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« Où sont les bibliothèques spoliées par les nazis ? Tentatives d’identification et de restitution, un chantier en cours »

Colloque international BULAC/BNF – Paris, 23 et 24 mars 2017

Frédéric Lemarteleur

Dans l’émission « Mémoires Vives » sur RCJ, avec le concours de la Fondation Pour La Mémoire de La Shoah, Martine Poulain (chercheur et auteur du Livres pillés, Lectures surveillées paru chez Gallimard en 2008 et complété en 2013), confirme qu’environ 90 à 95% des personnes et institutions spoliées en Europe sont juives. De plus, ont été spoliées les grandes bibliothèques institutionnelles et privées slaves, arméniennes, polonaises, mystiques, artistiques, syndicales et politiques.

Une constante apparaît rapidement dans le processus des spoliations. Dès l’invasion, les agents du Reichssicherheitshauptamt (RSHA), de l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR) et de l’administration militaire soviétique (SWAG) saisissent précisément les livres. Ils travaillent, en effet, avec des listes établies préalablement. Les livres sont ensuite expédiés en Allemagne ou en Union Soviétique.
Pour la France, Madame Martine Poulain avance le chiffre d’au moins cinq millions de livres spoliés. Combien de livres spoliés au total en Europe ? Où sont ces livres ? Comment et à qui les restituer ? Voilà quelques-uns des enjeux du colloque organisé les 23 et 24 mars à Paris.

Je rapporte d’abord deux faits marquants avec les interventions de Mesdames Eve Netchine (Bibliothèque nationale de France) et Annette Wierworka (historienne et membre de la Commission Matteoli).

Dans le fonds de livres venus de 17 pays rédigés en langues allemande, yiddish, russe, française et autres, dont il fut question avec Madame Eve Netchine, figure une bibliothèque appartenant à une même famille juive vivant en France depuis environ une vingtaine d’années au moment de la Seconde Guerre Mondiale.
On y trouve de la littérature classique et contemporaine qu’il est de bons goûts de posséder et de connaître. Des albums pour enfants, de l’Avant-garde d’Europe Centrale, des études et des pamphlets politiques de plusieurs mouvances juives ou non, des ouvrages sur le Bund (« l’Internationale juive socialiste »), des guides de voyage à destination des grandes capitales occidentales, un précis d’Agriculture, une brochure sur le « paradis juif soviétique » le Birobidjan, des rapports sur l’antisémitisme, un livre sur la Palestine (et aucun sur la religion) viennent compléter cette bibliothèque familiale. A la maison, on parle et lit le français, le hongrois et l’allemand couramment.
Mais que sait-on d’autre sur cette famille ? Combien sont-ils ? D’où viennent-ils ? Quel métier exerçait le père ? La mère ? Quelle école publique fréquentaient les enfants ? Que sont-ils devenus ? Et à qui appartiennent leurs livres, qui ne trouvèrent pas preneurs à l’Hôtel Drouot (jouissant alors du monopole des ventes publiques) et confiés après guerre par la Commission de choix à la Bibliothèque nationale de France ? Pour rappel à l’Hôtel Drouot, en 1942 10% des vacations étaient des ventes dites « Judaïca », en 1944 on peine à trouver quelques lots dans les ventes généralistes.

A propos de l’intégration des livres spoliés et intégrés à la BnF, il est rappelé par Mesdames Pasquignon et Bellon que ceux-ci sont intégrés, à l’issue de la période de prescription, à compter du 3 avril 1979 et non dévolus, en vertu de l’article 2236 du Code Civil, c’est-à-dire à condition que le propriétaire n’ait pu être identifié. Ces livres reçoivent la mention « Commission de récupération artistique » dans le Registre des Dons.
Sur le thème des mesures légales adoptées par les pays détenant des livres spoliés, je retiens la Loi Brüg en Allemagne votée en 1957, et le vote du Parlement autrichien en 1998, obligeant les institutions à prouver l’origine des livres. De plus, je continue de m’interroger sur l’affirmation de Madame Christina Kostner-Pemsel, à savoir qu’il n’y aurait en Autriche que deux ou trois bibliothèques publiques qui détiennent des livres spoliés.

Annette Wierworka, dans la discussion qui suit, précise qu’il convient de faire la distinction entre « spoliation » et « pillage ». La spoliation est un vol légalisé par des actes écrits tandis que le pillage ne laisse aucune trace. Par exemple, avec la collection d’ouvrages d’art de Pierre Guerquin, on parlera de pillage de circonstance quand ses trois caisses d’objets et d’ouvrages d’art ont été ouvertes et partiellement vidées au Crillon par Hans Speidel.

On aura compris que les spoliations et pillages répondent à plusieurs motivations : économiques, scientifiques, artistiques, mystiques et militaires.
Sur ces deux dernières catégories, Michel Vermote rappelle que la bibliothèque théosophique de Bruxelles fut spoliée. A n’en pas douter, celle-ci devait être mise à disposition de l’« Ordre noir » d’Heinrich Himmler, au même titre que la Bibliothèque de l’Ecole rabbinique à Breslau. Cette dernière, en grande partie retrouvée en Silésie et forte de 40.000 ouvrages au moins avant la Shoah, fait l’objet encore d’âpres discussions : à qui appartient-elle aujourd’hui réellement ? A la communauté juive de Breslau qui n’a plus de lien avec la communauté juive d’avant la Shoah ? Aux communautés juives dans le monde et il faudrait alors la disséminer entre les Etats-Unis, Israël et le reste du monde ? A Israël seul ? Et comment expliquer alors que le spolié devienne spoliateur ? A l’Allemagne ? Le bourreau peut-il se voir attribuer légalement les biens de ses victimes ?

A propos d’Israël, cette remarque d’Anna Kawalko de l’Hebrew University of Jerusalem : c’est le Ministère des Affaires religieuses qui gère le fonds des livres spoliés et, à ce jour, aucune demande de restitution n’a été formulée.

Quand on parle de spoliations des livres au motif militaire on entend « livres trophées ». Josef Staline engrangeait les trophées de guerre dont les livres spoliés par son armée pendant sa progression vers l’ouest. Il est impossible de savoir combien de livres et bibliothèques saisis sont partis en arrière du front ou ont été confiés aux pays satellites comme le souligne Mikhaïl Afanassiev de la Bibliothèque historique de Russie de Moscou.
Les livres des bibliothèques polonaises de Paris ont été retrouvés à Dresde puis expédiés à la Bibliothèque d’Etat Lénine. Des livres majeurs de la franc-maçonnerie, notamment celui de Giuseppe Loti sur le 33e degré, ont été retrouvés à la Bibliothèque historique de Russie. 100.000 livres maçonniques dorment encore à Poznan.
Rien que pour la Bibliothèque historique de Russie, au moins 300.000 livres spoliés y ont été versés. Sans compter qu’entre les années 1945 et 1948, des millions de livres ont été expédiés pour garnir les rayons des bibliothèques d’Etat partout en Union soviétique.
Comme le rappelle l’éminente spécialiste Patricia Kennedy Grimsted, des livres de la Bibliothèque Tourgueniev ont été retrouvés sur l’île de Sakhaline et il est impossible de dénombrer les bibliothèques soviétiques qui ont reçues des « livres trophées ».
L’Union soviétique, puis la Russie, n’a que très peu restitué au prétexte que la gestion des livres spoliés est confiée à l’administration militaire et que les bibliothèques restent des bibliothèques d’Etat dont il est possible néanmoins de consulter les catalogues.

Un cas particulier rapporté par Ekaterina Oleshkevich du Jewish Museum and Tolerance Center à Moscou : celui des archives privées de Rabbi Yossef Yts’Hak Schneersohn. Rabbi Yossef Yts’Hak Schneersohn, plus connu sous l’acrostiche de Rabbi Rayats, est le cinquième Maître de la cour ‘Hassidique de Loubavitch et considéré de son vivant comme le dirigeant du judaïsme mondial. La bibliothèque Schneersohn est consultable à Moscou mais le SWAG refuse toute idée de restitution au siège Loubavitch basé à New York.
Le sort des archives était moins connu jusqu’à présent. Elles furent saisies et conservées par le RSHA à Varsovie en 1940 puis par les Soviétiques en 1944 pour être envoyées d’urgence à Moscou et classées « secret défense ». Ces archives sont composées aujourd’hui d’au moins 89 dossiers et 17 000 feuillets et renferment des lettres, des documents de la vie quotidienne et des enseignements kabbalistiques.

Ce colloque fut très riche d’enseignements depuis le cas des spoliations en Norvège jusqu’à l’apport indéniable d’internet comme l’a développé Monika Biesaga de la Jagiellonian University à Cracovie dont les recherches portent sur la spoliation des livres de la Bibliothèque juive publique de Cracovie. Grâce aux réseaux sociaux, il fut possible de retracer, par exemple, l’itinéraire d’un livre de la Esra Library : Allemagne, la Knesset en Israël, Oxford en Grande Bretagne et Cracovie enfin - d’où l’expression de « livres errants ».

Je conclus ce compte-rendu non exhaustif avec des pistes de recherches sur internet proposées pendant ces 2 journées : http://www.claimscon.org (site de la Claims Conference), http://gallica.bnf.fr (site de la BNF), http://www.fondationshoah.org (site de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah), http://www.commartrecovery.org et http://www.lootedart.com (sur les spoliations artistiques), http://www.jhi.pl (site du Emmanuel Ringelblum Jewish Historical Institute en Pologne) et http://www.memorialdelashoah.org (pour consulter les listes des institutions et personnes spoliées établies par Madame Poulain).