entête
entête

Nouveaux usages et espaces collaboratifs et créatifs

Journée d’étude, BPI – Mardi 12 mai 2015

Sophie Bobet-Mezzasalma

Le mardi 12 mai, au Centre Georges Pompidou à Paris, s’est déroulée une journée d’étude organisée par la BPI sur le thème des « Nouveaux usages et espaces collaboratifs et créatifs ». Christine Carrier, sa directrice, a introduit cette journée en évoquant son importance. Plus de 400 participants issus de toutes structures et régions étaient rassemblés pour tirer les conséquences de ces expériences nouvelles que sont les ateliers, FabLabs, espace de coworking. Comment penser ensemble l’accès aux collections et ces partages de savoir ?

Panorama et enjeux des nouveaux usages
et espaces collaboratifs et créatifs en bibliothèque

• Présentation par Vincent Chapdelaine, directeur de l’entreprise Espaces temps

Avec la percée du numérique, une anxiété est apparue dans le monde des bibliothèques. Plus qu’un changement lié au web social ou web 2.0, il s’agit en fait d’un changement sociétal auquel elles doivent faire face. Deux angles d’analyse prédominent : la culture du « faire » ou du « maker », et les usages liés à la « conversation ».

Les Mechanic’s Institute, nés en Ecosse vers 1820, seraient l’ancêtre des Fab Labs. Ils ont foisonné au XIXe siècle dans le Commonwealth : à la fois bibliothèques, musées, convertis aux nouvelles technologies, mais aussi lieux de rencontre pour les travailleurs. Le café parisien est, lui aussi, perçu comme l’archétype du lieu de rassemblement social. Ray Oldenburg, dans The Great Good Place, identifie trois types de lieux : le domestique, le travail, le social. Deux composantes essentielles en font un troisième lieu : sa neutralité, son dynamisme. Les bibliothèques ont tout le potentiel pour devenir de véritables troisièmes lieux, portant une mission culturelle et éducative.

Usages

Lié à l’évolution du numérique, une culture du travail en communauté se développe depuis une quinzaine d’années avec l’explosion du maker, du Do It Yourself (DIY). Derrière cette culture perce l’utopie de s’affranchir de l’univers industriel en produisant avec ses propres outils. Le Museomix ou le Biblio Remix en sont des exemples.

Les outils numériques sont des catalyseurs d’usages, mis en œuvre par des communautés virtuelles. Ainsi du « skillshare », qui réunit des activités autour de l’échange de connaissances ou d’activités culturelles. Existent aussi des pratiques axées sur la conversation, autour de l’échange d’idées (les World Café, Design Jump). Il s’agit de mettre en contact des usagers pour faire émerger des innovations (Rencontres citoyennes, Creative Mornings). Le numérique permet à tout citoyen de devenir l’organisateur d’évènements publics.

Espaces

Une typologie des lieux se dessine avec d’abord les Maker Space, comme le hacker space, lieu de rencontre créé à Berlin par des programmeurs qui souhaitaient travailler en commun sur des jeux vidéo. Cet espace rassemble le plus souvent des fans de science-fiction, de science, des militants du web, touchant la culture underground. Plus informel que les Fabs Labs, il se matérialise par des Workshop, des conférences.

Le Fab Lab est le lieu idéal d’appropriation des technologies et des usages matériels. Lieu véritablement ouvert et gratuit, on peut y créer des objets pour des raisons utilitaires ou simplement ludiques au moyen d’imprimantes 3D. Répondant à une charte bien définie, les Fab Labs ont un site : www.fabfoundation.org/.

Hanging out, messing around, geeking out, soit l’importance d’être à l’aise pour mieux approfondir une connaissance. La chercheuse Mimi Ito a réalisé une série d’études ethnographiques sur des adolescents, qui démontrent que ceux-ci ont besoin de se sentir bien pour profiter du lieu. Si messing around implique l’idée de bidouillage, geeking out est davantage interactif.

Les ruches d’art sont également en pleine croissance, mais à l’antipode du lieu technologique, il s’agit davantage d’ateliers de développement de pratiques artistiques amateurs, où chaque participant apprend de l’autre. C’est plus un prétexte à la cohésion sociale, une communauté d’échange autour des pratiques artistiques. Il existe aussi les bibliothèques d’outils (espaces pour le prêt d’outils).

Les espaces de coworking, comme la Mutinerie à Paris, sont des lieux d’échange et de rencontre. Les AntiCafé offrent un espace payé à l’heure plutôt qu’à la consommation. Peu d’exemples existent à ce jour en bibliothèque.

L’espace 3C est conçu pour la collaboration et l’échange entre usagers : il doit donc être flexible pour favoriser une liberté totale dans la bibliothèque. C’est le cas des cafés ludiques, ou espaces éphémères.

Au-delà de ces différentes expériences (Fab Lab, média lab, etc.), la force de la bibliothèque réside dans ses collections, son personnel, son ancrage territorial, auxquels peut s’ajouter une dimension participative. La culture contemporaine place l’individu comme auteur du changement. La bibliothèque peut jouer un rôle en facilitant cette rencontre entre les usagers. Il ne s’agit pas d’adapter la bibliothèque aux nouveaux usages mais de la transformer en une structure flexible capable de s’adapter au changement.

La bibliothèque est un verbe,
un lieu d’activité et de création !
L’Urban Workshop : le coworking et maker space de
la bibliothèque municipale d’Helsinki

•Présentation par Lotta Muurinen, Urban Workshop, BM d’Helsinki

Capitale de la Finlande, Helsinki abrite 36 bibliothèques pour une population de 600 000 habitants. L’Urban Workshop fait partie de la bibliothèque municipale depuis son ouverture en octobre 2013. Il s’est construit au-dessus d’une bibliothèque existante dédiée à l’informatique. Les « customers » ont été impliqués dès le début dans le projet.

Pourquoi dans une bibliothèque?

A cette question, Lotta Muurinen précise que cela répondait à une demande des usagers. Dans le cadre de consultations participatives sur la future bibliothèque d’Helsinki, des groupes d’usagers réfléchissent à un Maker Space ouvert à tous, où chacun peut venir apprendre, quel que soit son niveau de connaissance, comme ces usagers qui venaient en bibliothèque se familiariser avec l’internet dans les années 1990. Le lieu est gratuit, sauf pour les impressions 3D, pour lesquelles le matériel est facturé 40 centimes. Le personnel intervient pour transmettre ses compétences. Cet endroit est également destiné à promouvoir l’économie locale en s’adressant aux petits entrepreneurs. La formation de compétences et la mise à disposition de technologies nouvelles font partie des missions des bibliothèques. Aujourd’hui sont proposés des imprimantes 3D, scanners 3D, vinyl cutter, badge maker, video editing, postes multimédias. Ce qui donne du sens à tout cet équipement : le personnel qui en fait la médiation. Ils sont actuellement cinq, et reçoivent 3 à 500 personnes par jour. Spécialistes des logiciels informatiques, ils sont des « travailleurs des médias », ouverts d’esprit autour de l’idée : Let’s find out together et Staff is here to help.

« This is your space »

L’espace fait actuellement 300 m². Muséal, il est difficilement malléable. Il côtoie un autre espace dédié aux ateliers où les usagers peuvent proposer des thèmes. Il n’y a pas un type de customer, mais un panel très large, depuis l’entrepreneur qui souhaite réaliser un prototype jusqu’au retraité. Cette variété des publics tient à la variété des types d’espaces proposés. A 90 %, ces ateliers sont le fait des usagers. Les acquis de cet espace : plus de customers d’un nouveau type (designers, entrepreneurs, acteurs urbains), intéressés d’apprendre par le « faire ». Si les livres restent importants, il y a d’autres manières de faire. La bibliothèque sert ainsi d’incubateur qui canalise des énergies créatives.

La future bibliothèque

Son ouverture est prévue pour décembre 2018. Elle fera environ 10 000 m². Les trois étages seront caractérisés par des univers et des modalités d’usages différents :

-au 1er : un lieu de rencontre propice aux discussions ;

-au 2e : un Maker Space, qui pourra aussi, en certaines occasions, inclure des usages de lecture.

-au 3e : les collections, abritées par un dôme de verre, pour donner l’impression de lire « comme dans un nuage » ;

La médiathèque intercommunale entre Dore et Allier,
une démarche collaborative,
de la conception au mode de fonctionnement

• Présentation par Jean-Christophe Lacas, chef de projet, et Aude Van Haeringen, directrice de la médiathèque départementale du Puy-de-Dôme

Lezoux, plus qu’un projet, est une méthode de travail basée sur une démarche collaborative, de l’émergence du projet jusqu’à sa réalisation finale. Après deux ans et demi, cette expérience, qui aura associé les partenaires, les élus, et la population, arrive à la phase de construction.

Le projet

Il s’agit d’un territoire de 14 communes, pour 600 000 habitants, situé entre deux rivières, la Dore et l’Allier, où la pyramide des âges tend à se rajeunir avec, dans le même temps, une augmentation des plus de 75 ans. Un territoire en mutation donc, hébergeant peu de structures culturelles : 3,5% des populations sont touchées par les bibliothèques. La construction d’un équipement culturel intervient dans ce contexte. Il s’agit d’abord d’identifier les besoins de la population, mission confiée à un bureau d’études, qui sollicite les compétences des partenaires. Les bibliothécaires sont rapidement intégrés à la démarche, et le schéma de lecture est adopté dans le contrat local de développement. Une étude de faisabilité est validée, et un nouveau schéma est esquissé autour du numérique, avec une redéfinition du rôle de la bibliothèque. Il est voté en 2011. La question de la place du numérique suscite un appel à projet de la 27e région, laquelle s'appuie sur les pratiques des utilisateurs, suivant des méthodes employées par des ethnologues, des designers pour rendre les services publics « désirables ». L’idée est de favoriser l’immersion pendant trois semaines, avec cependant deux obstacles : le chef de projet n’est pas encore nommé, l’étude est déjà lancée et a rendu ses conclusions. Un agent de la BDP s’est prêté à la résidence, un chef a ensuite été recruté, enfin le cabinet d’étude a accepté d’avoir le regard d’une autre structure. Chacun des partenaires a une attente différente : le conseil général souhaite une réflexion sur la médiation, la communauté de communes une étude renforcée sur le projet de labellisation.

La résidence s’est déroulée sur trois semaines distinctes sur plusieurs mois, suivies de rencontres publiques. La première phase d’immersion auprès des habitants a interrogé ceux-ci sur leurs attentes. La seconde phase, d’idéation, a permis de proposer des prototypes sur des points identifiés (biblio box, fonds participatif, échange de savoir-faire). La dernière phase, durant laquelle des prototypes ont été testés, a donné lieu au plan d’usage.

Le plan d'usage

Il comprend plusieurs notions : le fonds participatif, la convivialité et la citoyenneté, l’échange de savoir-faire, la production de contenus culturels, les pratiques numériques et les services associés.

Les espaces doivent être nombreux et ouverts, avec une fonction évolutive. Le lieu doit associer l’idée de complémentarité, adaptabilité et modularité. Il s’agit de susciter l'envie de ce lieu à la population avant qu’il ne soit construit. Aujourd’hui, Lezoux est un laboratoire.

De la place pour demain

En attendant la construction, plusieurs chantiers ont cours : un chantier d’écriture sur la « médiathèque », un travail mené avec les collégiens (plans d’architecture, lego…). L’idée de la bibliothèque existe dans et hors les murs avant même d’être créée.

La nécessité de prévoir des lieux hybrides est encore plus fondée en milieu rural où il faut regrouper en centres (santé, ressourcerie, troisième lieu…).

Cette démarche, qui associe l’université, a ainsi permis à l’élu de replacer le projet dans une logique de territoire. La place de la médiation y est fondamentale.

Forum des projets

Afin de permettre aux participants d’échanger avec différents responsables d’expérimentations, un Café forum a été organisé de 13h30 à 15h15. Une façon originale de mettre en place l’aspect participatif en favorisant un échange plus personnalisé avec les intervenants.

Enfin, une table ronde réunit Michel Briand (responsable de formation à Telecom Bretagne et membre du Conseil national numérique), Lionel Dujol (responsable du développement numérique au sein de la direction de la lecture publique du réseau des Médiathèques Valence Romans Sud Rhône-Alpes), Audric Gueidan (en charge de l’espace public numérique de la médiathèque François-Mitterrand – réseau de la médiathèque de la Communauté d’agglomération du Plateau de Saclay–, manager du Fablab mobile des Ulis), et Ophélie Ramonatxo (conservateur à l’Institut français de Madrid).

Michel Briand voit l’avenir de la société de manière générale vers une gouvernance contributive. Cependant, donner à voir n’est pas encore inscrit dans notre mentalité. Le Conseil national du numérique doit favoriser la transition vers une autre société. En 2015, le travail du bibliothécaire est d’accompagner ce changement. Lionel Dujol fait le même constat en insistant sur l’importance aujourd’hui du faire, du collaboratif et du participatif. Il s’interroge cependant sur la difficulté des bibliothèques à se projeter dans ces nouvelles logiques. En même temps, le bibliothécaire ne doit pas être l’outil du FabLab, seulement son animateur.

Quant à Ophélie Ramonatxo, elle revient sur son expérience des Idea Store dans un contexte de crise, et Audric Gueidan, sur celle d’ateliers mobiles aux Ulis.

Tous les participants ont reconnu le rôle des bibliothèques dans cette évolution du faire ensemble dans un lieu perçu comme un lieu de coopération entre bibliothécaires et usagers. Car, ainsi que le souligne Annie Dourlent, directrice de la coopération à la BPI, la bibliothèque appartient d’abord aux usagers.