Le monde d’après

Repenser la bibliothèque

Adèle Sini

Le 11 juin 2020, Dominique Lahary et Anne Verneuil postaient sur le blog professionnel de Dominique Lahary, DLog, un long billet détaillant ses inquiétudes quant à l’avenir des bibliothèques. Si la période de confinement a, selon lui, permis de mettre en avant la nature indispensable des équipements de lecture publique, le caractère fragile, non obligatoire ou aléatoire, des budgets qui leur sont alloués et leur nécessaire adaptation au contexte risquent de mettre en péril l’efficience de leurs missions de service publique en réduisant drastiquement leur périmètre d’action.

Les fermetures des établissements et les restrictions imposées pendant ce confinement ont modifié le rapport que les publics entretiennent avec les bibliothèques. Des initiatives ont été mises en place dans l’urgence pour accompagner au mieux ces publics et ne pas rompre brutalement le lien entre établissement, population et territoire. Il a fallu repenser le modèle de bibliothèque tiers lieu tel qu’il était envisagé jusqu’à présent et tenter de faire fonctionner a minima les établissements malgré les contraintes imposées par la situation sanitaire du pays. Les impératifs du déconfinement – distance de sécurité, désinfection des collections, rassemblements limités – n’ont pas rendu plus simple l’accès au livre, à la lecture ou aux activités culturelles, bien au contraire. Les protocoles sanitaires indispensables à la réouverture prévue le 11 mai 2020 ont modifié les modalités de fréquentation et d’emprunt et contribué à complexifier la situation. Ces bibliothèques entravées proposent désormais des services considérablement réduits.

Alors faut-il se réinventer ? Quel chemin tracer pour que la bibliothèque post-Covid ne se transforme pas en simple guichet d’enregistrement et remplisse pleinement ses missions ?

Le décret du 24 mars 2020, modifié le 14 avril 2020, a annoncé la fermeture des établissements recevant du public. Ce décret d’application a résonné comme un coup de tonnerre pour les personnels des établissements culturels. En réaction, la plupart des bibliothèques de taille suffisante ont mis en place un certain nombre de mesures afin de garantir la continuité du service publique et l’accès le plus large possible aux collections et ressources.

Les bibliothèques et médiathèques ont, en effet, multiplié les initiatives et ont ainsi permis l’accès à tout ou partie de leurs ressources, proposé des services innovants et exploité toutes les possibilités offertes par les outils numériques.

Innovantes et ludiques, comme « la BnF dans votre salon », ou pratiques, à l’instar des makers parisiens, les initiatives les plus nombreuses ont concerné l’ouverture des ressources quand cela était possible. Un grand nombre d’établissements a ainsi fait le choix de laisser, pendant toute la durée du confinement, l’accès libre et gratuit à l’ensemble de ses ressources numériques. Outre l’avantage d’être utilisé par le grand public dans un objectif récréatif, cette action a eu comme conséquence directe pour la communauté scientifique de raviver le débat déjà largement entamé autour de l’open source. Ainsi pour Vincent Hachard, directeur adjoint du SCD de l’université de Nantes, « […] cette crise montre à quel point le développement de la science ouverte par le dépôt des publications des chercheurs dans des archives ouvertes est indispensable ».

Autre conséquence de la crise, la multiplication des publications sur le Covid-19, scientifiques ou non, a également remis sur le devant de la scène, s’il en était besoin, le rôle des bibliothèques dans la lutte contre les fake news. De nombreux ateliers d’éducation à l’information avaient déjà eu lieu avant le confinement mais la profusion de contre-informations sur le coronavirus, des publications scientifiques hasardeuses ou incomplètes, ou plus simplement la publication d’informations non vérifiées, ont rendu indispensable l’accès à une information fiable.

Conséquence inattendue, les initiatives des lieux de culture, bibliothèques comprises, ont modifié la notion d’accessibilité universelle. Difficilement effective depuis sa promulgation en 2005, la loi a paradoxalement pris tout son sens lors de la période de confinement. Le développement des services à distance a eu pour conséquence d’élargir et d’organiser l’offre disponible et de favoriser l’accès aux ressources pour des personnes empêchées. L’Association des paralysés de France a d’ailleurs vigoureusement salué les efforts déployés par les ministères de la Culture et de l’Enseignement supérieur.

S’il ne s’agit que d’exemples et qu’il est difficile de dresser une liste exhaustive de l’ensemble des dispositions prises par les bibliothèques, il est notable que chacune d’elles a contribué à redéfinir ou à consolider la place des établissements de lecture publique dans les paysages politique et social. Présentes malgré les fermetures, les bibliothèques ont contribué à maintenir un lien social parfois fragile et à assurer l’accès à la culture. Elles ont permis de divertir et d’informer un public le plus large possible, ont participé à l’effort collectif et se sont imposées comme incontournables en contribuant largement à « tenir » pendant les mois d’enfermement.

Le déconfinement a inauguré une nouvelle période de turbulence.

Le 28 avril 2020 a été annoncée la réouverture de certains lieux culturels le 11 mai 2020. Les établissements de lecture publique ont fait partie de la première vague. Cette annonce du gouvernement a été diversement appréciée. Très attendue par les lecteurs, elle est, en revanche, à l’origine de nombreuses craintes chez les professionnels des bibliothèques.

Une fois la surprise de l’annonce passée, les différentes structures se sont organisées en vue d’une réouverture progressive. Afin d’aider les bibliothécaires et les élus locaux, l’ABF (Association des bibliothécaires de France) a publié, dans un document très détaillé, une série de recommandations. L’association préconise la mise en place de quatre phases de déconfinement. Les modalités de la gestion des risques, sanitaires ou juridiques 1

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Les collectivités territoriales restent frileuses. Elles engagent leurs responsabilités pénale et administrative. Les articles L310-1 du Code du patrimoine et L121-2 du Code pénal en particulier stipulent ainsi que la responsabilité des tutelles peut être engagée en cas d’infraction commise par une bibliothèque ou d’une violation manifeste des conditions particulières de sécurité prévue par la loi. La responsabilité administrative des édiles peut également être invoquée pour les mêmes raisons, sous réserve cependant de prouver le lien de causalité entre la faute et la personne responsable

, les conditions indispensables à une réouverture sécurisée (respect des gestes barrières, adaptation des locaux, protection des personnes vulnérables et des personnels…) sont précisées et le document met en lumière les difficultés qui ne manquent pas d’entraver le bon fonctionnement des établissements. La diversité des risques évoqués permet de se rendre compte de la complexité de l’entreprise. Très peu prises en compte par les tutelles, les bibliothèques présentent des particularités que l’ABF ne manque pas de souligner et une adaptation des consignes générales de réouverture des ERP (établissements recevant du public) s’est avérée nécessaire selon la nature des territoires, des locaux, des publics et des collections. Les conditions imposées de réouverture ont modifié les notions de temps, d’espace et de mouvement en bibliothèque.

Le temps tout d’abord. Les bibliothèques passent de l’immédiateté, de l’instantanéité de l’emprunt ou de la consultation sur place au temps plus long de la commande. La désinfection des documents, vecteurs possible du virus, impose la mise en quarantaine des documents et un retour aux communications différées. Les documents doivent désormais être réservés assez tôt. Flâner dans les rayons n’est plus possible, mettant à mal l’idée de sérendipité. La remise en cause de l’accès direct aux collections correspond à une remise en cause radicale de la bibliothèque telle qu’elle est pensée aujourd’hui et à un retour au fonctionnement des années 1970. Un grand bond en arrière.

L’espace ensuite. La mise en quarantaine des documents, l’établissement de sens de circulation et le respect des gestes barrière supposent une modification de l’espace et une adaptation des locaux. On assiste à une remise en cause de l’architecture et de l’aménagement. Plus de grand fauteuil mais des surfaces lisses pour aider à la désinfection, plus de grand plateau mais des espaces individuels pour limiter les contaminations, etc. La bibliothèque n’est actuellement plus envisagée comme un lieu où l’on reste, où l’on stationne. Elle est un lieu de passage. La modification de l’espace induit aussi une inégalité entre les structures, les plus petites d’entre elles ne peuvent souscrire à ces exigences et ne pourront rouvrir avant un certain temps. Le maillage territorial tissé depuis quarante ans en prend un coup.

Le mouvement enfin. Lieux d’échange, de rencontre, d’activités, la bibliothèque redevient statique. Silencieuse. Les règles générales de protection des personnes dans les établissements recevant du public s’appliquent : port de masque, visières, hygiaphone et gestes barrières. L’inverse de ce que plaident les professionnels depuis plus de vingt ans : le rapprochement, la convivialité, le lien.

Ces mesures contraignantes de protection des publics et des personnels sont également onéreuses et l’acquisition du matériel de protection se fait au détriment des budgets, déjà serrés, consacrés aux acquisitions ou à la programmation d’activités culturelles. Les professionnels s’alarment sur ces questions et craignent que les bibliothèques ne fassent encore les frais des arbitrages budgétaires qui ne manqueront pas de survenir dans la crise financière qui s’annonce.

Ces modifications posent questions. La fréquentation réduite des locaux et une diminution de l’activité des établissements apparaissent indispensables afin de garantir la sécurité des personnels et des publics en cette période de pandémie mais quid de la bibliothèque telle qu’on la connaît ? Comment faire en sorte que tous les publics s’y retrouvent malgré un périmètre d’action amputé, notamment de son volet social ? En favorisant l’inclusion de certains publics, en permettant l’échange entre les personnes ou, bien sûr, en permettant l’accès à la culture, les bibliothèques sont bien plus qu’un simple guichet d’enregistrement. Premier service culturel de France, la diversité des activités traditionnellement proposées permet de créer du lien dans les territoires et contribue à tisser un réseau social dense. Service de proximité, parfois seul service public encore à disposition, l’attachement des publics à leur bibliothèque n’est plus à démontrer. Les personnels des bibliothèques vont d’ailleurs souvent bien au-delà de leur rôle de professionnel de l’information et s’investissent auprès des populations qu’ils desservent. Les bibliothèques ne sont pas un ERP comme les autres.

Une deuxième vague épidémique n’est pas annoncée dans l’immédiat. Ce temps de répit sera le temps de la reprise d’une activité progressive. Mais, à la suite de Dominique Lahary et Anne Verneuil, ce peut aussi être un temps pour repenser la bibliothèque, garder le bon et préparer le pire.