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Le centre de recherches sur la protection des documents graphiques

Françoise Flieder

Le Centre de recherches sur la protection des documents graphiques a été créé par arrêté interministériel du 25 juin 1963 1. Ce décret a rendu officielle l'existence d'un service fondé en mai 1953, dépendant de la Chaire de cryptogamie du Museum national d'histoire naturelle, et dirigé par M. le Pr Roger Heim, directeur de cet organisme.

C'est M. Julien Cain, alors Administrateur général de la Bibliothèque nationale, qui est à l'origine de la création de ce centre. En effet, depuis quelques années, M. Julien Cain avait observé que certains livres conservés à la Bibliothèque nationale présentaient des dégradations. Ces dégâts étaient surtout d'ordre biologique. Il eut donc recours à plusieurs reprises aux compétences des assistants de M. le Pr. Heim pour sauvegarder ses documents atteints. Voyant que les problèmes posés par la conservation des livres et archives se multipliaient, il demanda au Centre national de la recherche scientifique la création d'un laboratoire pouvant s'occuper de ces questions.

Quelques années plus tard, M. André Chamson, Directeur général des Archives de France, préoccupé par des problèmes analogues à ceux de M. Julien Cain, demanda au centre de se charger également des problèmes de conservation intéressant les archives.

L'organisation administrative et le personnel.

Le programme des activités du Centre de recherches sur la protection des documents graphiques est établi par un Conseil composé de cinq directeurs :
- le Directeur du Museum national d'histoire naturelle;
- le Directeur des Bibliothèques et de la lecture publique;
- le Directeur général des Archives de France;
- le Directeur général du C.N.R.S.;
- le Directeur des Musées de France.

Sous la direction de M. le Pr Roger Heim, une chargée de recherches du C.N.R.S. (l'auteur de cet article) est responsable de tous les travaux effectués; trois collaboratrices techniques du C.N.R.S. l'assistent dans son travail. Par ailleurs, un crédit de vacations permet à une secrétaire de faire un travail très partiel.

Le budget.

La plus grande partie du budget du centre est fournie par le C.N.R.S. qui lui verse annuellement une petite subvention de fonctionnement et lui alloue des crédits d'équipement pour l'achat de matériels importants.

La Direction des Archives de France a concouru en 196I à l'acquisition de petit matériel.

La Direction des bibliothèques et de la lecture publique a pu accorder une subvention d'équipement pour quelques appareils de base.

Cependant, tous ces crédits sont limités et ne suffisent pas à l'achat de tout le matériel dont le Laboratoire aurait besoin.

Les locaux et l'équipement.

L'ensemble du Centre est situé dans les sous-sols du Laboratoire de cryptogamie du Museum national d'histoire naturelle. Il occupe au total 150 m2, répartis en 6 pièces. Ces laboratoires sont équipés d'appareils assez perfectionnés dont voici les principaux :
- deux microscopes, l'un biologique, l'autre métallographique;
- deux loupes binoculaires;
- un pH mètre, pour mesurer l'acidité des matériaux;
- un équipement complet pour mesurer la résistance physique des papiers, des cuirs et des plastiques (dynanomètre, éclatomètre, déchiromètre, usuromètre, pliographe) ;
- un xénotest pour effectuer des expériences de vieillissement artificiel.

Nature du travail.

Les travaux du Centre, extrêmement variés, peuvent cependant se diviser en deux grandes classes : les études biologiques et les études physico-chimiques.

Les travaux biologiques :

On entend par travaux biologiques la lutte contre les champignons et les insectes. En effet, tous les microorganismes sont des ennemis redoutables pour les documents graphiques. Les spores des champignons étant toujours en suspension dans l'atmosphère, il suffit que les conditions de température et d'hygrométrie soient favorables (température supérieure à 22° et humidité relative supérieure à 65 %) pour que ces spores, au contact du papier (milieu de culture extrêmement nutritif), forment un film blanc appelé mycelium. Celui-ci se ramifie en puisant sa nourriture, sous forme d'hydrate de carbone, dans le papier dont il affaiblit très rapidement la résistance. Les inondations sont souvent la cause de détériorations profondes et étendues si les livres ne peuvent être rapidement séchés, surtout lorsque l'atmosphère est particulièrement chaude.

Notre premier travail a donc été de mettre au point des méthodes de désinfection curative et préventive. Parmi tous les procédés curatifs étudiés, nous en avons retenu deux, particulièrement efficaces :
- le formaldéhyde (8) utilisé à 40 % à la dose de 250 g par m3 dans une étuve maintenue à 30° : les livres y sont exposés pendant 72 heures. Afin d'éviter tout desséchement éventuel des cuirs et parchemins, on aura soin de vaporiser, en même temps que le formol, une quantité égale d'eau.
- l'oxyde d'éthylène (6) utilisé en autoclave sous vide à la dose de 55° g. par m3 pendant 6 heures. Ce traitement a l'avantage d'être à la fois fongicide et insecticide.

Les méthodes préventives (8) qui retinrent notre attention furent les pulvérisations de sels d'ammonium quaternaire. Nous avons également élaboré au laboratoire une formule de cire (2) et de colle insecticides et fongicides. La cire, connue sous le nom commercial de « cire 212 », est fabriquée par nos soins et vendue par le C.N.R.S.

Les travaux physico-chimiques :

De manière à éliminer les traitements qui risqueraient d'être corrosifs vis-à-vis des papiers, nous avons contrôlé la résistance physico-chimique des papiers traités soit par des agents de désinfection (12), soit par des agents de blanchiment (9). Nous avons effectué ces mesures sur des papiers traités avant et après vieillissement artificiel, en choisissant comme source de vieillissement le xénon (7).

Comme tests physiques, nous avons choisi la résistance à la pliure, à la déchirure, à la traction et à l'éclatement. Ces essais ont été réalisés grâce aux appareils que nous avons cités plus haut. Au point de vue chimique, nous avons opté pour la mesure des degrés d'oxydation et polymérisation de la cellulose, ainsi que pour l'évaluation de son acidité.

Actuellement, nous étudions la résistance physico-chimique des cuirs traités par ces mêmes produits.

Dans un domaine différent, nous nous préoccupons des enluminures de manuscrits (14). En effet, il avait été constaté, en particulier par le regretté M. Porcher, conservateur en chef honoraire du Département des manuscrits, qu'un certain nombre d'entre elles présentaient quelques signes d'altérations dues soit au détachement de la couche picturale, soit à un effritement de celle-ci. Afin de déterminer les méthodes de restauration adéquates, nous étudions la structure physico-chimique de la couche picturale et nous essayons d'analyser les pigments et les liants qu'elle renferme. Nous avons mis au point un certain nombre de méthodes d'analyses microchimiques et chromatographiques.

Nous étudions également la corrosion des bulles de plomb (11). En effet celles-ci subissent, au cours du temps, une carbonation, le plomb se transformant ainsi en une couche poudreuse blanche de carbonate de plomb qui ronge le plomb lui-même. Nous essayons par des procédés électrolytiques de stopper cette attaque.

Nous n'avons pu jusqu'à présent aborder tous les problèmes que pose la conservation des documents graphiques, mais nous pensons ultérieurement nous pencher sur d'autres matériaux, tels que les encres anciennes et les microfilms. Peut-être même aborderons-nous un jour le problème des textiles.

Collaboration avec des organismes officiels.

Nous travaillons en étroite collaboration avec des organismes nationaux et internationaux.

Sur le plan national, nous sommes en liaison constante avec l'Association française de normalisation et contribuons à l'établissement des normes relatives aux papiers, cuirs et matériaux synthétiques. Nous travaillons également avec l'Association technique de l'industrie papetière pour tous les problèmes concernant la cellulose.

Sur le plan international, nous collaborons avec deux organismes : l'Institut international de conservation et le Conseil international des Musées. Depuis 1957, nous assistons régulièrement à toutes les réunions du comité de l'I.C.O.M. pour les laboratoires de musées où, comme rapporteur de la sous-commission « enluminures de manuscrits » et « papiers », nous présentons des rapports sur les travaux entrepris dans notre domaine. Un des tout derniers travaux (15) a même été réalisé en étroite collaboration avec les laboratoires de recherches de pays étrangers tels que la Grande-Bretagne, les États-Unis d'Amérique, l'Italie et l'U.R.S.S.

Parallèlement à ces recherches, le Centre peut intervenir, notamment à la demande des Inspecteurs généraux, chaque fois qu'un conservateur d'archives ou de bibliothèque se trouve devant des documents en voie de détérioration. En particulier, des prélèvements biologiques peuvent être effectués, soit sur place, soit au laboratoire, si la présence de microorganismes ou d'insectes est suspectée. Lorsque ces prélèvements sont positifs, des traitements appropriés sont proposés et toutes les indications techniques nécessaires à leur application sont fournies par le Centre 2.

  1.  (retour)↑  Voir : B. Bibl. France, 8e année, nos 9-10, septembre-octobre 1963, p. 391.
  2.  (retour)↑  Un exemple de ces traitements a été décrit par J. M. Gaudillot : Désinsectisation de la bibliothèque de la Société des sciences naturelles et mathématiques de Cherbourg. (In : B. Bibl. France, 6e année, n° 3, mars 1961, pp. 144-147.)