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Stage de lecture rapide de la Cégos

René Vettier

La Commission générale d'organisation scientifique (CÉGOS) 1 a organisé du 5 au 16 mai et du 16 au 27 juin, deux stages d'initiation aux techniques de lecture rapide, stages comportant dix séances d'une heure et limité chacun à une quinzaine de personnes.

L'attention des lecteurs du Bulletin a été appelée à plusieurs reprises sur la lecture rapide par des analyses d'ouvrages ou d'articles de périodiques consacrés à cette question 2.

Les expériences étrangères citées étaient américaines. La méthode adaptée par la CÉGOS, quant au mécanisme de la lecture, est d'origine britannique.

Des résultats appréciables ont été obtenus. Il est possible au cours d'un stage de doubler la vitesse de lecture. La moyenne générale étant de 200 mots par minute, on arrive au score de 400 à 500 mots par minute - avec une compréhension souvent accrue. Compréhension plus encore que vitesse retient l'attention de la CÉGOS qui a fait appel à la collaboration de M. Vettier, directeur de l'École normale supérieure de Saint-Cloud. Nous sommes heureux de publier, sur le stage de la CÉGOS, une note de M. Vettier précisant l'orientation qu'il convient de donner aux stages de lecture rapide.

Ce stage est destiné à tous ceux qui, à un titre quelconque, ont à se renseigner ou à renseigner d'autres personnes, sur le contenu de documents simples ou complexes, traitant, soit de sujets similaires, soit de sujets différents, et cela, sous toutes les formes possibles de présentation (livres, revues, articles, etc...). Son programme n'a pas été établi pour une spécialité professionnelle déterminée. Il ne vise pas non plus tel ou tel but particulier, qu'il s'agisse de classement, d'établissement de fiches de renseignements, de résumé sommaire ou d'analyse plus approfondie. Il veut être une initiation et un exemple d'entraînement méthodique, permettant à chacun, quel que soit son niveau de préparation intellectuelle ou technique pour ce travail de documentation, d'augmenter régulièrement sa vitesse de lecture visuelle.

De même que, pour une bonne lecture orale, il faut être sûr de la perfection automatique de son articulation, de manière à n'en avoir plus le souci, au moment d'une lecture publique, de même, il s'agit ici grâce à des exercices répétés, d'augmenter au maximum la rapidité d'une lecture visuelle exacte et précise, de telle façon qu'on n'en sente plus l'effort et que, libéré de toute préoccupation de lire vite et correctement, on puisse consacrer toute son attention aux faits et aux idées. La limite vers laquelle semblerait devoir tendre un tel entraînement serait une aptitude à reproduire exactement et, pour ainsi dire, indépendamment du sens, le texte qu'on vient de lire. Mais il est bien évident que ce n'est pas là le but de ce travail. Le résultat optimum que l'on s'efforce d'obtenir est d'être suffisamment sûr de la rapidité de réaction de ses yeux et de la précision de sa vue, pour être en mesure de suivre la pensée d'un auteur, abstraitement, pourrait-on dire, c'est-à-dire sans se préoccuper de la forme qu'il lui donne, et en n'ayant plus conscience des mots et des expressions qui l'expriment.

Il est donc bien certain que tout travail de documentation a essentiellement pour but de comprendre vite et bien. La rapidité de la lecture n'est qu'une condition préalable, qu'un moyen d'action indispensable, résultant d'un automatisme aussi parfait que possible. Cette fonction est de même ordre que celle du musicien, qui, en parcourant des yeux les portées d'une partition, ne lit plus, ne voit plus les notes, mais entend chanter en lui les sons, les accords et les rythmes.

La méthode que cela implique et qu'on voudrait proposer aux efforts ultérieurs des stagiaires procède de l'application de quelques principes essentiels :
I° Il faut d'abord savoir qu'une langue ne se compose pas de mots assemblés suivant des règles : le mot isolé n'a pas de sens par lui-même. C'est un organe mort. Les éléments primaires du langage sont les groupes de mots, ensembles indéformables, signes de notre pensée, qui, intégrés à nos réflexes, permettent de comprendre et de s'exprimer. Une lecture rapide exige donc d'abord qu'on ignore le mot, pour ne voir que le groupe.
2° Pour lire un mot, pour prendre conscience de ce qu'il signifie, dans la mesure où il a un sens, il faut non l'épeler, mais en prendre, du premier coup d'œil, une vision globale, synthétique et même, comme on peut s'en rendre compte par la lecture de textes manuscrits, une vision déformée et schématique. Ici encore la comparaison avec la lecture orale s'impose. Quand nous écoutons des gens qui lisent ou qui parlent, même s'ils parlent bien, sans déformation dialectale ou argotique, nous sommes loin d'entendre tout ce qu'ils disent. Ce à quoi nous réagissons automatiquement par nos réflexes de pensée ou d'action, c'est à une sorte de schéma sonore, généralement très simplifié. Comme on peut considérer que le signe linguistique est essentiellement le groupe de mots, il faut donc s'entraîner à une appréhension visuelle globale de ces groupes qui portent sens, sans les analyser mot à mot.

Cette technique indispensable sera peut-être mieux comprise, si l'on songe par exemple au pianiste, qui n'a le temps de lire, ni les notes d'un accord, ni celles qui composent une phrase musicale ou un trait; il doit les frapper, par un réflexe automatique, sur simple perception globale de l'accord ou du dessin du trait sur la portée.

Mais dans les deux cas cette technique est d'acquisition assez difficile et exige un entraînement méthodique. C'est cet entraînement que le stage de lecture rapide se donne comme but.

Il faut évidemment commencer par obtenir des visions globales de mots ou de chiffres, pour passer ensuite à des exercices de lecture globale de groupes de mots. Mais, au fur et à mesure de l'accélération du rythme, il convient d'organiser des exercices d'entraînement à la lecture globale rapide de la proposition, d'abord, de la phrase, en second lieu et si possible, du paragraphe.

Ces résultats acquis, et tout en continuant de tendre à un maximum de rapidité, en ce qui concerne la lecture matérielle proprement dite du texte, il est souhaitable que les stagiaires soient également exercés à saisir la pensée dans son développement même, sans la moindre perte de temps ou le moindre retour en arrière. Cet effort vers la compréhension rapide est évidemment d'un autre ordre. Il suppose que soit conçue et réalisée une progression méthodique d'exercices, qui fasse prendre conscience du mode de développement de la pensée sous ses diveres formes, qu'on devrait parvenir à suivre sans peine, presque automatiquement, et pour ainsi dire, indépendamment de la langue et du style. Mais une telle activité est plus directement intellectuelle. Elle est sur un plan différent de celui beaucoup plus modeste, mais non moins indispensable, du stage de lecture rapide, tel que nous l'avons d'abord défini. Elle demande un stage plus long (disons une quarantaine d'heures au lieu de dix) et aboutit elle-même à un troisième stade de formation intellectuelle et professionnelle, destinée à créer et à développer chez les stagiaires l'aptitude à l'expression automatique, claire, logique et dépouillée de la pensée.

Le stage de lecture rapide, tel qu'il est actuellement conçu, est donc le début d'une formation plus complète, tendant dans un deuxième temps, à l'analyse automatique et à la compréhension de la pensée, puis, dans un troisième à l'expression correcte et concise des idées et des faits que l'étude des documents divers aura révélés.

Le premier résultat important de ce stage sera de créer un instrument de documentation accéléré, destiné à libérer l'esprit et, par une souhaitable décontraction, à permettre un travail éminemment valable dans le moindre temps.

  1.  (retour)↑  33, rue Jean Goujon, Paris, 8e, Tél. BALzac 27-30.
  2.  (retour)↑  Cf. B. Bibl. France. 1re année, n° 6, juin 1956, pp. 477-480 ; n° 11, novembre 1956, pp. 824-825 ; 2e année, n° 9, septembre 1957, pp. 676-678.