entête
entête

Le Livre de poche en France

Michel Bouvy

Deux grands phénomènes ont agi considérablement sur le marché du livre depuis une quinzaine d'années. Le premier, qui a fait l'objet ici même il y a sept ans d'un article de Mr P. Riberette 1, est le développement des clubs de livres. Depuis la publication de cet article, nous avons pu assister à une certaine évolution : tandis que les clubs n'ont pas élargi leur audience, bien au contraire, un certain nombre d'entre eux ayant même cessé d'exister, les livres-club, qui ont pris la relève, ont occupé une place de plus en plus importante dans le marché du livre. En effet, quel éditeur important n'a pas aujourd'hui, parallèlement à sa production courante de livres brochés, une production de livres « présentation-club ». L'action des clubs, dont certains, il convient de le souligner, demeurent bien vivants, a ainsi des prolongements importants.

L'autre phénomène, que nous voudrions évoquer aujourd'hui, se situe, en ce qui concerne le marché du livre, à l'opposé : c'est le développement de ce que l'on a appelé le « livre de poche ». En effet, le livre-club est un livre-objet, un livre que l'on conserve, qui décore une bibliothèque, qu'on ne lit pas toujours, un livre dont la présentation matérielle (et quelquefois intellectuelle) a été soignée, tant pour la reliure, réalisée d'après une maquette originale, que pour la typographie, la mise en pages, le papier, l'édition, au sens scientifique du terme 2. Le livre de poche, au contraire, est le livre de consommation, destiné d'après ses promoteurs à être jeté après lecture : il ne décore guère un intérieur quand son dos a été craquelé et déformé par la lecture, et surtout il encombre les appartements à surface réduite de notre époque. En ce sens le phénomène peut apparaître comme un signe de notre civilisation 3.

Qu'est-ce donc exactement qu'un livre de poche ? En le recherchant, peut-être pourrons-nous découvrir les raisons du succès de la formule. L'expression « livre de poche » est, on le sait, au départ, la traduction de l'expression américaine « pocket book ». Dans un placard publicitaire destiné surtout aux libraires, l'éditeur Pierre Seghers précise ainsi « les caractéristiques d'un livre fait pour la poche (et pour la lecture) : formats prévus pour la poche, livres rognés, couverture vernie résistante, prix de vente très bas, grande diffusion, livres exposés dans des matériels de vente modernes (tourniquets, etc.). »

Les trois premiers points de cette définition ont trait à la présentation matérielle du volume. Leur importance va en croissant. Le format pratique peut certes pousser à l'achat avec la perspective offerte d'une lecture possible en promenade, dans le train, le métro ou l'autobus. Mais certaines collections anciennes, la collection Armand Colin depuis 192I, la collection Nelson depuis plus longtemps encore, possédaient déjà un format « de poche ». Et leur publication n'a pas entraîné un raz-de-marée tel que celui qui a été enregistré depuis une dizaine d'années. Et les collections Seghers elles-mêmes demandent des poches très amples, avec leur format 13,5 X 16 cm, avec une largeur plus grande que celle des in-16 ordinaires 4.

Il nous faut donc chercher plus loin. Le fait que les volumes soient rognés est un avantage pour le lecteur pressé d'aujourd'hui, mais ne peut guère emporter la décision de l'acheteur éventuel.

Le livre de poche, selon Pierre Seghers ou son agent publicitaire, a une couverture vernie, résistante. Grâce à elle, le lecteur peut glisser le volume dans sa poche très facilement. De plus, elle n'est pas salissante. Le rédacteur du texte aurait pu ajouter : une couverture illustrée. Il semble que nous approchons de l'essentiel. Déjà la Sélect-Collection de naguère possédait d'horribles couvertures qui, si elles n'étaient ni vernies, ni résistantes, étaient illustrées alors que son format se rapprochait plus de celui du magazine que de celui du livre ordinaire. Éditeurs, libraires et bibliothécaires connaissent bien l'influence de la couverture sur l'acheteur ou le lecteur en puissance. Nous n'insisterons pas. Pour un livre de poche, c'est un atout de plus.

Mais c'est le prix de vente très bas, lié, c'est essentiel, à la grande diffusion et à la présentation par des méthodes modernes qui nous paraissent expliquer le plus le succès en France du livre de poche. Certes il existait déjà avant la dernière guerre des éditions à bon marché. Nous citions plus haut la Sélect-Collection des éditions Flammarion qui, en 1927, comptait déjà plus de 250 titres, les volumes étant vendus de 0,95 à 1,75 franc alors que le prix courant des romans en édition ordinaire était de 9 à 12 francs. Elle se disait alors « unique en France ». Elle connut plus tard une nouvelle série, avec couverture en couleurs, puis en héliogravure. Il y avait également Le Livre de demain des éditions Fayard, collection d'une présentation plus « luxueuse », « imprimée sur papier d'alfa et ornée de gravures originales sur bois ». Le volume était vendu 3,50 francs. Transformée, la collection survécut à la guerre et ne fut abandonnée que vers 1955. Le Livre moderne illustré des éditions Ferenczi coûtait le même prix. La Bibliothèque reliée Plon offrait également pour 3,50 francs des livres cartonnés sous « chemise illustrée », et la collection Nelson, soigneusement reliée, ne coûtait que 7 francs. Ces collections obtenaient un certain succès, mais nous étions loin des chiffres actuels. Il faut admettre donc qu'un prix réduit, associé à un format pratique, n'entraîne pas obligatoirement une vente d'un nombre considérable d'exemplaires d'un ouvrage.

Grâce a la grande diffusion prévue pour la collection, un tirage initial de 66 ooo exemplaires a pu être prévu pour chacun des titres d'une collection telle que Le Livre de poche qui peut être considérée comme la collection « phare » dans ce domaine. Ce tirage et le perfectionnement des techniques d'impression et de brochage ont entraîné une réduction du montant des frais de fabrication, donc du prix de revient et du prix de vente mais en plus, il a rendu possible la « présence » du livre de poche dans une multitude de points de vente inhabituels, fréquentés par une clientèle extrêmement importante : magasins à prix uniques, grands magasins, marchands de journaux. On en vient même, comme en Amérique, aux distributeurs automatiques. C'est, sur le plan commercial, conduire le livre au lecteur, rapprocher le livre du lecteur.

Les promoteurs français de la formule ont compris la leçon américaine. Aux États-Unis, les livres de poche ont pris une place considérable sur le marché du livre, bénéficiant d'une diffusion extrêmement large, grâce en particulier aux « drugstores». Aujourd'hui, 14 000 titres sont à la disposition de l'amateur américain de livres de poche, publiés par une centaine d'éditeurs. « Le livre de poche est désormais diffusé par un gigantesque circuit, notent J. Dumazedier et J. Hassenforder 5, comprenant 100 000 points de vente environ: «drugstores», «supermarkets», vendeurs de presse, etc. Mis ainsi en contact permanent avec le citoyen moyen qui s'approvisionne dans ces magasins, il s'insère de plus en plus dans la vie quotidienne. En 1959, on a vendu aux États-Unis 280 millions de livres de poche (« wholesaled paperbound»). Ce qui représente plus de la moitié (55 %) des ouvrages destinés aux adultes vendus cette année-là et plus du quart des livres vendus 6 ».

Sans avoir atteint ces proportions, le succès de la formule en France est significatif, toutes proportions gardées : la seule collection Le Livre de poche (qui, avec la collection J'ai lu représente à nos yeux le véritable livre de poche) annonce une vente de 80 millions d'exemplaires en neuf ans, dont 18 millions en 1962, ce qui représente selon les mêmes auteurs 6 % de la production totale, II % de la production de livres destinés aux adultes en France. Et on attend pour 1963 une vente de 25 millions d'exemplaires. Voilà de quoi faire réfléchir tous ceux qui craignent pour la lecture la concurrence de la télévision.

Il faut bien admettre que le livre de poche a gagné au livre, et, soulignons-le, au livre de qualité, un public nouveau, qui ne serait jamais entré dans une librairie, ni peut-être dans une bibliothèque, dans ces lieux où jusqu'à ces derniers temps le patrimoine littéraire universel se terrait plus ou moins. Le livre de poche a amené une sorte de révolution dans le commerce de la librairie. La concurrence sérieuse faite par les autres points de vente dans un domaine pratiquement réservé a amené certains libraires de plus en plus nombreux à une révision déchirante.

Au début, c'est-à-dire il y a une dizaine d'années, les libraires, surtout en province, ont vu d'un assez mauvais oeil cette suppression de leur « exclusivité culturelle ». Leur intérêt, ils le pensaient tout au moins, et certains nous l'ont confié alors, était de vendre moins, mais des livres plus chers, en raison des frais de port importants qui amenuisent leur marge bénéficiaire, frais qui sont proportionnellement plus importants pour des volumes peu coûteux.

Mais, - on ne peut aller contre son temps -, ils s'y sont faits. On peut dire, sans exagération croyons-nous, que l'apparition et le succès du livre de poche ont contribué largement au réveil d'un commerce qui s'endormait dans la facilité. La librairie d'hier, avec ses vendeurs souvent incompétents, assaillant le client dès qu'il avait franchi le seuil du magasin, ce qui créait à l'avance un complexe chez les clients peu hardis qui n'auraient pas aimé sortir sans rien acheter, cette librairie est morte ou va mourir.

Beaucoup de libraires ont été amenés à repenser leurs méthodes commerciales, à transformer leurs magasins, à les doter d'un ameublement adéquat en utilisant au mieux les surfaces utiles, à ouvrir le plus possible leurs magasins sur la rue, en instituant même, comme d'autres commerces, un libre-service du livre, à accorder enfin au livre de poche une place de choix grâce à des présentoirs, des tourniquets, matériels de vente auxquels le placard publicitaire que nous mentionnions au début de cet article faisait allusion. Ces méthodes modernes de présentation, dont nous connaissons l'efficacité dans les bibliothèques de lecture publique 7 attirent vers d'autres volumes que les livres de poche une clientèle élargie, ainsi que le déclarait Mr Hesse, assistant technique au Centre de productivité du livre au cours d'une réunion groupant des éditeurs de livres de poche et des libraires, tenue au début de 1963, réunion dont le Bulletin du Livre a publié un compte rendu dans son n° 94 : « L'idéal serait un tourniquet placé à proximité de la vitrine, mais dans le magasin; ensuite, lorsqu'on a réussi à faire pénétrer le client dans le magasin, il faut l'attirer jusqu'au fond du magasin. C'est cela qui est intéressant. Il faut l'amorcer à l'entrée et disposer le stock principal de livres de format de poche au fond du magasin, pour lui faire traverser la boutique ». C'est dans La Stratégie du désir 8 ou dans Les Études de motivation 9 que le libraire de demain trouvera son inspiration.

La multiplication du nombre des collections n'est pas sans poser au libraire des problèmes de présentation : il apparaît qu'un livre de poche, tout comme un autre, attire plus l'acheteur s'il est présenté à plat. Mais on ne peut exposer à plat tous les livres de poche. Elle pose aussi des problèmes de stockage et de renouvellement du stock. Les libraires les étudient sérieusement et confrontent leurs points de vue et leurs expériences dans des réunions telles que celle évoquée plus haut. Ils ont compris, comme le déclarait l'un d'eux, qu' « il en va du livre de poche comme du torrent, il est grand temps que nous en fassions de l'électricité ».

Et dans ce but, ils envisagent des campagnes de publicité en dépassant le « cadre de la publicité écrite » et en s'aventurant « là où aucun de nous n'a osé ou pu le faire : jeux radiophoniques, cinéma, télévision, campagnes d'affiches systématiques, expositions dans les lieux publics, halls de gare, foires, écoles, mairies, voie publique ». Il faut, conclut Mr Blum, libraire parisien, « que personne ne puisse ignorer que les livres de poche existent et que tous soient persuadés qu'ils en ont ou en auront besoin. »

En attendant ce jour, il existe déjà un public grandissant pour le livre de poche, mais aucune étude sérieuse ne semble avoir été faite jusqu'à présent pour déterminer aussi exactement que possible la nature de ce public. Une telle étude ne pourrait guère être menée à bien qu'avec la collaboration des éditeurs et des libraires et autres marchands de livres, les premiers fournissant des statistiques de vente par point de vente et par titre, les seconds interrogeant leurs clients. C'est une enquête qui serait très délicate à organiser, mais elle serait pleine d'enseignements. Elle montrerait dans quel sens évolue le marché du livre de poche et le marché du livre tout court, et quelles couches sociales nouvelles ont été touchées réellement par le livre de poche.

Une étude de marché effectuée pour le compte du Syndicat national des éditeurs semble montrer que le livre de poche touche désormais tous les milieux : « 40 % des acheteurs de livres achètent des livres de poche et tous les milieux sociaux sont également intéressés, alors qu'on observe en général une différenciation importante des attitudes quant à l'achat des autres livres. 47,5 % des agriculteurs achetant des livres achètent des livres de poche, 43,5 % des travailleurs manuels contre 48,5 % des bourgeois acheteurs de livres. Les jeunes entre vingt et vingt-sept ans s'intéressent particulièrement à la formule du livre de poche, l'intérêt décroissant avec l'âge 10. » Ces chiffres prouvent seulement que le livre de poche a pris pied dans l'ensemble du commerce du livre. Mais on sait par ailleurs qu'agriculteurs et travailleurs manuels achètent relativement peu de livres. Et surtout ces chiffres ne donnent aucune idée de la proportion de « nouveaux » acheteurs dans les différents milieux 11.

On peut estimer que lycéens et étudiants, c'est-à-dire les jeunes de quatorze à vingt ans, forment une bonne partie de la clientèle du livre de poche. C'est ainsi que l'on peut expliquer le succès considérable de certains titres, comme La Peste, Vol de nuit ou autres. Ne pouvant les obtenir facilement dans les bibliothèques, qui n'en possèdent pas un assez grand nombre d'exemplaires, ils achètent les textes qui leur font envie dans des éditions à bon marché.

La poussée démographique se fait sentir ici comme dans beaucoup d'autres domaines. Les jeunes étudiants de quatorze à vingt ans sont de plus en plus nombreux, et de plus la transformation des conditions de vie leur permet de disposer de plus d'argent que n'en avaient leurs aînés pour acheter livres et disques. Un tirage à 350 000 ou 400 000 exemplaires en dix ans d'un titre en livre de poche n'étonne plus quand on le compare avec celui de tel ou tel disque des « idoles » des jeunes : 500 ooo exemplaires en trois mois, à un prix de vente pour chacun triple de celui d'un livre de poche.

C'est pourquoi nous pensons qu'il ne faut pas exagérer la pénétration du livre de poche dans les milieux populaires, surtout en province, et considérer la publication de ces collections comme une « ouverture » vers un élargissement du nombre des acheteurs de livres et surtout vers une amélioration de la qualité de leurs achats. L'avenir seul permettra de déterminer l'influence réelle de la formule sur le niveau et la qualité des lectures. On peut être très satisfait d'apprendre que 350 ooo exemplaires de Vol de nuit ou de La Peste, pour ne prendre que des textes de qualité indiscutable, ont été vendus. Mais cela ne fait après tout que 35 ooo exemplaires par an alors qu'on a pu vendre en un an 500 000 exemplaires de La Foire aux cancres, et qu'on vend régulièrement plus d'un million d'exemplaires de chaque volume de Tintin, et pas tous à l'intention des enfants. Quoi qu'il en soit, tous ceux qui s'occupent d'une manière ou d'une autre d'éducation populaire se félicitent de voir à présent disponible sur le marché à bas prix l'essentiel de la littérature classique et contemporaine.

Certes les collections à bon marché d'avant la dernière guerre donnaient déjà un reflet assez fidèle de la littérature de l'époque : on y trouvait Colette, Mauriac, Maurois, Duhamel en même temps bien sûr que Bordeaux, Bourget, Farrère, Prévost, Paul et Victor Margueritte, et aussi Jules Renard, Maupassant, Victor Hugo et Zola. Mais tout un secteur de la littérature manquait. Le catalogue ne comportait pratiquement pas de traductions, la vogue des traductions ne datant que de l'après-guerre. Mais, et surtout, l'abstention d'un éditeur comme Gallimard privait ces collections de l'essentiel de la « nouvelle » littérature. Il faut noter également que certains éditeurs ne « lâchaient » les divers titres qu'au bout d'un certain nombre d'années, quand ils pouvaient penser que la vente en édition ordinaire était terminée ou presque.

Il en va différemment à présent. Un an ou deux seulement après leur publication, certaines oeuvres apparaissent dans une collection de livres de poche et on peut dire que deux collections comme Le livre de poche et J'ai lu ont à leur catalogue l'essentiel de la littérature mondiale, classique et contemporaine. Et ces catalogues s'enrichissent continuellement. Ce groupement n'a été rendu possible que grâce à une révision du point de vue des éditeurs qui détiennent les droits de reproduction, en particulier des éditions Gallimard, dont le fonds représente une partie importante de la collection Le livre de poche. Sans ce fonds, la collection ne serait pas ce qu'elle est et n'obtiendrait certainement pas le même succès. A-t-on remarqué que, si on ôte le Larousse de poche qui vient en tête dans les statistiques, et qui est un cas particulier, 8 sur 10 des titres qui suivent appartiennent à cet éditeur : Vol de nuit, La Peste, La Condition humaine, Pour qui sonne le glas, L'Amant de Lady Chatterley, Les Mains sales, Paroles et Pilote de guerre, les deux autres titres étant Le Journal d'Anne Frank (Calmann-Lévy) et Le Silence de la mer (Éditions de Minuit).

Si, pour certains livres la publication en livres de poche n'a fait que confirmer le succès antérieur (Vol de nuit : vente totale un million d'exemplaires), Le Grand cirque (935 ooo exemplaires dont 135 000 dans la collection J'ai lu) pour certains autres, le nombre des exemplaires vendus en livres de poche a dépassé celui des exemplaires vendus sous la forme normale (Vipère au poing, 112 000 plus 280 000 en livres de poche, Le Diable au corps, 154 000 chez Grasset, 257 000 en édition populaire). Grâce au livre de poche, ce qu'on peut appeler la vente « occasionnelle », c'est-à-dire la vente qui est la conséquence directe de la sortie d'un film ou de la diffusion d'une émission radiophonique, a amené pour certaines œuvres, comme par exemple Les Liaisons dangereuses, des tirages qu'on n'aurait pu imaginer il y a quelques années 12. Enfin, certaines œuvres à peu près oubliées ont retrouvé des lecteurs. Cette constatation est à la fois intéressante et un peu inquiétante. Car elle montre que du seul fait de leur présentation agréable dans le cadre d'une collection, et de leur diffusion intensive et à bon marché, sans aucune publicité particulière portant sur le titre, des œuvres pratiquement inconnues, comme celles de Thomas Hardy par exemple, ont été achetées par un nombre important de personnes. Est-ce à dire qu'elles ont eu autant de lecteurs que d'acheteurs? Le bibliothécaire en doute car il sait le peu de valeur que présentent les statistiques portant sur les titres des volumes les plus empruntés qui ne sont pas toujours les plus lus. Car l'emprunt d'un livre, comme son achat sont liés à un certain nombre de conditions déterminantes et encore assez mal connues.

Nous n'avons fait allusion jusqu'à présent qu'au livre de poche dans les collections consacrées surtout au roman. C'est à la vérité celui qui répond le mieux à la définition et qui est susceptible de toucher un plus grand nombre d'acheteurs de livres. Mais les éditeurs de livres de poche ont élargi considérablement le domaine de leurs publications, dans le cadre de collections déjà existantes ou en créant d'autres collections. Le domaine du livre de poche s'est ainsi étendu à l'histoire, aux classiques et à la poésie, aux voyages, aux ouvrages pratiques, religieux, scientifiques, philosophiques, économiques, politiques, et même aux beaux-arts. Aucun des domaines du savoir ne lui est plus étranger.

Comme cela se passe toujours dans ce genre de choses, d'autres entreprises sont nées sous l'égide de l'expression-miracle : « livre de poche ». Il ne se passe guère de mois sans que soit annoncée la naissance d'une nouvelle collection, et chaque éditeur en publiera bientôt au moins une. Mieux! On en vient à publier directement en édition de poche des textes inédits, comme dans la collection Idées, par exemple, des éditions Gallimard.

Par ailleurs, certains éditeurs ont découvert qu'ils publiaient depuis vingt ou quarante ans des livres de poche sans le savoir, et ils en sont venus à utiliser l'expression comme thème de publicité. La publication d'un catalogue général des éditions de poche est envisagée, et on peut se demander quels critères seront retenus pour l'inscription sur le catalogue : prix, format, contenu. Nous voulons dire qu'à notre avis on assiste actuellement à une dissolution de la notion du livre de poche. La frontière entre le livre de poche et le livre ordinaire n'existe pratiquement plus.

Nous croyons qu'il faut considérer comme acquis que le lancement sur le marché du livre des collections de poche, c'est-à-dire essentiellement des collections à bas prix, a eu pour le moment surtout un retentissement commercial, qu'il a amené une transformation des méthodes de l'édition et de la librairie, qui tendent à se mettre au niveau des réalisations d'autres domaines de l'industrie et du commerce. Le succès de la formule s'explique en gros par la baisse de prix d'un produit longtemps vendu trop cher, par l'amélioration des méthodes de vente et par l'apparition d'une nouvelle couche d'acheteurs. Mais, si l'éducateur peut se trouver satisfait en apprenant que, tandis qu'on vend de plus en plus de livres de poche, les ventes d'ouvrages de « petite librairie », c'est-à-dire de romans d'amour et d'aventures à bon marché plafonnent, il ne peut oublier par contre que la presse du cœur et certains illustrés pour la jeunesse, grâce à des caractéristiques identiques (prix, publicité, diffusion), connaissent la même progression 13.

Le succès du livre de poche n'étonne pas le bibliothécaire de lecture publique français. Il sait que si les moyens lui étaient donnés, son action pourrait prendre cette ampleur. Quoi qu'il en soit, il se console en constatant que le phénomène se situe exactement dans la ligne de son action en faveur de la lecture.

Il n'est pas question, évidemment, que la publication d'un très grand nombre d'éditions à bon marché puisse remplacer un jour les bibliothèques elles-mêmes. Mais pour le moment il faut bien admettre qu'elle aide le bibliothécaire à répondre à l'immense appétit de lecture de la jeunesse en particulier. Peut-être la possibilité d'acheter à bas prix des ouvrages de qualité détournera-t-elle des bibliothèques un certain nombre de lecteurs qui n'y trouvent pas toujours ce qu'ils cherchent. C'est possible et même probable. Mais il ne convient pas de s'alarmer. Il en restera bien un nombre suffisant, et même plus que suffisant d'autres, compte tenu de la disproportion des moyens et des besoins réels, si le bibliothécaire veut bien ne pas hésiter à s'inspirer précisément de la leçon que lui offre une réussite comme celle du livre de poche, c'est-à-dire s'il veut bien adapter ses méthodes à celles qui ont fait le succès de cette entreprise, et qui peuvent se résumer en trois points : publicité, accueil et présentation, bas prix. Ainsi pourra-t-il lui aussi « faire de l'électricité » avec « le torrent ».

Sur un autre plan, on peut se demander si le bibliothécaire de lecture publique ne pourrait élargir son fonds à de bonnes conditions par l'acquisition d'un grand nombre de livres de poche ? Nous ne le pensons pas. Le livre de poche n'est pas dans sa conception, dans sa présentation matérielle un livre de bibliothèque. Le bibliothécaire préfèrera toujours une édition moins rustique. Si par sa couverture le livre de poche exerce un certain attrait, il faut reconnaître qu'il n'est pas assez solide pour résister à une circulation intensive. Le dos devient rapidement laid, il arrive que le volume se sépare en deux parties, que des pages mal encollées se détachent, amenant la ruine du livre. Par ailleurs, pour des raisons d'économie, certaines œuvres denses sont imprimées avec des caractères d'un corps trop faible, d'où un abaissement de la lisibilité, ce qui rend la lecture fatigante surtout quand par surcroît l'œuvre est d'accès difficile. Attirer le lecteur par une couverture agréable, c'est bien, cela peut même à la rigueur paraître suffisant pour le commerçant. Le bibliothécaire est plus exigeant. Il souhaite retenir le lecteur, l'aider à aller jusqu'au bout de sa lecture. Et pour cela, il souhaite que plus l'œuvre est longue et difficile, plus sa lecture soit « confortable ». Ce n'est pas un hasard si le livre-club , on l'a déjà constaté, attire plus le lecteur que le livre ordinaire dans une bibliothèque où l'accès au rayon est libre.

Cependant l'élargissement du nombre des titres et des collections ouvre au bibliothécaire dont les moyens financiers sont limités une autre porte : grâce au livre de poche, il pourra enrichir à de bonnes conditions son fonds avec des ouvrages de valeur certaine mais qui à cause de leur sujet ou de leur difficulté, n'attireront pas un nombre considérable de lecteurs; pour cela il puisera dans des collections telles qu'Idées, Le Monde en 10/18 ou la Petite Bibliothèque Payot.

Enfin, à notre avis, le bibliothécaire de lecture publique, de même qu'il peut signaler à ses lecteurs, que ce soit par affiches, expositions ou articles dans le Bulletin de la bibliothèque, les volumes qui lui paraissent les plus remarquables, dans le but de les inciter à les acquérir soit pour eux-mêmes, soit pour en faire cadeau (quel rôle important le bibliothécaire pourrait jouer à la veille de la période des étrennes, par exemple), de même il pourra également indiquer la présence en livre de poche de tel ou tel titre très demandé. Mais cette recommandation prendra plutôt la forme : Si vous voulez posséder ce texte... que : Si vous ne trouvez pas ce livre à la Bibliothèque..., pour la raison bien évidente que la dernière formule pourrait laisser penser à tort qu'il s'agit en quelque sorte d'une abdication de la bibliothèque, ce qui serait psychologiquement gênant.

Car c'est le même combat en faveur de la lecture et du livre de qualité que mènent avec des armes différentes le libraire et le bibliothécaire, et ce dernier aurait tort de s'obstiner à mener ce combat tout seul. C'est pourquoi les problèmes de l'édition et du commerce du livre, le succès de formules comme celles du livre-club et du livre de poche ne peuvent le laisser indifférent.

Dans le cas du livre de poche, le bibliothécaire suivra avec intérêt l'évolution de la formule qui, après avoir provoqué une révolution dans l'édition et la librairie, alors qu'elle n'en est encore en France qu'à ses débuts, semble promise à un brillant avenir

  1.  (retour)↑  Riberette (Pierre). - Les Clubs de livre. (In : B. bibl. France, 1re année, n° 6, juin 1956, pp. 425-439.)
  2.  (retour)↑  Œuvres de Shakespeare au Club français du livre, par exemple.
  3.  (retour)↑  Il n'est toutefois pas démontré que le Français, conservateur par nature, jette le livre de poche après lecture, comme peut le faire l'Américain. Les éditeurs l'ont tellement bien compris que vient d'être lancé paradoxalement le livre de poche « de luxe », relié.
  4.  (retour)↑  «Le format de mes éditions n'est pas tout à fait celui habituel aux éditions de poche », reconnaît Mr Pierre Seghers. Et il ajoute non sans malice : « Mais il y a poche et poche. Il y en a peut-être de plus grandes et de plus étroites. Admettons que je me glisse dans l'une d'entre elles. » (Bulletin du livre, n° 94.)
  5.  (retour)↑  Dumazedier (Joffre) et Hassenforder (Jean). - Eléments pour une sociologie comparée de la production, de la diffusion et de l'utilisation du livre. - Paris, Cercle de la librairie, 1962.
  6.  (retour)↑  Ces chiffres n'ont guère qu'une valeur indicative : la notion de « livre de poche » est très « fluide ».
  7.  (retour)↑  La simple exposition sur un présentoir destiné aux libraires par l'éditeur Seghers de volumes de la collection Poètes d'aujourd'hui, peu empruntés auparavant, a amené dans notre bibliothèque une circulation bien plus importante de ces ouvrages. Une nouvelle expérience tentée plus tard avec un prêt jumelé du livre et du disque de la même collection, a relancé une nouvelle fois la sortie des volumes.
  8.  (retour)↑  Dichter (Ernest). - La Stratégie du désir : une philosophie de la vente. - Paris, Fayard, 196I.
  9.  (retour)↑  Marcus-Steiff (Joachim). - Les Études de motivation. - Paris, Hermann, 196I. (Actualités scientifiques et industrielles. 1288.)
    La lecture de ces deux volumes ne peut également laisser indifférent le bibliothécaire de lecture publique.
  10.  (retour)↑  Dumazedier (J.) et Hassenforder (J.). - Op. cit.
  11.  (retour)↑  La notion de « livre de poche » a besoin d'être précisée. La tendance commerciale est en particulier d'inclure dans les livres de poche les romans policiers, par exemple, dont les caractéristiques générales, c'est évident, sont les mêmes que celles du livre de poche proprement dit.
  12.  (retour)↑  A la sortie du film, 60 ooo exemplaires du Procès de Kafka ont été vendus en 5 jours.
  13.  (retour)↑  Se référant à une enquête menée auprès des éditeurs de romans policiers, J. Dumazedier indique que la production de romans policiers, d'autre part, atteindrait 2 millions de volumes par mois, soit le tiers de la production littéraire mensuelle. Le même auteur mentionne également un autre genre en expansion : le roman-photo. (Vers une civilisation du loisir? -Paris, Éditions du Seuil, 1962, p. 199.)