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La Bibliographie de la France a cent cinquante ans

Regard en arrière

Pierre Josserand

S'il en faut croire de méchants bruits, les bibliographes accueillent parfois trop volontiers, moins peut-être par révérence que par nonchalance, en tout cas sans les contrôler assez, les dires de leurs prédécesseurs. Ainsi se transmettent des bévues, qui ne vont pas sans dommage pour l'autorité de la chose imprimée, et le profane malavisé a beau jeu de rire. Mais enfin, ce qu'un bibliographe a eu raison de dire blanc, un autre, sous couleur d'originalité, ne saurait l'affirmer noir. Et ce qu'il vient de dire, à quoi bon le répéter, en le copiant (ce qui du moins comporte l'acceptation d'un risque) ou en le démarquant (classique hommage hypocrite du vice à la vertu), bref, en le plagiant ? Or, dans le même temps que le Bulletin se proposait de célébrer le cent cinquantième anniversaire de la Bibliographie de la France, le Cercle de la librairie, poursuivant un dessein identique, chose assez naturelle, publiait dans un numéro spécial de XXXVI + 300 pages, préfacé par M. Julien Cain, une remarquable étude de Mlle Claire de Buzareingues, bibliothécaire du Cercle, sur l'histoire du Journal de l'imprimerie et de la librairie, où l'évolution de cette vénérable et toujours jeune revue est racontée avec compétence et précision, avec aussi la plus méritoire clarté.

Cet article, tout fourmillant d'exactitudes (comme aurait dit Maurice Donnay), alerte cependant, car l'anecdote y tempère l'aridité de la technique, on ne pense pas, son encre à peine séchée, qu'il soit raisonnable de le récrire. Mieux vaut sans doute épingler dans ses marges quelques observations complémentaires. S'il ne s'en trouve ici aucune sur les vingt plus récentes années de la Bibliographie de la France, bien que Mlle de Buzareingues soit un peu rapide sur cette période de la publication, dont il n'était peut-être pas superflu de traiter avec quelque ampleur les aspects techniques, c'est que Mlle Dougnac a bien voulu s'en charger ci-après; il fallait sa longue expérience quotidienne d'un ouvrage collectif extrêmement touffu pour en parler d'une façon complète à la fois et (presque) limpide...

Pour que le lecteur ne soit pas déconcerté par l'inévitable minutie des observations qui suivent, on rappellera ici quelques dates ou notions capitales, en répétant qu'on s'est interdit d'entrer, après Mlle de Buzareingues, dans la description de détails, si intéressants qu'ils puissent être.

Du 22 septembre 1797 au 16 octobre 1810 paraît le Journal typographique : il est si authentiquement l'aïeul de la Bibliographie de la France que celle-ci porte sur son titre, en 1830, la mention « 33e volume de la collection ».

Du 4 décembre 1810 au 20 septembre 18II paraît le Journal général de l'imprimerie et de la librairie, que remplace, en exécution du décret d'Amsterdam, le Ier novembre 18II, la Bibliographie de l'Empire français, dont le titre, bien entendu, s'éclipse à la Première Restauration, reparaît aux Cent-Jours et s'efface définitivement après Waterloo, mais qui, devenue Bibliographie de la France ou Journal général de l'imprimerie et de la librairie, n'a cessé de paraître hebdomadairement depuis.

Le format, in-8° écu jusqu'en 1856, est devenu, avec la 2e série de la publication, en 1857, in-8° raisin, sauf pendant une courte période de l'Occupation, où un format et une périodicité mégalomanes et 'aberrants furent adoptés?

Ajoutons que « feuilleton » et « chronique » désignent, celui-là les feuillets supplémentaires d'annonces de librairie, et celle-ci des feuillets où sont insérés renseignements professionnels et textes officiels.

Voici quelques remarques :

1. Dans la Bibliographie de l'Empire français, le classement des livres par langues ou nationalités, sans renvoi des unes aux autres, n'est pas exempt de bizarrerie. La rubrique des livres italiens, celles des livres allemands, hollandais, flamands n'étonnent pas, au temps du département de l'Arno, du département des Bouches du Weser, de Louis Bonaparte roi de Hollande et de Napoléon protecteur du royaume d'Italie. Mais les livres grecs, latins, éditions scolaires le plus souvent, imprimés en France ? Et les livres anglais édités par Galignani rue Vivienne, ou imprimés à Londres, mais en dépôt chez un libraire parisien (14 novembre 18II, n° 354) ? Ce « livre catalan », cette traduction du catéchisme impérial, éditée à Perpignan (9 octobre 1812, n° 4273) ? Ces « livres hébreux », imprimés à Amsterdam (II septembre 1812, n° 3898) et à Pise (25 septembre 1812, n° 4083) ? Et ces inconséquences ont persisté tant qu'a duré le classement « par langues ou nationalités », c'est-à-dire plus d'un quart de siècle après la chute de l'Empire.

2. Le décret d'Amsterdam, antérieur d'un an à celui, plus connu, de Moscou qui réorganisa la Comédie-Française, prescrit la mention, dans la Bibliographie de l'Empire français, du tirage et du prix. Or, les prix manquent souvent : voir les Méditations, en 1820, dans l'un des nombreux fac-similés, très heureusement choisis par Mlle de Buzareingues. En revanche, le tirage est indiqué avec soin, et c'est un renseignement précieux, que l'on regrette que la Bibliographie de la France ait renoncé à donner.

3. Il semble bien qu'elle partage, la Bibliographie de la France, avec le seul Moniteur de l'époque révolutionnaire, l'honneur d'avoir été réimprimée in-extenso. Preuve éclatante de son succès... si toutefois le projet n'a pas échoué, sur quoi on aimerait être fixé. Car on possède un prospectus de 4 pages, malheureusement non daté, qui annonce la réimpression « à partir du 15 octobre prochain » des dix-sept premières années (fin 1811 à 1828) aux prix de 216 francs, « au lieu de 425 francs, prix auquel la collection se vend journellement ». Ce prospectus, évidemment rédigé par Beuchot, est intitulé Bibliographie de la France ou Journal général de l'imprimerie et de la Librairie, et des cartes géographiques gravures, lithographies, œuvres de musique. Par M. Beuchot. Publication nouvelle de la Collection complète. C'est un document curieux. Il relève les principales « notices bibliographiques » concernant l'histoire littéraire insérées dans la Bibliographie de la France de 1817 à 1826 et qui sont injustement demeurées presque inconnues : sur la prophétie de Cazotte, sur la scène du pauvre dans Don Juan, sur un conte de Voltaire, sur la Correspondance de La Harpe, sur les éditions du Dictionnaire de Bayle, sur les premières éditions de Rabelais, sur « toutes les pièces de théâtre dont Henri IV a fourni le sujet ». On ferait sourire en s'autorisant de ces articles d'érudition, très clairsemés et qui renouaient, par dessus la Bibliographie de l'Empire français, avec les « analyses raisonnées » du Journal typographique, pour voir dans la Bibliographie de la France une revue savante, mais on pourra noter qu'elle s'apparente ainsi, par un lointain cousinage, au Journal des savants et que du moins elle est, après lui mais avec lui, la plus ancienne revue française toujours vivante.

4. Le Journal général de l'imprimerie et de la librairie indiquait le plus souvent la pagination des ouvrages, mais sans trop de souci de la précision, à ce qu'il paraît. L'Itinéraire de Chateaubriand (26 février 18II, n° 710) est indiqué en « 3 vol. in-8° de 1 200 p. ». Plus sourcilleux que leurs aînés, un bibliographe ou un bibliophile d'aujourd'hui calculeront que CIX et 277 p. pour le tome I, 413 pour le tome II, 370 pour le tome III font 1 169 et non 1 200 pages. Le 7 mai 1811, l'indication du nombre de feuilles d'impression commence à se substituer à celle du nombre de pages : n° 1377, 757 pages, n° 1379, 6 feuilles et demie. Dans le numéro du 21 mai la transition est terminée et la règle est de n'indiquer désormais que les feuilles, dont le nombre est plus intéressant que celui des pages pour la police et pour le fisc. Aujourd'hui on s'accommoderait mal d'un renseignement bibliographique comme celui-ci : « deux volumes in-8°, ensemble de 62 feuilles I/4 » (n° 6217 de 1853), ou comme celui-là : « in-12 de cinq sixièmes de feuille » (n° 6210 de 1853). Ce n'est qu'en 1857 que le Journal de l'imprimerie et de la librai reviendra à l'indication du nombre des pages.

5. Une précision, qui figurait dans le Journal général de 1810 et que n'a pas reprise la Bibliographie de l'Empire français (sauf, bien entendu, dans le feuilleton, au gré des annonceurs), c'est celle du caractère typographique des livres : cicéro, saint-augustin, petit romain, philosophie (n° 537 du 29 janvier 18II), gaillarde... permettaient de se faire une idée de la justification, de l'aspect plus ou moins compact des pages. Ces mentions, sans doute, seraient aujourd'hui peu parlantes aux libraires et aux bibliothécaires.

6. Trop enclins à prendre pour celle de la publication d'un livre la date de son inscription dans la partie officielle du Journal (comme on disait encore, il y a vingt ans, au département des Imprimés, où la Bibliographie de la France était le journal par excellence), les historiens de la littérature s'épargneraient de nombreux quiproquos et de futiles querelles en se mettant d'accord sur leur vocabulaire. On leur propose ceci : « enregistré au dépôt légal le... » marquerait la date de dépôt des exemplaires; « enregistré au Journal le... » ou, mieux, « inscrit au Journal le... » marquerait la date du numéro de la Bibliographie de la France où est insérée la notice du dépôt légal; et « annoncé le... » la date du numéro contenant la publicité. Il va de soi qu'un écart variable, normalement aggravé dans la période la plus récente par la richesse des renseignements que l'on se pique de faire entrer dans la notice officielle, a toujours existé entre la date du dépôt et celle de l'insertion de la notice. C'est généralement entre ces deux dates que paraît l'annonce publicitaire. En résumé, trois cas peuvent se produire : I. Publicité antérieure à l'inscription au Journal; c'est le cas des Mémoires d'outre-tombe (annonce du libraire Penaud le 23 décembre 1848, inscription officielle le 6 janvier 1849), de l'Histoire des Girondins (annonce le 13 mars 1847, inscription le 20 mars), de l'Histoire de la Révolution française de Michelet (annonce le 6 février 1847, inscription le 13 février), de la Révolution sociale démontrée par le coup d'État du 2 décembre (annonce le 7 août 1852, inscription le 14 août), etc... Une semaine d'écart; on ne saurait mieux faire. - II. L'inscription au Journal est antérieure à la publicité; les Fleurs du mal offrent peut-être le cas-limite; inscrites dans la partie officielle le II juillet 1857, elles attendront jusqu'au feuilleton du 21 novembre l'annonce de Poulet-Malassis. - III. L'une des deux « données » manque; Carmen, dont on sait (mais non par la Bibliographie de la France) que, datée de 1846, elle a été mise en vente au début de 1847, avant le 14 février, n'a été inscrite à la partie officielle que le 29 mai...

Ces remarques disparates ne commandent aucune conclusion. On terminera sur une dernière précision, sur un compliment et sur un regret. La couverture crème ou jaune paille, avec son titre en didot, disparaît. Et la nouvelle couverture blanche à caractères bleus de Rémy Peignot est jolie, mais ce rajeunissement superficiel, à quoi tant de périodiques n'ont pas cru pouvoir se soustraire depuis la Libération, s'imposait-il vraiment à une vénérable revue en la cent cinquante et unième année de son âge?