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Les Thèmes de la littérature de jeunesse en France depuis la 2e guerre mondiale

Texte révisé de la communication présentée au Congrès de l'Union internationale de la littérature de jeunesse, qui s'est tenu à Madrid du 14 au 18 octobre 1964

Marc Soriano

Pour comprendre le développement de la littérature de jeunesse après la guerre de 1939-45 et l'évolution de ses thèmes, il me semble utile de rappeler un certain nombre de données extra-littéraires, de facteurs historiques qui ont une incidence dans ce domaine.

La concentration des entreprises, commencée entre 1914 et 1939, se poursuit. Quelques maisons de moyenne importance et de traditions artisanales se maintiennent encore, soit en s'adressant à un public déjà constitué et cimenté par une identité de vue sur le plan religieux ou politique, soit en liant la production de livres de loisir à celle de manuels scolaires et de jeux éducatifs; mais en fait 80 % de la production est répartie entre deux ou trois grandes éditions qui d'ailleurs se livrent à une bataille très dure pour la conquête du marché intérieur. Cette situation concurrentielle a du bon dans la mesure où elle fait baisser les prix du livre pour enfants et où les éditeurs sont obligés de prêter une grande attention aux goûts et aux besoins du jeune public, mais elle peut devenir inquiétante aussi car il est acquis que le livre de jeunesse est devenu à présent un secteur commercial régi par les impératifs du profit maximum - ce qui explique l'envahissement des « crime-comics » à peine déguisés, de la littérature de série et des « flans » déjà amortis à l'étranger.

Deuxième facteur : l'élargissement du public enfantin qui correspond à l'amélioration des lois scolaires, à la multiplication des bibliothèques orientées vers l'enfant et à la sensibilisation du grand public à ces problèmes. Cette extension du public est loin d'être achevée, et les éditeurs le savent bien qui se livrent justement bataille pour la conquête de ce public qui va se mettre à lire. Une enquête menée en 195I-53 à 50 kms de Paris, en milieu rural, a révélé qu'environ 50 % des enfants n'avait jamais eu entre les mains un livre de loisir.

Autre donnée fondamentale : le développement très rapide des moyens audiovisuels (en particulier de la télévision) qui accélère la formation de ce nouveau public. Deux conséquences de cet état de choses sont particulièrement importantes pour le secteur que nous étudions : les connaissances scientifiques reçoivent une diffusion sans précédent - ce qui compromet la situation du merveilleux traditionnel ou en tout cas pose des problèmes à son sujet -, et surtout il semble que nous assistions à l'apparition d'un nouveau type de compréhension qui repose bien entendu aussi sur des symboles et des « systèmes de signalisation », mais qui est plus directe et plus concrète. L'enfant, disent les uns, lit plus. Il lit moins, soutiennent les autres. En fait, il lit autrement, comme quelqu'un pour qui la réflexion solitaire de la lecture s'inscrit dans un contexte culturel différent.

Quatrième facteur : la plate-forme de pionniers qui s'était constituée entre les deux guerres autour de Paul Hazard, Mme Rageot, Michel Bourrelier, Paul Faucher etc. s'est considérablement élargie à partir de 1945. Des éducateurs, des chercheurs, des parents de confessions et de philosophies différentes sont tombés d'accord sur un programme négatif, constituant ainsi une sorte de bouclier contre les idéologies rétrogrades, le racisme, le bellicisme et bien entendu aussi contre la facilité et la mauvaise qualité artistique.

Cinquième et dernier facteur : la guerre elle-même. Par le souvenir qu'elle a laissé, par les sacrifices qu'elle a exigés, elle a posé avec acuité le problème de la formation civique de l'enfant, du contenu des livres qu'on lui donne.

Ces facteurs contradictoires, distingués parmi beaucoup d'autres, expliquent que la littérature de jeunesse soit en France un secteur qui bouge, où voisinent le traditionnel et le nouveau, et qui foisonne de recherches et de discussions. J'essaierai à présent de suivre les lignes de force de cette production secteur par secteur.

Première caractéristique de notre production : développement considérable de la vulgarisation. Elle s'adresse aux diverses classes d'âge, sans oublier les tout premiers lecteurs. Confiée très souvent à des spécialistes de premier plan, elle multiplie les efforts, aussi bien sur le plan rédactionnel que sur celui de la présentation et de l'illustration, pour rendre la culture accessible et attrayante. Je pense en particulier à la remarquable Encyclopédie pour la Jeunesse de Larousse qui mène son jeune lecteur par un chemin para-scolaire de la 6e à la Ire, ou encore à une très pacifique encyclopédie des armes à feu parue chez Nathan. Ces livres didactiques représentent environ 30 % de notre production. Certains parents, c'est vrai, s'y réfugient parce qu'ils ne savent pas et ne veulent pas choisir parmi les livres de loisir, mais le succès durable de cette littérature auprès des enfants montre qu'elle répond à une curiosité fondamentale de notre époque. Ce courant didactique sort un peu du cadre de ce rapport mais nous ne saurions oublier qu'il a au moins deux mérites importants. Il a obligé les manuels proprement dits à se moderniser et à devenir plus attrayants; et surtout il contribue à éliminer la méfiance envers la littérature de divertissement, accusée par un certain nombre de parents de détourner les enfants du travail scolaire, immédiatement rentable.

Les albums du premier âge sont peut-être le secteur français où le renouvellement est le plus spectaculaire. Ce résultat est dû au travail d'un artiste authentique, Mr Paul Faucher, plus connu sous le nom du Père Castor (Prix international de Caorle 1962). Un des secrets du Père Castor, c'est d'avoir su organiser et diriger un travail d'équipe (une équipe d'éducateurs et d'artistes) et d'avoir toujours gardé le contact avec son jeune public - en l'espèce une classe d'école primaire qui faisait en quelque sorte partie intégrante de l'Atelier. La grande nouveauté apportée par le Père Castor, c'est d'avoir compris, en psychologue, que le livre, quand il s'adresse à des lecteurs peu exercés, doit être conçu comme un jeu et traité en objet. Un accord subtil entre le texte aux difficultés soigneusement graduées, le dessin toujours clair, lisible et gai et les intérêts successifs des jeunes lecteurs aboutit à une série d'albums à la fois poétiques et réalistes qui s'intègrent de façon active à l'univers de l'enfant, comme des occasions de jeu et de re-jeu, c'est-à-dire de pré-exercice. Pour un public plus âgé, Paul Faucher a produit une très belle série d'albums didactiques, utilisant la photo d'art et la photo scientifique. Nous retrouvons ce réalisme photographique dans la très bonne série « Enfants du Monde » de Dominique Darbois. Quelques éditeurs soucieux de renouvellement, comme Mme Rageot 1 ou Bertrand de Vaux 2, associent dans leurs illustrations le dessin classique et la photo, association qui, judicieusement réglée, ne nuit pas, bien au contraire, à l'homogénéité de l'ensemble.

Problème du merveilleux.

C'est peut-être dans le secteur du conte qu'on saisit le mieux la complexité de la lutte entre la tradition et les forces de renouvellement.

En 195I, un éducateur passionné, esprit vif mais parfois paradoxal, Alfred Brauner, publia un violent réquisitoire contre les contes de fées, accusés de fausser l'esprit de l'enfance. Mais le livre était publié avec une préface très nuancée du grand psychologue Henri Wallon qui rappelait qu'un apparent illogisme peut avoir un sens dans l'univers de l'enfant et véhiculer un apport non négligeable, ne serait-ce que sur le plan linguistique, affectif ou culturel. Un débat s'organisa à propos de ce livre, qui dura plusieurs années et qui ne tourna pas au désavantage des contes de fées. Mais en un certain sens, on peut malgré tout soutenir sans paradoxe que le problème du merveilleux reste posé. Le besoin qu'en a l'enfant reste entier, mais le progrès des sciences nous invite à le satisfaire d'une façon nouvelle, à ne pas nous contenter du seul folklore que nous lègue le passé.

Aussi, chez nous, ce courant traditionnellement calme et sans histoire est-il agité de mouvements contradictoires.

Le folklore, bien sûr, est sorti innocent de la mauvaise querelle qu'on lui avait cherchée, mais on l'aborde avec des préoccupations relativement nouvelles. Comment lui rendre sa « pureté », sa qualité artistique ? D'aucuns rappellent le droit traditionnel qu'a l'artiste de puiser à ce fonds commun, d'utiliser le matériau brut comme bon lui semble (c'est l'attitude de l'excellent conteur Henri Pourrat), d'autres souhaitent qu'on aborde le folklore dans un esprit historique, en référant le donné culturel au passé et en essayant de dégager les valeurs durables. Ce fut l'enseignement de notre grande école de folkloristes dominée par Paul Delarue et Patrice Coirault. Dans le secteur de la littérature enfantine, cette attitude historique a abouti à un effort pour offrir aux jeunes lecteurs des choix raisonnés et qui tiennent compte non seulement de la valeur artistique des contes, mais de leur adéquation aux intérêts de l'enfant, tels que nous pouvons les définir à l'aide des critères de la psychologie contemporaine. Il ne s'agit pas d'escamoter une partie du patrimoine folklorique. Simplement, certains contes ne seront plus donnés aux enfants, mais aux adolescents ou même aux adultes, ce qui après tout est un retour à ce qui se pratiquait dans le passé puisqu'en effet la littérature orale s'adressait d'abord aux adultes et accessoirement aux enfants, non encore constitués en public distinct.

Cette réévalutation de notre répertoire traditionnel va de pair avec l'effort tenté par un certain nombre d'écrivains - et non des moindres - pour trouver un merveilleux de type nouveau. A la suite de Marcel Aymé, dont les Contes du Chat perché restent un livre déjà classique, des artistes comme Béatrice Beck, Mac Orlan, Paul Guth ont exploré le registre de l'humour. La science-fiction reste chez nous un domaine encore peu fréquenté. Signe qui a peut-être un certain sens, les seuls contes modernes qui ont eu en France un succès important sont ceux qui ont remplacé le merveilleux de type ancien par un merveilleux social et humanitaire : je pense en particulier à Tistou les Pouces verts de Maurice Druon, aux Contes d'Agathe de Micheline Maurel, à La Rose des Karpathes de Pierre Gamarra et surtout au Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry.

Petits romans pour premiers lecteurs.

La production de cet après-guerre marque un retour à une tradition très française et qui était oubliée depuis une cinquantaine d'années : celle des petits romans pour lecteurs de 7 à 9 ans, composée de petites histoires indépendantes et malgré tout liées entre elles par un fil ténu. Mme de Ségur avait excellé dans ce registre qui facilite énormément l'apprentissage de la lecture en fournissant des textes d'un intérêt et d'une longueur très étudiés, en liaison avec les possibilités d'attention du très jeune public.

Ce domaine est actuellement menacé par la technique du roman policier d'importation anglo-saxonne, mais de fort bons conteurs, comme Colette Nast et Marguerite Thiébold en particulier, savent lui maintenir une certaine autonomie, en utilisant au maximum les histoires d'animaux qui correspondent aux intérêts spécifiques de cet âge. Une remarque en passant. Les animaux de la fable, soutenus par la vitesse acquise et par les dessins animés, gardent de solides positions; mais il faut noter que ceux qui apparaissent dans les petits romans sont au contraire étudiés avec beaucoup de réalisme. Le pacte d'amitié et de compréhension mutuelle établi entre l'homme et l'animal est évoqué en termes certes sentimentaux, mais sans sensiblerie et avec beaucoup de justesse.

Romans pour lecteurs de 11 à 15 ans.

Comment distinguer l'évolution des thèmes dans cette production surabondante ? En nous limitant aux lignes de forces, nous apercevons sans trop de difficulté trois courants assez nettement différenciés.

Le premier courant, le plus abondant, est et se veut traditionnel. Il puise largement dans l'arsenal des sujets éprouvés, dans ce « bazar » du romanesque facile que la littérature de jeunesse a hérité du roman feuilleton. Mais ce courant se caractérise aussi par des traits qui, eux, nous renvoient bien à notre époque. 70 % environ de ces romans sont envahis par la technique du roman policier, se présentent comme des enquêtes menées par des enfants détectives qui réussissent là où des professionnels adultes ont échoué. Se manifestant volontiers sous forme de « suites » d'aventures d'un héros ou d'un petit groupe d'enfants constitués en « bande » ou en « club », cette production de série est reconnaissable par sa tendance à l'artificiel : schémas préfabriqués et presque toujours semblables, présentation de milieux enfantins homogènes, sans la participation de l'adulte, ce qui revient à fausser le rapport éducatif enfant-adulte tel que la société nous le présente, platitude du style soigneusement dépouillé de tout ce qui pourrait décourager un lecteur moyen, souci d'éviter toute question litigieuse (par exemple les problèmes religieux, politiques ou sociaux) qui pourrait éloigner une partie du public, donc restreindre la diffusion commerciale de l'ouvrage.

Pour être juste, il faut noter toutefois que cette abondante production est intéressante au sens exact du mot. Ces livres, le plus souvent, sont dus à de bons ouvriers qui connaissent bien les « ficelles » du métier. A cause de cela, il est impossible de la condamner en bloc. En effet, elle a au moins le mérite d'habituer à une lecture rapide un certain nombre d'enfants qui ne maîtrisent pas encore ce mécanisme fondamental. De plus dans notre contexte historique assez moyenâgeux en certains secteurs, où, à titre d'exemple, dominent encore les préjugés anti-féministes et où la femme n'a pas encore atteint l'égalité juridique par rapport à l'homme, le personnage de la super-girl omnisciente, insubmersible, incombustible et qui se joue de toutes les difficultés peut exercer un effet tonique.

Nos meilleurs écrivains pour la jeunesse réagissent vigoureusement contre cette littérature de pur divertissement. Ils ne sont pas assez naïfs pour ignorer que les jeunes lecteurs sont habitués au « suspense » mais ils utilisent cette technique dans un esprit nouveau et le mettent au service d'un contenu éducatif. Cela donne un second courant caractérisé par la distorsion des thèmes traditionnels ou même, parfois, par leur renouvellement. Ainsi, le sacro-saint trésor qu'il faut retrouver cesse d'être évalué par rapport à l'étalon-or; il devient volontiers une œuvre d'art, un document historique, sert de prétexte à une ouverture sur des civilisations disparues, à une exploration d'un milieu professionnel, à l'éclaircissement d'une vocation. Nous avons ainsi une série de romans « à suspense » de Jean Ollivier, de Paul Berna, de Saint-Marcoux, de Michel-Aimé Baudouy, d'Yvonne Meynier, de Jacques Bonzon, de Claire Huchet, d'André Massepain qui sont en fait de vrais reportages sur l'archéologie, sur la natation, sur le vol à voile, la construction des transatlantiques, le cyclisme, la musique, les carrières scientifiques, etc. Un de ces livres, Le Champion de Paul Berna, est un authentique chef-d'œuvre. Il raconte de quelle façon un enfant chétif et un peu craintif a pu se transformer, grâce à un milieu favorable et à force de volonté, en champion de natation. L'ouvrage est d'abord un excellent reportage sur les milieux sportifs, mais c'est aussi un très bon exemple de cette transfiguration des schémas traditionnels : le romanesque extérieur est remplacé, sans que le lecteur y prenne garde, par un romanesque psychologique, l'effort d'un être de bonne volonté pour se transformer, pour devenir plus humain, thème d'une incomparable qualité éducative.

Autre transmutation intéressante : celle du roman historique. Sans doute nous continuons à produire des romans de cape et d'épée qui essaient de retrouver la vivacité et le panache des Trois Mousquetaires et qui nous invitent à nous attendrir sur le triste sort de Sissi ou de l'Aiglon, mais nous commençons à avoir des romans historiques qui dépassent la « petite histoire » pour nous présenter des faits de civilisation, les problèmes fondamentaux qu'ont eu à résoudre les classes laborieuses des temps passés. Nous avons ainsi de très beaux récits de Georges Nigremont sur les artisans de l'Ancien Régime, un roman frémissant de Jean Ollivier sur nos Jacqueries paysannes et, du même, une sorte de saga épique sur les « Vikings », un très émouvant roman antique de Lavolle qui pose en termes justes le problème de l'esclavage, etc.

En fait, nous assistons ici à l'apparition d'un troisième courant, encore faible, à vrai dire, mais qui semble appelé à un certain avenir, si l'on en juge par la qualité des œuvres qu'il a déjà produites et par l'accueil chaleureux que lui réserve le public. Cette production se réclame du réalisme et, en franche réaction par rapport à la littérature de série, elle récuse en particulier la sacro-sainte règle des questions litigieuses. Sa profession de foi implicite semble être la suivante : nous nous adressons à des enfants, sans doute, mais ces enfants deviendront demain des adultes. Et dès maintenant, ces enfants vivent dans un monde adulte. Il n'est donc pas trop tôt pour les renseigner sur les problèmes fondamentaux qui se posent à l'homme moderne, ou pour leur donner des informations qui leur permettront de comprendre le monde où ils vivent. Les livres qui caractérisent ce courant ne sont pas impartiaux au sens exact du terme. Ce sont des livres passionnés, qui prennent par exemple parti contre la guerre pour la paix; mais ce ne sont pas pour autant des livres partisans; ils s'efforcent d'aborder les grands problèmes de notre temps dans un esprit objectif et naturellement sous une forme attrayante qui corresponde aux possibilités de compréhension des jeunes lecteurs.

Ce parti pris d'information objective a donné naissance à quelques rares mais très beaux livres sur la guerre et la résistance : Le Père tranquille de Noël-Noël, Le Capitaine Printemps de Pierre Gamarra, Joselita de René Guillot, Un Lycée pas comme les autres d'Yvonne Meynier, L'Étrange famille de la pampa de Mme Collonges. Je note en passant que la majorité de ces livres ont obtenu des prix importants et que tous connaissent un succès durable, comme cela s'est passé en Italie pour La Fabuleuse année 1918 de Mme Azzi Grimaldi ou au Japon pour L'Enfant d'Hiroshima de Hatano, ouvrages d'inspiration et de qualité équivalentes.

Ce courant est aussi caractérisé par l'apparition de thèmes rarement abordés ou même résolument nouveaux et qui expriment hardiment la réalité de notre temps. Andrée Clair dans Moudaïna et Bemba et Mme Anker-Garin dans Mon ami Caramel sont, à ma connaissance, les premiers auteurs depuis Verne, Harriet Beecher Stowe et Mark Twain, à construire des romans - et de très beaux romans - autour du thème de la lutte contre le colonialisme et le racisme. Andrée Clair, déjà nommée, dans un étonnant petit livre où un groupe d'enfants s'efforce de faire monter de la vigne vierge sur un mur trop gris, pose le problème actuel de la vie en commun dans les grands ensembles urbains; Colette Vivier construit une passionnante intrigue sur la question du logement et André Massepain sur les perspectives de la recherche scientifique. A travers ces livres riches et neufs, on voit se profiler un héros enfantin de type nouveau, ni exemplaire ni « terrible », mais naturel et sensible et qui, trait qui me paraît fondamental, est un enfant de notre époque, d'une époque qui a connu la plus terrible des guerres et qui, à cause de cela, a le sens de ses responsabilités.

Le problème des adaptations.

On ne saurait passer sous silence cette question qui fait couler beaucoup d'encre chez nous en ce moment. Malgré l'abondance de notre production, malgré les traductions étrangères (essentiellement anglaises, allemandes ou scandinaves) nous manquons de bons textes. Les éditeurs recourent, ce qui semble très naturel, aux bons et aux grands auteurs pour adultes. Quand ces auteurs sont vivants, ils font eux-mêmes l' « adaptation » de leurs œuvres à l'intention de la jeunesse. Mais évidemment, quand il s'agit d'auteurs du passé, des difficultés surgissent. La désinvolture de quelques éditeurs pratiquant avec effronterie le « digest » et le « rewriting » a soulevé des protestations légitimes, mais de bons esprits en ont conclu que toute adaptation est condamnable. Pourtant nous ne devons pas oublier que beaucoup d'enfants chez nous entrent à 14 ans dans le cycle de la production. Il importe de leur donner dès que possible le goût de la lecture - et au moins l'idée de certaines grandes œuvres de notre patrimoine. Naturellement, ce n'est pas là justifier les résumés et autres tripatouillages, mais beaucoup d'éducateurs se rallient maintenant à la formule d'extraits regroupés en ensembles cohérents, par exemple admettant un découpage des Misérables en cycles, celui de Gavroche, de Cosette etc.

En résumé, situation en plein mouvement. Les forces de routine gardent des positions assez fortes, servies qu'elles sont par les impératifs commerciaux qui régissent ce secteur, par l'indifférence de beaucoup de parents et d'éducateurs et aussi par le goût encore peu formé d'une grande partie du jeune public.

Mais il ne faut pas minimiser non plus les facteurs de renouvellement. Le public s'élargit sans cesse et cette extension impose de nouveaux sujets, un esprit nouveau. Les parents et éducateurs qui ont pris conscience de ces problèmes ne sont pas encore les plus nombreux, mais ils sont dynamiques et enthousiastes. La psychologie progresse. On entrevoit déjà le moment où les résultats qu'elle obtient, formulés de façon claire et précise, pourront guider et aider les artisans du livre de jeunesse.

En fin de compte, il s'agit d'un combat, mais d'un combat inévitable, puisqu'il s'agit d'élaborer une éducation mieux adaptée à notre monde en pleine évolution. C'est dans ce combat que s'insèrent les prix, les critiques, les recherches en cours.

Je ne voudrais pas avoir donné une vue trop favorable de la situation de notre littérature de jeunesse. Nous sommes optimistes, mais nous ne nous déguisons pas nos lacunes. Le secteur de la poésie pour enfants est trop négligé chez nous. Nous manquons aussi, malgré une forte demande, de livres comiques et aussi d'ouvrages traitant le problème d'ailleurs très difficile de l'éveil de la sensibilité.

C'est dire tout le prix que nous attachons aux rencontres internationales qui nous permettent de confronter des situations et des expériences. Tout nous intéresse, les réussites, mais aussi les erreurs, car nous pouvons essayer de les éviter.

Dans notre monde divisé, l'intérêt de l'enfant me semble une bonne plate-forme d'entente entre hommes et peuples qui pensent de façon différente. Après la dernière guerre et en tenant compte des armes modernes, aucun homme de bon sens ne peut souhaiter que les différences d'idéologie soient réglées par une nouvelle guerre. Dirons-nous que nous sommes condamnés à vivre ensemble ? La tâche de nos enfants pourrait être de transformer cette malédiction en bénédiction.

  1.  (retour)↑  Éd. de l'Amitié, diff. Hatier.
  2.  (retour)↑  Éd. du Temps.