegii parisensis Societatis Jesu, 1678, chez Cramoisy à Paris), l'inventaire s'est volontairement cantonné dans le XVIIIe siècle, réservant à une étape ultérieure de la recherche coopérative, la nécessaire remontée historique.

Pareille documentation, jusqu'ici nulle part présentée, offre une double utilité. D'une part elle doit permettre de reconstituer patiemment les cadres réels, donc historiques, de classement des livres durant les siècles modernes et comme telle d'établir le matériau d'une histoire des systèmes, formes et structures mentales organisant, époque par époque, l'information et la culture par le livre. D'autre part, ces classifications regroupées en corpus établissent directement une grille de lecture des systèmes du monde successifs dans la diachronie de l'époque moderne - celle du livre que nous disons ancien.

Sur l'importance et les promesses de pareil travail, l'on ne saurait mieux découvrir les justes perspectives qu'en incorporant dans le présent rapport, les réflexions issues du travail commun et présentées dans un compte rendu de recherches par M. A. Godin :

« L'étude comparée et détaillée des divers systèmes de classement, époque par époque, ouvre un champ considérable de problèmes, de curiosités et de constatations.

I. La seconde moitié du XVIIIe siècle français a été marquée par une recherche poussée sur les systèmes classifiants. Un premier tri dans l'abondant matériau recueilli (et à recueillir) devra s'effectuer selon que prédominent, chez l'auteur d'un catalogue, des préoccupations d'ordre théorique ou pratique. Dans le premier cas, on est en présence de « systèmes » de classement qui concernent au premier chef notre effort d'analyse. Dans l'autre, les considérations matérielles l'emportent : l'inertie du livre comme chose à ranger, les contraintes de la localisation et de l'utilisation sont telles qu'elles oblitèrent la conscience d'un ordre du monde de la connaissance. D'un choix rigoureux et fin entre « systèmes » de classement et « cadres » commodes de rangement, dépend en grande partie la perception objective des structures classifiantes, reflet du mental collectif d'une époque. De ce point de vue, se sont révélées particulièrement intéressants :

- Les Cent Buffets de la Croix du Maine (fin du XVIe siècle) qui sont l'inscription, dans l'espace d'une bibliothèque idéale, d'un ordre des connaissances.

- Le Systema... du collège Louis-le-Grand. Une volonté avouée d'organisation du donné scientifique, de mise en connexion des diverses sciences, s'y affirme dans les divisions et subdivisions du catalogue : conscience quasi spatialisée de l'hérétique comme séparé, hégémonie de l'histoire, succession et hiérarchie des différents « ordres » de classement (ordre des langues, de majesté, de religion, d'ancienneté, pédagogique, voire « socio-professionnel »), apparaissent nettement à travers une construction notionnelle qui a sa force et réussit le plus souvent à maintenir la double liaison entre la disposition d'usage et un ordre de valeur propre au temps.

2. En comparant, pour une même « classe », l'ensemble des systèmes d'une époque, il est possible de saisir - à travers le conservatisme du monde de la bibliothèque - les variations ou la mobilité d'une science, i. e. en somme ses développements et son rapport aux autres disciplines. Par exemple, il n'est pas indifférent aux historiens de la liturgie et aux « classificateurs » de la R.C.P., de savoir que les ouvrages relevant de la spécialité peuvent, au XVIIIe siècle, être classés, - selon les systèmes étudiés - dans le Droit Canon, l'Écriture sainte, les Conciles, la Théologie, ou constituer une section particulière. En chaque cas, les principes de classement ont quelque chance de renvoyer à des perceptions religieuses « moyennes » qui varient selon les familles spirituelles et les investissements du mental collectif. »

c) Par ailleurs, une série d'efforts ont été effectués sous la direction de M. H.-J. Martin pour adapter à l'automatisation des systèmes de classification anciens et, à partir de là, pour constituer un système de classification notionnelle allié à une combinaison de recoupements d'informations, par l'établissement d'une méthode dite à « facettes ».

Les différentes étapes de cet effort sont jalonnées, ainsi qu'il suit :
- établissement par M. Parguez d'un premier projet adaptant la classification de J.-Ch. Brunet aux besoins de la problématique contemporaine. Il s'agit d'une Table du Manuel du libraire par J.-Ch. Brunet, codée en vue de son utilisation sur ordinateur. On se sert actuellement de cette table pour les expériences de mise en mémoire de notices.
- sous le titre de Module pour l'automatisation des recherches thématiques, MM. H.-J. Martin et G. Parguez ont ensuite proposé à partir du Catalogue de la Bibliothèque du Roi, du XVIIIe siècle, un système de classification permettant d'interroger la machine d'un plus grand nombre de points de vue.
- élargissant la recherche, MM. Martin et Parguez, ont tenté à partir des travaux du bibliographe russe Šamurin 13, d'établir un répertoire des grands systèmes de classification bibliographique et de généraliser l'emploi des facettes pour arriver à une plus grande souplesse et établir des possibilités de correspondance entre ces systèmes.

Des travaux en commun entre les équipes au travail devraient permettre d'aboutir bientôt à une méthode définitive 14.

III. Moyens nécessaires

On peut considérer aujourd'hui que les objectifs assignés à la R.C.P. 207 ont été atteints, ou sont sur le point de l'être. Une centaine de notices sont passées en machine et sont « sorties » avec tous les index désirables. Très prochainement, ces notices pourront être présentées en typographie riche, avec une présentation correspondant aux notices bibliographiques traditionnelles. Restera alors à adapter le système mis au point sur le 360/67 de l'IMAG à Grenoble, sur le 360/67 d'Orsay et à faire passer un millier de notices en machine. Mais ce n'est plus là un programme de pure recherche. En effet, la petite équipe de recherche de la R.C.P. 207 devra pendant ce temps aborder et résoudre, durant la troisième année de son existence, le problème des classifications 15.

Il convient donc d'envisager dans ces conditions les problèmes posés par la création d'un Service central de catalogage des livres anciens - service formé de bibliothécaires qui devraient travailler en étroite collaboration avec des organismes de recherche (Université, Institut de recherche et d'histoire des textes; École pratique des hautes études; École des chartes; École nationale supérieure de bibliothécaires).

Dans cette perspective on a tenté de proposer ci-dessous un « tableau de marche » comportant des attributions de personnel. Il s'agit de créer :
- un service central pour vérifier les bordereaux et les entrer en machine.
- des équipes régionales destinées à seconder sur place les bibliothécaires sollicités par tant de tâches diverses.

Il est souligné que le nombre de notices rédigées ne tient compte que de ce personnel spécialisé. Le rendement sera considérablement élargi :

I. si les bibliothécaires sur place acceptent d'envoyer au service central les bordereaux de livres anciens qu'ils cataloguent, de même qu'ils envoient la fiche des livres étrangers qu'ils cataloguent aux services habilités. L'effort ainsi demandé est réduit : un bordereau est vite rempli à la main. La collaboration de certaines bibliothèques parisiennes (Mazarine, Sainte-Geneviève, Arsenal) serait précieuse si l'on décide de ne pas s'en tenir qu'à la province. Mais il ne faut pas oublier que le plus urgent est de cataloguer les fonds les plus déshérités de province.

2. si les municipalités intéressées acceptent à l'arrivée d'une équipe spécialisée de faire un effort (vacataires). On souligne que ces équipes spécialisées devraient pouvoir envoyer certains livres à des ateliers de reliure spécialisés compte tenu de l'état matériel lamentable des livres qu'on trouve dans la plupart des bibliothèques de province.

3. si l'on sait utiliser l'aide des universités. Des expériences, tentées par M. A. Dupront à la Sorbonne, ont montré que des étudiants de C2 ou de maîtrise remplissaient volontiers - et bien - des bordereaux. On pourrait élargir cette expérience, d'autant que beaucoup d'universitaires provinciaux seraient heureux d'utiliser les méthodes de la bibliothèque de programmes de la R.C.P. 207 dans le cadre de leurs recherches.

4. enfin, il serait sans doute possible de mettre en mémoire les anonymes anciens de la Bibliothèque nationale lorsque sera commencé le catalogue des anonymes. Par ailleurs, il serait possible de mettre en machine les incunables recensés dans le fichier Pellechet. On pourrait ainsi publier rapidement un catalogue novateur qui ferait honneur à la France sur le plan international.

Ceci précisé, le service dont la création est envisagé devrait, pour des raisons d'économie, fonctionner en publiant des listes périodiques plus qu'en répondant en temps direct à des questions sur terminal (sauf en cas de recherches notionnelles spécialisées).

Essentiel est pour une telle exploitation l'établissement d'un rythme de sortie des listes. Par ailleurs, l'usage de la typographie riche permettra de sortir en offset, de façon périodique, des catalogues avec leurs index. Nul doute que l'abonnement à ces catalogues ne constitue finalement une source de revenus non négligeable.

Voici pour fixer les idées quelques propositions concernant les types de sorties :
- chaque fois qu'on aura enregistré 5 000 nouvelles unités bibliographiques on publiera les listes suivantes :
I. Auteurs, collectivités et anonymes.
II. Siècle. Ville. Date. Auteurs, collectivités, anonymes.
III. Lieu. Imprimeur-libraire. Date. Auteurs. Collectivités anonymes.
IV. Langue. Auteurs. (pour les langues autres que le français).
V-VII. Cadre systématique. 3 types de cadres.
- ces listes seront compilées toutes les fois qu'on arrivera à 25 000 unités.
- chaque fois qu'on aura mis en mémoire 10 000 ouvrages pour un siècle, on multipliera en offset sous forme de volumes : Liste principale, en typographie riche, par auteurs, collectivités et anonymes.
Index : - Lieux. Imprimeurs-libraires. Dates. Auteurs, collectivités, anonymes.
- Villes. Dates. Auteurs, collectivités, anonymes.
- Cadre systématique. Auteurs, collectivités, anonymes.
- lorsqu'on aura mis en mémoire 50 000 ouvrages pour un siècle on pourra faire des publications par pays d'impression (Cf. les Short title catalogues britanniques).

Le rythme des publications dépendra des effectifs affectés à cette oeuvre, tant à Paris qu'en province.

Conclusion

La conservation et l'exploitation des fonds anciens des bibliothèques françaises posent des problèmes très graves :
- mal connus, ces fonds sont mal exploités, ce qui entraîne les protestations des chercheurs obligés de converger tous vers la Bibliothèque nationale dont les collections s'usent rapidement.
- mal connus et négligés, ils sont mal conservés. Leurs reliures, jamais entretenues, tombent souvent en lambeaux. De plus en plus vite elles se détériorent dans l'air pollué des villes, faute de magasins convenables. De plus en plus elles sont la proie des insectes.
- orientés vers d'autres priorités (en particulier la lecture publique) les bibliothécaires des bibliothèques municipales ne peuvent acquérir le plus souvent une spécialisation en ce domaine particulier, et même ceux qui ont acquis cette spécialisation manquent de temps et de moyens.
- les collections les plus menacées et les moins connues sont celles des petites villes, qui, souvent, ne disposent pas de bibliothécaires qualifiés.

Il serait donc paradoxal que, au moment où est lancé l'Inventaire général des monuments des richesses artistiques de la France, le problème ainsi posé soit négligé, d'autant plus que la solution esquissée ici est au total peu coûteuse, si l'on tient compte de l'objectif, du prestige que vaudra aux bibliothèques françaises cet effort novateur et de la possibilité ainsi offerte aux bibliothécaires sur place de se mieux concentrer vers l'objectif actuellement prioritaire de la lecture publique.

R.C.P. 207 16

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Annexe 1 (1/4)

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Annexe 1 (2/4)

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Annexe 1 (3/4)

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Annexe 1 (4/4)

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Annexe 2

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Annexe 3 (1/3)

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Annexe 3 (2/3)

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Annexe 3 (3/3) et 4 (1/2)

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Annexes 4 (2/2) et 5 (1/6)

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Annexe 5 (2/6)

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Annexe 5 (3/6)

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Annexe 5 (4/6)

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Annexe 5 (5/6)

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Annexe 5 (6/6)

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Annexe 6 (1/3)

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Annexe 6 (2/3)

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Annexe 6 (3/3)

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Annexe 7 (1/2)

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Annexe 7 (2/2)

  1.  (retour)↑  Citons certaines d'entre elles à titre d'exemple : ALENÇON : Catalogue par Edmond Richard... Alençon, 1904-1905. 5 vol. in-8°. - CHALON/SAÔNE : Catalogue... par F. M. Gustave Millot. Chalon/Saône, 1902-1903. 4 vol. in-8°. - DOUAI : Catalogue... Sciences (par Estabel, Lepreux et B. Rivière). Douai, 1886, in-8°. - Catalogue par Benjamin Rivière Histoire de France... Douai, 1897-19II. 5 fasc. in-8°. - LE MANS: Catalogue par (Fénelon Guérin)... Le Mans, 1879-1909. 10 vol. in-8°. - PAU : Catalogue par L. Soulice... (et G. Loirette) Pau, 1886-1913. 5 vol. in-8°.
  2.  (retour)↑  Catalogue... par Émile Socard (puis A. S. Det). Troyes, 1875-1893, 20 vol. in-8°. -Catalogue... Dons et achats, 1893-1897 (1924) par L. Morel-Poyen. Troyes, 1898-1926. 3 vol. in-8°. - Catalogue d'ouvrages et pièces concernant Troyes... par Léon Pigeotte... Troyes, 1875. In-8°. - Catalogue de documents concernant l'histoire de la médecine à Troyes... par Léon Pigeotte. Troyes. 1869. In-8°.
  3.  (retour)↑  Catalogue des incunables... par Edmond Maignien... Mâcon, 1899. - in-8°. Catalogue du fonds dauphinois... par Edmond Maignien... Grenoble, 1906-1924. 5 vol. in-8°.
  4.  (retour)↑  Catalogue... (par J. B. H. Monbalon, Delas et F. Vatar Jouannet) Paris, 1830-1856. 9 vol. in-8°.
  5.  (retour)↑  Par exemple en ce qui concerne Bordeaux : Bibliographie des ouvrages imprimés par Simon Millanges, 1572-1623 (et suppléments) dans le Bulletin de la Société des bibliophiles de Guyenne, n° 53 et suivants. - Bibliographie des ouvrages imprimés par Jacques Du Coq, 1624-1628, Pierre Du Coq, 1642-1676, et la veuve de Pierre Du Coq, 168I-1682, ibid., 1959. -Bibliographie des ouvrages imprimés par Mathieu Chapuis, 1683-1723, ibid., 196I. - Bibliographie des ouvrages imprimés par Pierre Abegou, 1664-1695, ibid., 196I. L'article Bordeaux dans le t. 1 du Répertoire bibliographique des livres imprimés en France au seizième siècle, Baden-Baden, Heitz, 1968. In-8°. - Études sur l'imprimerie du Sud-Ouest de la France aux XVe, XVIe et XVIIe siècles. Amsterdam, Erasmus, 1968. In-8°.
  6.  (retour)↑  Manuscrits... par Ant.-Fr. Delandine... Paris-Lyon, 1812. 3 vol. in-8°. Catalogue des belles lettres... par Ant.-Fr. Delandine... Paris-Lyon, sd. 2 vol. in-8°. - Catalogue... de l'histoire... par Ant.-Fr. Delandine... Paris-Lyon, sd. 2 vol. in-8°. - Catalogue... du théâtre... par Ant.-Fr. Delandine... Paris Lyon, sd. in-8°. - Catalogue des incunables... par M. Pellechet... Lyon, 1893, In-8°. - Catalogue de la bibliothèque lyonnaise de M. Coste... par Aimé Vingtrinier... Lyon, 1853. 2 vol. in-8°. - Catalogue de la Bibliothèque de M. le Comte Sébastien Des Guidi... (par Aimé Vingtrinier.) Lyon, 1864. In-4°. - Catalogue du fonds Lacassagne... par M. Cl. Roux... Lyon, 1922. In-4°.
  7.  (retour)↑  Répertoire des ouvrages imprimés en langue italienne et conservés dans les bibliothèques de France, Paris, 1967, suiv.
  8.  (retour)↑  Cf. Fredon, T. Bowers, Principles of bibliographical description, Princeton University Press, 1949. In-8°. - On editing Shakespeare and the Elisabethan dramatists, (Philadelphia), University of Pennsylvania library, 1955. in-8°, et Ronald B. McKerrow, An Introduction to bibliography for literary students, Oxford, Clarendon press, 1927. In-8°.
  9.  (retour)↑  Cf. Livre et société dans la France du XVIIIe siècle, par G. Bollème, J. Ehrard, F. Furet, D. Roche, J. Roger, postface d'A. Dupront, Paris-La Haye, Mouton, 1965. in-8°. - H. S. Bennett, English books and readers, 1475 to 1557 (1558 to 1603). Cambridge, University press, 1952-1965. 2 vol. in-8°.
  10.  (retour)↑  Robert Estivals, La Statistique bibliographique de la France sous la monarchie au XVIIIe siècle, Paris-La Haye, Mouton, 1965. In-8°. - H.-J. Martin, Livre; pouvoirs et société à Paris au XVIIe siècle, 1598-1701. Genève, Droz, 1969. 2 vol. in-8°.
  11.  (retour)↑  Ainsi Jean-Pierre Seguin dans L'Information en France, de Louis XII à Henri II, Genève, Droz, 196I, in-4°, et L'Information en France avant le périodique, 517 canards imprimés entre 1529 et 163I, Paris, Maisonneuve et Larose, 1964, in-8°. - Tullio Bultarelli, Gli avvisi a stampa in Roma nel cinquecento, bibliografia, antologia, Roma, Istituto di studi romani, 1967, in-8°.
  12.  (retour)↑  Les résultats auxquels était arrivée l'équipe chargée de mettre au point la saisie de l'information et le système des empreintes ont été consignés dans : R.C.P. 207 dirigée par A. Dupront. Inventaire du livre ancien. Méthodologie et classification culturelle. État des recherches au Ier mai 1969. par E. Bayle, J. Gambier de la Forterie, G. Parguez avec la collaboration de G. Dagand.
    En octobre 1970, le système a été testé sur 50 exemplaires d'éditions du XVIe siècle de Rabelais.
  13.  (retour)↑  Cf E. L. Šamurin, Geschichte der bibliothekarisch-bibliographischen Klassifikation, Leipzig, VEB Bibliographisches Institut, 1964, 2 vol. in-8°.
  14.  (retour)↑  Voir en annexe 7 le dernier état des travaux.
  15.  (retour)↑  On rappelle qu'en principe une R.C.P. ne fonctionne que durant trois ans.
  16.  (retour)↑  Ce texte a été rédigé par M. H.-J. Martin, conservateur en chef des bibliothèques de la ville de Lyon puis professeur à l'École des chartes, directeur d'études à l'École pratique des hautes études (IVe section), à partir des notes que lui ont fournies les participants de la R.C.P. 207, dirigée par M. A. Dupront, professeur à la Sorbonne, directeur d'études à l'École pratique des hautes études (VIe section). Les conclusions présentées ici sont au premier chef le résultat du travail de Mlles E. Bayle (I.R.H.T.), N. Courtine (C.N.R.S.), Mme J. Gambier de la Forterie (I.R.H.T.), MM. A. Godin (C.N.R.S.), et G. Parguez (Bibliothèque de Lyon) qui ont bénéficié des conseils de M. A. Labarre et de Mme J. Veyrin-Forrer (Bibliothèque nationale). Toute la partie informatique est l'œuvre de M. G. Dagand, ingénieur à l'I.M.A.G. puis à l'I.R.E.P. (Université de Grenoble).