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Projet READ

Recommandations, ebooks, et algorithmes débrayables – Journée du 9 décembre 2016

Emmanuel Brandl

Cette journée d’étude, organisée à l’Université de Grenoble Alpes (UGA) par Françoise Paquienséguy (professeur des universités en Sciences de l’information et de la communication à Sciences Po Lyon et chercheur au laboratoire Elico), Olivier Zerbib (maitre de conférence en sociologie à l’UGA et chercheur dans l’Unité Mixte de Recherche – UMR – PACTE), et Marie Doga (maitre de conférence en sociologie à l’UGA, également chercheur dans l’Unité Mixte de Recherche – UMR – PACTE), avait comme point de départ l’hypothèse selon laquelle étudier la mise en marché et les conditions de médiation et d’accès au livre numérique permettrait d’éclairer les enjeux de la recommandation algorithmique et de la « smart curation » (combinaison de la recommandation algorithmique et humaine), en passant par les plateformes et bibliothèques, pour s’intéresser aussi bien aux stratégies d’innovation des grands acteurs industriels qu’à celles des acteurs locaux plus modestes.

L’objectif de cette journée d’étude était de poser les bases d’un projet de recherche permettant de caractériser les enjeux professionnels et les logiques industrielles qui résultent d’un phénomène généralisé de dématérialisation numérique des contenus. Afin de compléter les travaux qui ont déjà été menés sur d’autres secteurs culturels (la musique, le cinéma) et sur les plateformes médiatiques, les interventions pluridisciplinaires (chercheurs et ingénieurs) ont orienté leurs réflexions sur la question du développement du marché du livre numérique.

Fabienne Soldini (chargée de recherche au CNRS, UMR Lames), a présenté une recherche qui débute sur les réceptions lectorales et les sociabilités littéraires qui se réalisent sur cinq sites numériques de communautés de lecteurs, comportant des espaces réservés aux critiques des livres par les usagers lecteurs, ainsi que de forums de discussions sur les livres et la lecture, où le prescriptif côtoie, voire se mêle, avec le ludique, témoignant d’une désacralisation de la lecture. L’offre de ebooks est très diverse : un seul des sites permet de télécharger des ebooks gratuits, des romans pour l’essentiel tombés dans le domaine public, les autres proposant des partenariats commerciaux avec des librairies en ligne ou avec des petites maisons d’édition, mais aucun avec des bibliothèques. La classification des livres téléchargeables s’opère en fonction de la durée supposée de la lecture ainsi que du thème, éclatant le découpage traditionnel en genres littéraires au profit de mini-segments pointus et redondants.

Jean-Marc Francony (maître de conférence en Sciences de l’information et de la communication au département SHS de l’UGA et chercheur au laboratoire Pacte –Unité mixte de Recherche du CNRS–), a présenté quant à lui la plateforme MediaSwell, qu'il développe. Il s'agit d'un dispositif expérimental permettant de réaliser des collections de données massives extraites du web et des réseaux sociaux. Très modulaire et paramétrable ce dispositif a été imaginé pour suivre au fil de l'eau et dans la durée le développement d'événements inscrits à l'agenda médiatiques tels que les élections présidentielles ou les jeux olympiques. Dans le contexte particulier du groupe recherche, Jean-Marc Francony propose d'utiliser MediasWell comme outil d'élaboration et d'évaluation de représentations temporelles dont la finalité pourrait être de rendre compte des dynamiques et des configurations d'acteurs ou de ressources sur le web en faveur de l'accès au livre numérique.

Proposant une synthèse de recherches récentes, Aude Inaudi (maître de conférence en Sciences de l’information et de la communication au département SHS de l’UGA, chercheur au Groupe de recherche sur les enjeux de la communication –Gresec–), a exprimé différents enjeux sociaux, politiques et économiques liés à la lecture et aux bibliothèques numériques. D'une part, l'offre proposée aux bibliothèques dans le cadre du projet PNB (Prêt Numérique en Bibliothèque) limite l'autonomie des bibliothèques en matière de politique d'acquisition et de prêt (embargo sur certains titres, complexité technique et économique de l'offre, perte de maitrise des collections et des budgets, etc.). Elle rend plus difficile la distinction entre discours commercial et médiation culturelle en proposant un discours prêt à l'emploi (uniformité des notices, des présentations, etc.). D'autre part, le livre n'est qu'un outil parmi d'autres pour accéder à un contenu documentaire ou fictionnel. Il est en concurrence avec une diversité d'autres outils et doit se trouver sur les trajectoires numériques de ses lecteurs potentiels. Il devient dès lors opportun de repérer les points de rencontre entre offre et trajectoires, d'explorer les nouvelles formes du livre, et d'étudier l'évolution des prérogatives des professionnels du secteur.

Dans la communication intitulée « Analyser les pratiques et les traces des lecteurs sur le web », Mariannig LeBéchec (maîtresse de conférence en Sciences de l’information et de la communication à l’Université de Poitiers et chercheur au CEREGE –CEntre de REcherche en Gestion– IAE Poitiers), a présenté ses recherches sur les pratiques de lecture et écriture numériques à partir d’une méthode quali-quantitative qui couple une approche ethnographique et une topologie d’un web du livre en France. Dans une conversation comme sur le web, il est difficile de dissocier la circulation matérielle du livre et l’immatérialité des pratiques de lecture, autrement dit, l’échange d’un bien et d’un avis. Le web permet ainsi d’amplifier ces circulations et de transformer l’échange en en gardant une trace. Le lecteur communique son expérience de lecture en ouvrant un blog ou un compte auteur sur Babelio.com, site web d’agrégation d’avis, voire de critiques, qui s’appuit de plus en plus sur un univers de référence et de goûts. Le lecteur y recherche des surprises et tente de s’extirper de cette « bulle » tant décriée avec les algorithmes des plateformes. Mais les compétences techniques peuvent être discriminantes et des lecteurs vont alors entrer dans des logiques de dépendance à des systèmes d’exploitation pour éviter notamment les questions d’interopérabilité.

Benoît Epron et Emmanuel Brandl, respectivement maître de conférence en Sciences de l’information et de la communication et Ingénieur de recherche, tous deux à l’Enssib (Ecole nationale des sciences de l’information et des bibliothèques), sont enfin revenus sur une série de travaux menés autour du lectorat numérique en bibliothèque (caractérisation des usagers et des usages). Ces travaux permettent de faire émerger trois analyses principales : ils montrent d’une part que les effets liés à l’appartenance sociale reconduisent sur le terrain du livre numérique les logiques connues de distinction sociale à l’œuvre dans l’univers des pratiques culturelles, d’autre part que les logiques exploratoires à l’œuvre en bibliothèque sont questionnées dans l’environnement documentaire numérique et notamment par les outils de recommandation algorithmique et, enfin, que ces deux aspects induisent des enjeux professionnels en lien avec la maîtrise des outils de médiation et la place d’une « compétence numérique » pour les professionnels des bibliothèques.

La journée s’est close sur une série d’échanges entre les intervenants et la salle. Ces échanges, qui ont suivi les interventions, ont permis d’identifier trois pistes principales de réflexion pour l’élaboration d’un programme de recherche :

1) Du point de vue des usagers, la mise en œuvre de compétences périphériques à la lecture génère, dans un contexte d’éclectisme culturel, une synergie des pratiques consuméristes et culturelles qui atténue de plus en plus la différence entre les bibliothèques et les librairies en ligne.
2) La recommandation algorithmique généralisée dans les univers dédiés au livre ne permet pas d’en porter les spécificités. En termes de stratégie de positionnement, la smart curation, via des algorithmes débrayables serait un moyen de valoriser les compétences numériques sur la base de sa propre littératie numérique.
3) Un démonstrateur de smart curation, développé à partir d’un référentiel de compétences professionnelles (bibliothécaires et e-libraires indépendants) et de pratiques d’achat ou d’accès aux livres numériques, serait le moyen de tester la mise en place d’algorithmes de recommandation débrayables à partir de portraits de lecteurs différenciés, et ce, tout particulièrement dans le cas de l’offre publique légale.