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Les Collections numimatiques de province

Jean Babelon

De même que toutes les autres branches de l'archéologie, la numismatique aura connu dans la génération présente un perfectionnement de sa technique particulière qui la met au rang des sciences exactes. Les dénombrements complets, les analyses minutieuses, les inventaires exhaustifs apparaissent désormais au nombre des tâches qui s'imposent aux spécialistes. Le travail qui leur incombe ne saurait plus être accompli par les seules initiatives individuelles, mais par l'union des efforts collectifs. Aussi bien ces questions ont-elles fait partie du programme des congrès tels que celui de Paris, en 1953, et des réunions du Comité international de numismatique qui se sont tenues successivement à La Haye, à Oxford, à Zurich, à Lausanne, à Hambourg, à Rome, et dont Madrid a été le dernier lieu de rassemblement.

Il en résulte que la connaissance précise des collections conservées dans les villes de province, autres que les grands dépôts officiels universellement connus, est apparue comme une nécessité. Il arrive, en effet, qu'en tous pays, pour des raisons qui tiennent à des circonstances particulières, des fonds importants demeurent ignorés des savants. C'est à cette situation qu'il a apparu opportun de remédier par la publication sinon d'inventaires ou de catalogues, du moins de répertoires le plus complets possible. Il a déjà été procédé en différents pays à l'établissement de listes qui sont une première étape dans cette esquisse générale.

A l'exécution de ce programme s'opposent divers obstacles. L'un des plus notables consiste en l'absence, dans bien des villes de province, de bibliothécaires ou de conservateurs de musées qui possèdent des connaissances numismatiques, ou disposent des instruments de travail nécessaires même à l'ébauche d'un classement scientifique.

C'est la situation devant laquelle nous nous trouvons en présence en France. On énumérerait facilement les villes où les dépôts numismatiques qui sont entourés de la considération qu'ils méritent et où des sociétés de numismatique veillent sur leur destinée. Citons seulement Lille, Dijon, Lyon, Marseille, Bordeaux, Toulouse, Pau, Périgueux. Ailleurs, les fonds principaux sont sinon à l'abandon, du moins ignorés. Or, le cas n'est pas rare de collections soigneusement réunies dans un domaine particulier par des donateurs qui ont voulu faire bénéficier de leurs recherches leur ville natale. Nul ne s'aviserait de les aller consulter parce qu'aucun répertoire ne signale leur présence. Dans la plupart des cas, et il est inutile d'en souligner les exemples, quelques pièces antiques ou autres, exposées dans les vitrines poudreuses d'un musée depuis des générations, n'attirent nullement l'attention du public oisif, et sont une charge inutile pour le conservateur, quand elles ne sont pas simplement une tentation pour les indélicats.

Musées ou bibliothèques ? L'alternative devrait être résolue, selon une tradition séculaire, et aussi selon la bonne logique, en faveur de ces dernières. La présence des monnaies et des médailles à proximité des livres qui en procurent le commentaire, les commodités de la communication, le souci d'une bonne conservation conspirent pour conseiller l'établissement d'un cabinet de numismatique dans l'enceinte des bibliothèques. C'est ce qui est en voie de réalisation à Bordeaux sous la direction de M. Desgraves. On ne saurait nier d'autre part que les résultats obtenus en certains cas tendraient à démontrer qu'il n'est pas de règle sans exception. Je ferai ici allusion au musée de Pau, où la célèbre collection de monnaies du Béarn, due à Gustave Schlumberger, est parfaitement mise en ordre, et partiellement exposée. D'autre part, sous la direction de M. Lasalle, les très importantes collections de la Maison Carrée ont été transférées au Musée archéologique de Nîmes.

Il ne s'agit pas seulement de collections générales, qui donnent une idée du développement de ce qu'on peut appeler le phénomène monétaire depuis une haute antiquité, mais aussi de séries qui illustrent l'histoire locale, et auxquelles il est facile d'intéresser tous ceux qui portent leur attention sur les destinées d'une province ou d'une cité.

On proposerait donc, suivant les cas, une réforme radicale d'un état de choses souvent déplorable. Un nombre de pièces, qui pourrait être relativement restreint, serait exposé dans des vitrines établies sans grands frais, au-dessus d'armoires munies de tiroirs plats et de cartons, accompagné d'un commentaire brièvement résumé sur des étiquettes explicites, qui présenterait l'aspect d'une évolution économique et historique, générale ou particulière. Les pièces qui ne seraient pas exposées devraient être classées ne fût-ce que sommairement dans des réserves, à condition que leur présence y soit signalée, et qu'elles puissent à l'occasion être communiquées à des érudits de passage. Cela étant particulièrement important quand ces fonds proviennent de trouvailles faites sur place. Dans ce cas, il est indispensable de respecter l'origine des provenances, de garder tous les renseignements utiles sur les circonstances d'une découverte et de ne pas disperser les pièces qui font partie du même dépôt. Il est évident d'autre part qu'un nombre parfois considérable de pièces peuvent être mises au rebut, tandis que d'autres, exemplaires rares sinon uniques, doivent être mis en valeur.

Une collection numismatique doit être vivante. Un enseignement rendu attrayant pour les visiteurs par des cartes, des graphiques, des statistiques, accompagnés d'explications succinctes mais pertinentes, destinées à rendre patente la succession des faits économiques, en même temps qu'on demande aux types plastiques l'illustration d'un développement à la fois esthétique et symbolique, donc d'une psychologie plurale, tel devrait être le programme d'une exposition permanente, ou éventuellement d'une exposition temporaire. Son ampleur est presque infinie : on peut insister sur un événement historique, sur l'héraldique comme sur l'iconographie, sur l'art du portrait comme sur les types architecturaux ou monumentaux. Il arrive qu'une série numismatique soit à elle seule, ou bien confrontée avec la gravure, la peinture ou la sculpture, tout un chapitre d'histoire. Au musée Saint-Raymond de Toulouse, les types monétaires ont été fort heureusement associés par M. Mesuret aux bustes de marbre qui représentent des personnages illustres de l'histoire romaine. A Marseille, M. Billioud administre des fonds qui n'intéressent pas seulement l'histoire antique, mais celle de la Provence.

Les collections s'accroissent par des dons et des legs. Citons, entre bien d'autres, les collections Lalanne et Evrard de Fayolle, à Bordeaux, les séries de jetons de notaires et les médailles lyonnaises à Lyon, dont Me Tricou a donné un catalogue complet; les séries orientales de Chartres; les séries des évêques de Langres au musée du Breuil de Saint-Germain; les collections du Musée de Lille, objet de la sollicitude du conservateur M. Maurois et de la Société de numismatique présidée par M. Crépy. Le catalogue des monnaies flamandes a été entrepris par le Dr Bastien, et aboutira, souhaitons-le, à une publication; le catalogue des monnaies d'or de collection Vernier est en bonne voie. A Dijon, M. Quarré assume la charge des monnaies bourguignonnes étudiées par Mme Dumont en même temps que M. Gras, conservateur de la Bibliothèque municipale. S'il importe de respecter les volontés des donateurs ou des testateurs qui se sont attachés parfois durant toute une vie à réaliser un ensemble doué par lui-même de la valeur d'une œuvre scientifique, la question se posera soit de constituer des fonds spéciaux et en quelque sorte intangibles, soit d'intégrer les pièces nouvelles dans le fond général en gardant la trace de leur origine, soit, il faut bien le dire, d'éliminer ce qui ne présente guère d'intérêt. Dans les cas les plus favorables, on portera cet enrichissement à la connaissance du public, et il faudra envisager l'impression d'un inventaire ou d'un catalogue. La Société française de numismatique est prête à accueillir des communications sur ce sujet, et à publier dans ses fascicules les informations les plus importantes  I.

Le problème primordial est évidemment celui de la conservation. La sécurité absolue ne se conçoit pas sans l'établissement d'un cabinet de numismatique, à l'abri de toute tentative de vol, muni d'un coffre-fort pour garder les pièces particulièrement rares ou précieuses quand on juge inopportun de leur faire courir le risque d'une exposition permanente. On n'oubliera pas que ce sont précisément ces pièces-là qui sollicitent l'intérêt des amateurs ou des savants, il importe donc qu'elles puissent être communiquées. Ces communications nécessitent non seulement un gardiennage, mais l'intervention d'un fonctionnaire, bibliothécaire ou conservateur de musée, qui les autorise et les facilite sous sa responsabilité. N'oublions pas non plus que certains donateurs, et non des moindres, ont posé comme condition de leur donation ou de leur legs, l'exposition totale ou partielle de leurs collections. Ce sont là des servitudes auxquelles on ne saurait se dérober. Éventuellement, des moulages peuvent tenir la place des originaux.

Il y a lieu aussi de tenir compte de l'intérêt fomenté dans certains milieux locaux par la numismatique, et au besoin de le ranimer par des exposés ou des conférences. Perpignan, pour ne citer qu'un exemple, connaît un groupe d'amateurs éclairés. Il arrive qu'une même ville, c'est le cas de Dijon, notamment, possède plusieurs fonds numismatiques, dont des sociétés ou des académies sont les possesseurs justement jaloux. On souhaiterait seulement que leurs collections soient mieux connues et plus facilement accessibles. Rendons hommage à l'activité et à la bonne volonté de groupements tels que la Société archéologique de Langres dirigée par M. le chanoine Didier, héritiers d'une longue tradition transmise par des érudits qualifiés, et qui ont le souci très raisonnable de leur autonomie.

C'est ici le lieu de rappeler que des journées de numismatique ont été organisées récemment, sous les auspices de la Société française de numismatique. Ces réunions se sont tenues à Lyon, en 1956, à Bordeaux, en 1957, elles se tiendront à Lille en 1958. Elles ont fourni aux savants et aux amateurs l'occasion de mettre en commun leur expérience en tous les domaines.

Les expositions-concours organisées annuellement à la Monnaie de Paris contribuent à susciter l'émulation entre numismates et favorisent l'échange des idées, sur les thèmes les plus divers.

Une autre question requiert la sollicitude des bibliothécaires et des conservateurs de musées : celle des trésors monétaires. Il arrive de plus en plus fréquemment, et cela en raison des progrès techniques de l'agriculture, qui aboutissent à un défoncement plus profond du sol, que des dépôts de monnaies remontant à toute époque - très souvent à celle des guerres du milieu du IIIe siècle de notre ère - soient mis au jour. Conformément à la loi, ils doivent être signalés aussitôt à l'administration préfectorale. Indépendamment de toute attribution de propriété - la loi veut, comme on sait qu'une moitié de la trouvaille reste entre les mains des inventeurs, et l'autre moitié au propriétaire du fond - ou de toute estimation d'ordre commercial, il importe que l'ensemble soit mis à la disposition de personnes compétentes de façon qu'un inventaire soit dressé à des fins purement scientifiques 1. Cette exigence est trop rarement satisfaite. On relève dans un passé tout récent de véritables désastres dans cet ordre d'idées. Faut-il évoquer une fois de plus l'aventure déplorable du Trésor d'Arras ? En 1923, des ouvriers employés à exploiter une couche de glaise à Beaurains près d'Arras eurent la surprise de voir jaillir sous leur pioche un monceau de pièces d'or, certaines de grand module. Plusieurs d'entre eux passèrent en hâte la frontière munis de leur butin, et suivant de mauvais conseils remirent le tout à des bijoutiers qui livrèrent les pièces à la fonte. Or, il s'agissait d'un trésor impérial remontant à la fin du règne de Constance Chlore, vers 296 de notre ère, au moment où l'empereur entreprenait une expédition contre l'usurpateur Allectus qui venait de prendre le pouvoir en Bretagne (Angleterre). Le trésor comprenait quantité de pièces d'or : aurei, et de grands médaillons d'or, pièces exceptionnelles frappées à Trèves, non pas pour la circulation commerciale, mais à titre commémoratif, et destinées à des cadeaux princiers. L'un de ces médaillons, fort heureusement conservé, est demeuré avec quelques autres la propriété de la ville d'Arras. On y voit l'empereur débarquant, après avoir traversé la Manche, en face d'une forteresse qui n'est autre que la tour de Londres signalée par la légende LON. Nous sommes donc en présence, sur cette pièce unique, de la plus ancienne représentation connue de la capitale anglaise. On jugera par là de l'importance d'un ensemble irrémédiablement mutilé, par défaut de surveillance, et qui n'a pu être l'objet que d'études fragmentaires.

Il n'est guère de semaine ou l'on ne signale au Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale des trésors d'importance variée, qui sont soumis à un examen minutieux de la part de spécialistes. Citons, entre bien d'autres, le trésor de Chécy, trouvé dans la Loire, le trésor de Montbouy, le trésor du Puy, d'époques très différentes, mais qui nous renseignent sur la circulation monétaire comme sur la technique de la frappe ou de l'orfèvrerie. Les bibliothécaires et les conservateurs de musées sont évidemment désignés pour procéder à l'examen de ces trouvailles ou pour les signaler à qui de droit.

A la lecture de ces quelques notes, on s'étonnera sans doute des exigences qui s'y manifestent. La besogne des bibliothécaires et des conservateurs de musées est quotidiennement assez urgente et assez astreignante pour que ne viennent pas s'y adjoindre d'autres obligations. D'autre part, il est exceptionnel que tel ou tel d'entre eux soit numismate de goût ou de profession. Nul ne saurait reprocher à des fonctionnaires spécialisés dans d'autres branches de l'érudition, de se trouver désemparés en présence de collections qui demeurent lettre morte pour qui n'a pas acquis une compétence spéciale. Ajoutons que, sauf exception pour les plus grands centres, les bibliothèques provinciales sont mal équipées en ouvrages de numismatique.

A cela il n'est qu'un remède, c'est de considérer le Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale comme le centre des études numismatiques en France - cela sans préjudice, bien entendu, de l'activité déployée ici ou là dans les villes de province, petites ou grandes. Mais on trouve au Cabinet des médailles un corps d'érudits spécialisés dans tel ou tel canton de la science : numismatique grecque, numismatique romaine, numismatique médiévale, numismatique du Proche-Orient ou de l'Orient. Rappelons que des cours de numismatique sont donnés à l'École des Hautes Études, et qu'un cours est consacré à l'Art monétaire à l'École du Louvre.

La bibliothèque spéciale du Cabinet, outre son fond ancien, se tient au courant de toutes les publications françaises ou étrangères relatives aux monnaies et aux médailles. Des répertoires bibliographiques sont dressés au jour le jour, enfin toute trouvaille monétaire fait l'objet d'un dossier particulier et d'un relevé systématique. Qu'on nous permette de louer le travail considérable accompli par Mlle Fabre assistée de Mlle Mainjonet, par MM. Lafaurie et Yvon. Tout cela est à la disposition des chercheurs. Il est naturel que les conservateurs de collections numismatiques de province y aient accès, soit directement, soit par correspondance. Il sera répondu à toute question posée, soit générale, soit plus positive. Dès à présent, on souhaiterait que tout conservateur de collection veuille bien prendre la peine de répondre à un questionnaire sur les différents points suivants : nature de la collection, indication des fonds, nombre approximatif des pièces, conditions actuelles de leur conservation.

La solution de bien des difficultés consisterait dans l'envoi éventuel d'un chargé de mission temporaire, délégué par le Cabinet des médailles, qui, au cours d'un séjour plus ou moins long, aiderait le conservateur à débrouiller la question, à procéder, si l'on peut dire, à une mise en marche, et dans le cas le plus favorable dresserait l'inventaire d'une série particulièrement importante. Les missions de M. d'Espezel ont inauguré ce genre d'activité; elles sont été suivies de celles de M. Vaultier, mais on ne saurait se dissimuler que si l'expérience a été tentée et continue de l'être, bien des entraves d'ordre administratif ou budgétaire s'opposent à ce qu'elle soit poursuivie avec l'ampleur nécessaire.

  1.  (retour)↑  Un certain nombre de sociétés de province ou de collectionneurs particuliers font déjà partie de la Société française de numismatique. Il serait souhaitable que cet effectif s'accrût encore. M. Jacques Yvon, secrétaire de la Société, reçoit toute communication à ce sujet. Moyennant une cotisation de 2.000 francs, les sociétaires reçoivent la Revue numismatique, et le Bulletin mensuel de la Société, dont le siège est au Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale.
  2.  (retour)↑  Les dispositions légales relatives à la découverte de trésors monétaires sont les suivantes :
    Loi du 27 septembre 1941, portant réglementation des fouilles archéologiques. (J. O. 15 oct. 194I, pp. 4438-4440.)
    Décret n° 45-2098 du 13 septembre 1945, portant règlement d'administration publique pour l'application de la loi validée le 27 sept. 1941.
    Titre II. Exécution des fouilles par l'État.
    Art. II. - La propriété des découvertes de caractère mobilier effectuées au cours des fouilles est partagée entre l'État et le propriétaire du terrain suivant les règles du droit commun. L'État peut toujours exercer sur les objets trouvés le droit de revendication prévu aux articles 5 et 16.
    Titre III. Des découvertes fortuites.
    Art. 14. - Lorsque par suite de travaux ou d'un fait quelconque des monuments, des ruines, substructions, mosaïques, éléments de canalisation antique, vestiges d'habitation ou de sépulture anciennes, des inscriptions ou généralement des objets pouvant intéresser la préhistoire, l'histoire, l'art, l'archéologie ou lanumismatique sont mis au jour, l'inventeur de ces vestiges ou objets et le propriétaire de l'immeuble ou ils ont été découverts sont tenus d'en faire la déclaration immédiate au maire de la commune, qui doit la transmettre sans délai au préfet. Celui-ci avise le secrétaire général des beaux-arts ou son représentant.
    Si des objets trouvés ont été mis en garde chez un tiers, celui-ci doit faire la même déclaration.
    Le propriétaire de l'immeuble est responsable de la conservation provisoire des monuments, substructions ou vestiges de caractère immobilier découverts sur ses terrains. Le dépositaire des objets assume à leur égard la même responsabilité.
    Le secrétaire général des beaux-arts peut faire visiter les lieux où les découvertes ont été effectuées ainsi que les locaux où les objets ont été déposés et prescrire toutes mesures utiles pour leur conservation.