Repenser l’indexation des questions de genre et de sexualités : Rameau en chantier

Thomas Antignac

Lise Eschenbrenner

Pascale Guillen-Casadesus

Frédéric Walther

Camille Yassine

Introduction

On peut reprocher bien des choses à la langue française, qu’elle perde de son unicité en empruntant aux influences étrangères, qu’elle entrave la spontanéité dans les interactions sociales ou qu’elle ne soit pas assez inclusive…, il n’empêche qu’on ne pourra jamais lui reprocher de ne pas être porteuse de sens.

En tant que lieux d’organisation et de mise en débat du savoir ainsi qu’espaces d’accueil, les bibliothèques sont régulièrement habitées par les questions d’équité et d’éthique inhérentes à leurs missions. Dans un contexte d’évolution et de réforme du langage, les enjeux liés au genre et aux sexualités, entre autres, interrogent particulièrement nos pratiques, qu’elles soient documentaires ou dans le champ de la valorisation. L’indexation démontre tout l’intérêt et la complexité de réfléchir à de nouvelles dynamiques professionnelles qui prennent en compte ces évolutions linguistiques et sociales. Ainsi, cet article propose d’explorer la mise en œuvre d’un chantier de révision du vocabulaire Rameau et la façon dont cela révèle que les bibliothèques ne sont pas seulement un lieu où le savoir est organisé, mais aussi un espace où il se construit de façon collective.

Questions de genre et bibliothèques

L’intérêt pour les questions LGBTQIA+ 1

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Par convention, cet article utilise l’acronyme LGBTQIA+ pour parler des personnes Lesbiennes, Gays, Bis, Trans, Queers, Intersexes et Asexuelles/Aromantiques. D’autres versions existent, mentionnant explicitement les personnes pansexuelles par exemple.

en bibliothèque s’est développé ces vingt dernières années. On peut citer les associations professionnelles, comme la commission Légothèque de l’Association des bibliothécaires de France (ABF) 2 créée en 2012, qui s’intéresse aux questions d’interculturalité et de multiculturalisme, de genre et d’orientation sexuelle et sentimentale, mais aussi le groupe d’intérêt spécial LGBTQ Users de l’International Federation of Libraries Associations (IFLA) 3 récemment devenu la section LGBTQ+ Matters, signe d’une reconnaissance plus importante du sujet dans la profession. Ce sujet fait par ailleurs l’objet de conférences et de publications de plus en plus nombreuses dans la sphère francophone.

Développer un accompagnement et une offre de service qui s’affranchissent de la cishétéronormativité, c’est-à-dire la considération selon laquelle l’état cisgenre et hétérosexuel d’une personne est considéré comme la norme, permet d’interroger les pratiques professionnelles à travers plusieurs aspects : l’accueil, la programmation événementielle, mais également les collections.

La prise en compte des questions d’égalité dans les universités : sensibilisation et invitation à l’action

Comme toutes les universités de France, Sorbonne Université a mis en place une mission Égalité qui promeut l’égalité et la lutte contre les discriminations entre les femmes et les hommes au sein du milieu professionnel et, depuis juillet 2025, « la lutte contre l’antisémitisme, le racisme, les discriminations, les violences et la haine » 4

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La loi votée le 31 juillet 2025 précise le champ d’action : https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000052018661

. Elle fonde ses actions sur une charte de l’égalité 5. Le fonctionnement de cette mission s’appuie sur un réseau de référentes et de référents Égalité qui œuvre au développement de ses actions, dispose d’un accompagnement qui se base sur un plan d’action, et leur permet de développer des projets dans ce cadre.

Au niveau des bibliothèques universitaires et de recherche, des initiatives intégrées dans les pratiques professionnelles

À la Bibliothèque de Sorbonne Université (BSU), ce réseau de référentes et de référents participe à l’accompagnement et à la sensibilisation des personnels (lutte contre les discriminations liées au genre, les violences sexistes et sexuelles ; promotion de l’égalité). L’appropriation du plan Égalité 2024-2026 6

leur permet de le décliner et d’établir concrètement un plan d’action accessible à toutes et à tous en bibliothèque. Les bibliothécaires impliqués bénéficient de l’appui de la mission Égalité pour les nouvelles initiatives : ainsi, il est apparu que les ateliers animés pour les catalogueurs et les catalogueuses avaient particulièrement intérêt à être introduits par une sensibilisation au sujet de l’égalité de genre, assurée par les membres de la mission Égalité de l’université.

Les collections sont en effet directement corrélées au sujet, que ce soit par leurs contenus mais aussi leur utilisation possible : la façon dont les collections sont mises à disposition a des conséquences sur la qualité de l’accueil, notamment des personnes concernées. Parmi ces façons d’y accéder, l’indexation figure en bonne place et a été peu abordée dans les débats professionnels ces dernières années.

Des initiatives internationales existent cependant, comme le projet Homosaurus 7

qui propose depuis les années 1980 un vocabulaire contrôlé des sujets LGBTQIA+ en néerlandais et en anglais. Ce projet a pris une ampleur certaine ces dernières années, utilisé par la Library of Congress depuis 2016 et traduit dans d’autres langues : un projet de traduction en français est en cours 8
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Débuté en 2023, ce projet est porté au Canada par l’université du Québec à Rimouski, l’université de Montréal, l’université Laval et l’université McGill. Voir le support de présentation : https://www.crkn-rcdr.ca/sites/default/files/2024-05/HomosaurusVfre.pdf

ainsi qu’une traduction en espagnol prévue en 2026.

Indexation des questions de genre

À la suite de la remarque d’un collègue concernant la recherche dans le catalogue en ligne de la BSU, une réflexion sur l’indexation des ressources sur les identités de genre a germé. La recherche par sujet avec le terme hermaphrodisme proposait des réponses qui pouvaient surprendre, mêlant des ressources médicales et des études sociologiques relevant de l’intersexuation. Dans cette liste, figuraient aussi bien le titre Pseudo-hermaphrodisme féminin par déficit en aromatase 9

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Véronique Dupont-Carre et Raja Brauner (dir.), Pseudo-hermaphrodisme féminin par déficit en aromatase, [s. l.], [s. n.], 2004.

que le titre L’androgyne décadent : mythe, figure, fantasmes 10
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Frédéric Monneyron, L’androgyne décadent : mythe, figure, fantasmes, Grenoble, Ellug, 1996.

. Ce constat s’est nourri de formations suivies par les coordinatrices du Système universitaire de documentation (Sudoc) 11 de la BSU où étaient évoquées les questions LGBTQIA+ dans les bibliothèques, d’échanges avec les référentes et référents Égalité ainsi que de messages postés sur les listes de diffusion de l’Agence bibliographique de l’enseignement supérieur (Abes). Ces derniers abordaient aussi le traitement des notices d’autorité de personnes transgenres. Il est alors apparu nécessaire de mener un travail pour faire évoluer certains termes du vocabulaire Rameau 12 et les pratiques des catalogueurs et catalogueuses de la BSU sur les concepts liés à l’identité de genre et à l’identité sexuelle.

Un chantier né à la BSU…

Rameau est l’outil privilégié pour indexer le contenu des ressources dans le Sudoc. Ce langage est géré par le Centre national Rameau au sein de la Bibliothèque nationale de France (BnF), et est utilisé par de nombreuses bibliothèques universitaires et de lecture publique francophones. Dans chaque établissement, les correspondantes et correspondants Rameau sont les relais du Centre Rameau et de l’Abes. Ce réseau prend en charge l’information des catalogueurs et catalogueuses ainsi que la transmission des demandes de modifications ou de créations de concepts pour que le langage puisse rendre compte des évolutions de la société, de la science, de la médecine, etc. Ces demandes se font à partir du Fichier national des propositions Rameau 13

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Les outils de découverte proposent aussi bien des réponses issues de bases de dépouillement d’articles que des notices de monographies conservées dans les bibliothèques et signalées dans le catalogue national Sudoc, les seules à pouvoir être modifiées. Une liste de notices bibliographiques pour lesquelles il fallait faire évoluer les concepts existants ou en ajouter de nouveaux a été élaborée à partir de recherches bibliographiques sur les termes en lien avec le sujet. Cette liste a permis d’identifier 11 descripteurs à faire évoluer pour :

  • passer de la notion de sexe à celle de genre ;
  • permettre la distinction entre hermaphrodisme et intersexuation.

Ces propositions d’évolution ont été discutées et formalisées avec la correspondante Rameau et les collègues de la mission Égalité de l’établissement, pour s’assurer de la cohérence et de la pertinence des demandes.

La première étape était d’ajuster le vocabulaire Rameau pour le faire correspondre à un usage actuel sans perdre les possibilités de recherches sur des termes qui ne sont plus en vigueur mais qui restent utiles et utilisés par les usagères et les usagers. La seconde étape était de transmettre à l’équipe ces changements. Un atelier a été imaginé pour présenter les évolutions obtenues et expliquer les nouvelles préconisations, suite aux demandes validées par le Centre Rameau. Organisé en mars 2025, il s’est inscrit dans le cadre du mois de l’Égalité et des événements proposés par Sorbonne Université pour sensibiliser les membres du personnel et la communauté étudiante aux questions de genre.

Pensé en trois temps, cet atelier a permis :

  • des échanges entre la mission Égalité et une quinzaine de collègues catalogueurs et catalogueuses ;
  • de faire des recommandations sur l’usage des concepts ayant été créés ou ayant évolué ;
  • de réfléchir ensemble sur l’indexation de ressources pouvant poser question.

Ce projet a finalement dépassé le cadre de la BSU et permis de tisser des liens avec d’autres universités, d’autres instances, mais également d’autres projets et d’autres formes de valorisation.

… devenu chantier collaboratif hors les murs

Par définition, un tel chantier repose sur une dynamique de coconstruction. Il est pluriel, mêle des aspirations diverses, concilie des contextes culturels différents mais complémentaires, confronte des besoins historiques ou géographiques à des besoins médicaux ou biologiques. Une seule règle : rénover Rameau dans une forme d’entente cordiale et bienveillante autour d’une même préoccupation, la prise en compte ajustée des questions de genre.

En maîtres d’œuvre : les architectes du Centre Rameau analysent la faisabilité des demandes d’ajouts, de modifications ou de suppressions dans Rameau en fonction de leur cahier des charges, puis assurent tout l’accompagnement nécessaire depuis l’ouverture du chantier jusqu’à la réception des travaux, à savoir la synthèse finale des demandes. Leur sort est ainsi scellé : elles sont validées, rejetées ou ajustées.

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Figure. Synthèse du chantier Rameau, genre et sexualités

En maîtres d’ouvrage : les artisanes de la BSU sont les correspondantes logistiques du chantier. Des coordinatrices Sudoc aux correspondantes Autorités Rameau, elles déterminent les premières orientations, mettent en place un calendrier des tâches et posent les premières briques avec des termes Rameau jugés discriminants en indexation, en particulier lorsqu’ils amalgament genre et sexe. Elles collectent également les briques d’autres institutions impliquées dans ce chantier : les bibliothèques de l’Université Rennes-2 14

et de l’Université de Lorraine 15, l’Humathèque Condorcet 16, le centre de documentation André-Georges Haudricourt (AGH) 17
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Centre de documentation de l’unité propre de service « Appui à la Recherche et Diffusion des Savoirs » (ARDIS), relevant du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) : https://ardis-ups2259.cnrs.fr/centre-de-documentation-agh/

et le Centre Maurice Chalumeau en sciences des sexualités (CMCSS) de l’Université de Genève. À chacune et chacun sa charpente et sa spécialité. Les artisanes et artisans suisses s’emparent ainsi du volet sexualité puisqu’il s’inscrit dans la continuité d’un chantier Rameau que le CMCSS avait déjà mené quelques mois auparavant ; celles et ceux de l’Humathèque de celui du féminisme. L’édifice prend forme et il doit sa singularité à la diversité de l’ensemble des contributions. Ses premières images parviennent au Centre Rameau sous la forme d’une liste de demandes compilées et portées par la voix unique de la correspondante Rameau des domaines de lettres et sciences humaines de la BSU. Démarre alors la phase de mise en conformité…

Brique par brique dans Rameau

Entre novembre 2024 et mars 2025, le Centre Rameau recueille 185 demandes de mise en conformité de Rameau sur deux volets : genre et féminisme. Le volet féminisme n’est pas abordé en détail ici, même s’il nourrit de nombreuses demandes (141 sur les 185). Mais dans les faits, le Centre Rameau n’a validé qu’une seule de ces demandes, à savoir Journée internationale des droits des femmes remplaçant Journée internationale de la femme, et a différé le traitement de toutes les autres. Il s’agit là de toutes les demandes commençant par le terme Femmes : Femmes artistes, Femmes auteurs, Femmes écrivains, Femmes scientifiques, Femmes diplômées, Femmes divorcées, etc. Voici la réponse faite par le Centre Rameau à ce sujet : « historiquement, le vocabulaire Rameau a été structuré afin de faciliter la recherche des termes par index. C’est ce qui explique, par exemple, que des autorités aient été ainsi libellées : Joueurs de football (plutôt que footballeurs), Femmes écrivains (plutôt qu’écrivaines ou autrices). En ce qui concerne la féminisation des noms de professions, le nombre d’autorités concernées est beaucoup plus vaste que celui de[s] demandes. Il est par ailleurs déjà prévu que les instructions portant sur des sujets aussi importants (masculin/féminin, singulier/pluriel, etc.) soient menées conjointement par le groupe de travail national qui pilote la réforme de Rameau et par le Centre Rameau, dans le cadre de la dernière étape de cette réforme… » 18

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Quant au volet sur le genre, sur les 44 demandes formulées, quatre ont été directement validées et ont donné lieu à des créations. Il s’agit de Aromantisme, Fluidité de genre, Hermaphrodisme (biologie) et Personnes asexuelles.

La création du terme Aromantisme, sous le terme générique Orientation sexuelle, est étroitement liée à la transformation du terme Asexualité lui aussi spécifique d’Orientation sexuelle. L’aromantisme caractérise concrètement l’orientation affective d’une personne qui ne ressent pas ou peu de sentiments amoureux (c’est sa note d’application), tandis que l’asexualité désigne l’orientation sexuelle d’une personne qui ne ressent pas ou peu de désir sexuel (c’est sa note d’application). Certes, ce n’est pas pleinement satisfaisant car il n’existe pas de point d’accès propre à l’orientation affective ou sentimentale. Néanmoins, Orientation amoureuse et Orientation sexuelle et affective sont des termes employés pour Orientation sexuelle, point d’accès qui présente également une note d’application justifiant ses deux acceptions, sexuelle et sentimentale. Le terme Asexualité qui préexistait dans Rameau est ainsi détaché de tout lien d’équivalence avec Abstinence sexuelle. Le terme Abstinence sexuelle est néanmoins conservé et devient point d’accès. Le constat est similaire pour le terme Personnes asexuelles, car sa création est elle aussi étroitement liée à la transformation du terme Asexualité et vient remplir un manque dans Rameau sous Personnes LGBTQIA, avec toujours une note d’application qui précise que ce sont des personnes qui ne ressentent pas (ou peu) de désir sexuel.

La création du terme Fluidité de genre, sous le terme générique Non-binarité, vient également répondre à un besoin constaté sur la caractérisation de ce qu’on appelle également Genre fluide 19

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Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), Orientation sexuelle, identité de genre et intersexuation : de l’égalité à l’effectivité des droits, DILCRAH, 2022 : https://www.dilcrah.gouv.fr/files/2024-02/CNCDH%20Rapport%202022%20Droits%20LGBTI%2C%20pdf%20accessible.pdf

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La création du terme Hermaphrodisme (biologie) est, quant à elle, liée à la distinction désormais faite avec l’hermaphrodisme dans son acception médicale, en tant que type d’anomalie de la différenciation sexuelle, Hermaphrodisme (médecine), terme qui renvoie vers Intersexuation. Il est impossible de faire totalement abstraction du terme Hermaphrodisme qui n’est aujourd’hui plus reconnu par la médecine moderne comme un terme correct. Cependant, il doit continuer à exister pour qualifier les documents antérieurs (ouvrages d’art et d’histoire notamment) pour lesquels ce terme prévalait.

Évidemment, les créations dans Rameau sont la première fierté et la vitrine du chantier parce qu’elles alimentent la richesse du vocabulaire à la disposition des personnes en charge de l’indexation. Mais pas uniquement ! Car les transformations, même si elles sont transparentes pour le travail d’indexation, sont, elles aussi, porteuses d’évolutions pour les usagères et les usagers qui trouvent désormais dans leurs recherches par mots sujets, des nuances selon les genres plutôt que selon les sexes. Ce sont tous les termes incluant Différences entre sexes qui s’ajustent désormais au profit de Différences entre genres, notamment dans les domaines liés à l’éducation, à la psychologie ou au langage. De la même manière, tous les termes arguant d’un Rôle selon le sexe lui préfèrent désormais un Rôle selon le genre, que ce soit au travail, dans l’art ou dans les sciences.

Créations, transformations, suppressions, ajustements dans Rameau nourrissent de nouvelles dynamiques, dont celles de concevoir des ateliers mêlant réflexion, sensibilisation, réindexation autour de la question du genre. Mais au-delà du genre, ces dynamiques sont partagées avec d’autres établissements et sur d’autres thématiques…

Sexualités et indexation : le cas du Centre Maurice Chalumeau en sciences des sexualités de l’Université de Genève

En juin 2021, la collection « Michel Froidevaux » est donnée à la Bibliothèque (Division de l’information scientifique) et au Centre Maurice Chalumeau en sciences des sexualités (CMCSS) de l’Université de Genève. Née d’une volonté d’un collectionneur privé de rassembler tout ce qui, pour lui, possédait un lien plus ou moins étroit avec les sexualités, elle se distingue par une grande richesse et variété de contenus. Échappant aux cadres des disciplines académiques traditionnelles, le travail de catalogage de la collection Froidevaux n’est pas seulement un exercice technique, mais constitue, avant tout, un travail de construction et de réflexion collective visant à faire entrer, avec un souci éthique, les sexualités en bibliothèque.

Ces défis se manifestent particulièrement au moment de l’indexation : la collection, peu représentée dans les fonds existants des bibliothèques, a rapidement révélé des besoins spécifiques ainsi que les limites, voire l’absence, d’une terminologie adaptée aux sexualités dans le vocabulaire Rameau. Face à ces constats, l’équipe du CMCSS a entrepris un travail de réflexion collective sur la manière de décrire ses documents.

Afin de rendre compte le plus précisément possible des besoins particuliers pour l’indexation des sexualités, l’utilisation d’un thésaurus spécialisé – éventuellement à constituer – a été envisagée. Le choix de Rameau s’est toutefois imposé au vu des liens avec d’autres domaines (sociologie, médecine, psychologie, etc.), afin de ne pas isoler la collection et de lui garantir un accès unifié et transversal au moyen du vocabulaire partagé par l’ensemble des disciplines de la Bibliothèque de l’Université de Genève.

Comment faire évoluer Rameau ? La démarche du CMCSS

Face à l’ampleur du travail de catalogage et d’indexation de la collection, représentant plus de 50 000 documents imprimés, il a été décidé de procéder par segments thématiques répondant à des besoins particuliers (en particulier les expositions) : travail du sexe, spatialité sexuelle, etc. De nombreuses discussions ont eu lieu pour identifier les manques, repérer les incohérences et proposer des alternatives. Ce travail s’est concrétisé en mai 2024 par la transmission au Centre Rameau d’un premier dossier contenant 26 propositions 20

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Qui ont donné lieu à 9 validations, 7 ajustements et 10 refus.

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Celles visant à introduire de nouveaux termes d’indexation (Escorts ; Personnes queers) ont été relativement bien acceptées lorsqu’elles étaient suffisamment étayées.

C’est également le cas de celles qui portaient uniquement sur la modification de la forme du terme d’indexation (en ajoutant un qualificatif, par exemple).

Les propositions visant à faire accepter un terme précédemment exclu ont eu moins de succès, dans la mesure où une telle modification remet en cause les indexations déjà effectuées au sein des bibliothèques utilisant Rameau.

Les termes d’indexation Drag kings et Drag queens, précédemment rejetés vers Travestis, ont toutefois été acceptés.

Un cas particulièrement sensible dans le domaine des sexualités est celui du terme Perversion sexuelle, qui a une forte connotation morale 21

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Le terme Perversion sexuelle appartient à un cadre moral propre à une période historique. Son usage contemporain est problématique car l’homosexualité, par exemple, a longtemps été rangée dans cette « catégorie » au même titre que d’autres comportements considérés à l’époque comme des déviations (fétichisme, sadomasochisme, etc.), traduisant davantage les préjugés et discriminations de l’époque que des connaissances scientifiques. Par ailleurs, les pratiques illégales regroupées sous ce terme sont également définies sous l’angle criminel (Pédophilie sous Abus sexuels à l’égard des enfants).

et qui regroupe de nombreuses pratiques sexuelles différentes, mais qui reflète néanmoins une conception qui prévalait à une certaine époque. Le terme Pratiques sexuelles (actuellement rejeté vers Sexualité) semblait mieux approprié pour indexer de nombreux documents, mais le remplacement pur et simple du terme aurait conduit à « gommer » le contenu d’autres documents « historiques ». Cela avait conduit l’équipe à proposer le terme Concept de perversion sexuelle, mais la décision du Centre Rameau a finalement été de remplacer Perversion sexuelle par Paraphilies, qui reste néanmoins connoté car défini en tant que « déviation du comportement sexuel ».

Améliorer Rameau : une démarche collective

Nos réflexions dans le domaine des sexualités ont débouché sur des constats plus larges, rejoignant ceux des collègues de la BSU (absence de termes précis, hiérarchies problématiques, biais implicites). Rameau a été initialement construit sur un biais de genre : les termes au masculin (Chirurgiens) portent sur les hommes et les femmes et s’il existe un terme spécifique pour les femmes (Femmes chirurgiens), ce n’est pas le cas pour les hommes.

La représentation de certaines personnes par rapport au groupe dominant (Personnes âgées appartenant à des minorités sexuelles) avait également été relevée.

Le croisement des différentes observations a montré que ces problématiques ne sont pas isolées, mais structurelles, et qu’elles nécessitent d’être traitées collectivement. Les différentes démarches se rejoignent et se complètent et les contacts noués ont montré l’intérêt de fonctionner de manière collaborative et en réseau pour aider Rameau à évoluer. L’expérience du CMCSS n’est pas isolée, elle s’inscrit dans un mouvement plus large, où plusieurs bibliothèques s’interrogent sur la manière de faire évoluer Rameau pour le rendre plus inclusif, plus précis, et en phase avec l’état actuel de la recherche scientifique. Les échanges formels ou informels entre professionnelles et professionnels ont permis de partager ces préoccupations.

Il semble également essentiel d’ouvrir ces réflexions à la recherche ainsi qu’aux personnes concernées par les thématiques, permettant d’enrichir la compréhension des termes, de repenser les hiérarchies implicites et de réduire les biais présents dans le vocabulaire. La prise en charge de ces problématiques a par ailleurs permis de soulever de nombreux autres enjeux éthiques et scientifiques, dans des domaines qui ne relèvent pas directement des sexualités, par exemple des biais racistes, validistes ou classistes, démontrant la nécessité de poursuivre durablement le processus de propositions. Il s’agit en effet d’un chantier qui reste ouvert et qui demande des ajustements de vocabulaire réguliers au fil des découvertes et évolutions sociales et scientifiques et qui doit, à ce titre, être une préoccupation commune des bibliothécaires.

Conclusion

De ce retour d’expérience visant à repenser l’indexation dans une partie de la sphère francophone peuvent être tirés plusieurs enseignements. Les sujets liés au genre et aux sexualités témoignent de la spécificité du travail d’indexation, qui se révèle n’être jamais neutre. L’évolution du vocabulaire Rameau apparaît ainsi comme le fruit de l’engagement de la profession qui œuvre à une amélioration continue et régulière de ses outils, afin de refléter les préoccupations sociales. Cette démarche est plus efficace quand elle s’inscrit dans un travail collectif et collaboratif, dépassant des démarches individuelles pour trouver un appui dans des modifications, créations et exclusions pertinentes.

L’intérêt de la profession pour une indexation à la fois rigoureuse et éthique, notamment lorsqu’il s’agit de personnes discriminées, est porteur d’espoir et nous laisse être optimistes pour la suite. À ce titre, d’autres champs mériteraient d’être explorés, comme l’a démontré récemment la discussion sur la liste de diffusion Sucat des catalogueurs et catalogueuses du Sudoc, interrogeant l’indexation des documents au sujet des personnes en situation de handicap (Enfants inadaptés – Éducation par exemple). Ce chantier nous montre ainsi que nos langages documentaires ne sont jamais figés et qu’il ne tient qu’à nous de les faire évoluer pour faire des bibliothèques des espaces plus ouverts, accueillants et surtout plus justes.