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Lire en prison

Journée ABF Bretagne / Livre et lecture en Bretagne – 7 avril 2017 – Rennes

Franck Pelhate

Livre et lecture en Bretagne, en partenariat avec le groupe Bretagne de l’Association des bibliothécaires de France (ABF), organisait vendredi 7 avril 2017 une journée d'étude intitulée « Lire en prison », à la Maison des associations de Rennes.

« Quelles actions de prévention de l’illettrisme autour des bibliothèques en détention ? » C'est à cette question que les intervenants ont apporté un panel de réponses à travers des retours d'expériences et la présentation de réalisations innovantes, et plus particulièrement autour du projet « Quartier Livre ».

La journée a été lancée par Olivier Pichon (président du Groupe Bretagne de l’ABF) et Christian Ryo (directeur de Livre et lecture en Bretagne). Ce dernier a notamment rendu un hommage ému à Armand Gatti, décédé la veille (Armand Gatti fut l'un des premiers écrivains, à être allé dans les prisons pour rencontrer les détenus et leur rendre leur dignité).

Retour sur le projet régional « Quartier Livre »

Christine Loquet (chargée de mission « Publics éloignés du livre », Livre et lecture en Bretagne, et chargée de mission régionale Lecture-Justice), a expliqué la genèse de « Quartier Livre ». L'essence du projet est de permettre la lecture pour tous et en particulier pour ceux qui ne viennent pas en bibliothèque. C’est aussi proposer des lieux d'écoute et d'échanges.

Dans toutes les prisons françaises, les bibliothèques sont obligatoires. Effectif dans toutes les prisons bretonnes, ce projet issu de « Facile à lire » tend à répondre à une préoccupation forte liée à l’illettrisme ; la DRAC et la DISP en étant les partenaires administratifs et financiers. À travers ce dispositif, il faut souligner l'installation de mobilier, en dehors des bibliothèques initiales, autour de livres choisis spécifiquement pour les prisons. Pour un impact plus important, il convient de faire vivre les livres à travers la médiation et par l'intervention de compagnies et d'auteurs, par exemple.

Maïlys Affilé (chargée de communication pour Livre et lecture en Bretagne), a mis l'accent sur l'identité visuelle du projet. Un appel à candidature auprès des artistes bretons a été lancé pour la réalisation d'un logo. C'est le graphiste, peintre et illustrateur rennais Arnau Garin qui a été sélectionné. La réalisation d'un site internet (Wordpress) a permis de mettre en valeur le projet et de faciliter le lien entre les partenaires. Le mobilier, réalisé avec des détenus, permet souvent une présentation faciale des livres (arbres à livres, labyrinthe, modules en cartons, mobiliers sur roulettes, etc.). Les présentoirs sont situés dans les lieux de promenades, unités de soins, couloirs, salles de sports ; en résumé : dans des lieux de passage.

Pour attirer davantage l'attention des détenus sur les livres, des compagnies locales ont été sollicitées. Ainsi, Udre Olik, en Ille–et–Vilaine, lit des extraits de livre afin de susciter l'envie. À Brest, Clakbitumes propose des ateliers d'écriture. Les textes sont ensuite mis en voix par les détenus et des accompagnants.

Évaluation du dispositif Quartier Livre

Pour les prisons concernées par le projet, le bilan est positif à tous niveaux : accueil favorable de la part de tous les directeurs de prison, pertinence des mobiliers, participation des détenus, apport de couleurs dans des centres généralement gris. Les éléments d'évaluation permettent de noter que les lieux choisis pour déposer des livres correspondent aux besoins (à une exception près). Les ouvrages circulent librement sans contrainte avec les risques de non-retour, ce qui fait partie du jeu : il faut trouver un juste milieu et rester vigilant pour assurer le renouvellement. Faire jouer les partenariats, expliquer la notion de bien commun, assurer le réassort, alimenter et faire vivre le projet, sont des éléments qui permettent de pérenniser l'action. Dans le choix des livres, les détenus boudent les lectures qu'ils jugent « glauques ou tristes ». Les livres abîmés en raison de l'humidité liée à certains lieux sont plus facilement délaissés. La réalisation du carnet « Quartier livre » à 3500 exemplaires a été perçue positivement. Les détenus se trouvent ainsi mis en valeur, le carnet leur offrant la possibilité de leur donner une image favorable vers l'extérieur et la famille.

« Les espaces de lectures, ce sont des espaces humanisés dans des lieux souvent froids et tristes. »

Témoignages croisés des acteurs du projet

Magali Simon (cartonniste, de Tortuedodouce), anime un atelier de fabrication de mobilier, à la maison d’arrêt de Brest. Elle a expliqué le déroulement de la commande qui consistait à réaliser un meuble « facile à lire » conçu avec les détenus, avec les contraintes que celui-ci soit peu encombrant et facile à déplacer.

La professionnelle a souligné l'importance de prendre un temps d'appropriation du projet avec les détenus, permettant la mise en valeur des connaissances de chacun. Le lancement de l'atelier passe par la mise en œuvre d'une dynamique de groupe demandant réflexion, travail manuel et construction. Les ateliers et la lecture permettent de prendre le temps : choix des couleurs, des matériaux (cartons, vieux livres, papier recyclé), utilisation de colle réalisée à base de farine et d'eau, etc. La finalité est de réaliser un objet qui soit fonctionnel, serve aux autres, valorise les détenus, accroche le regard et suscite la curiosité. Ces meubles ont été signés par les détenus, fiers de leur réussite.

Gwenola Le Deuff (enseignante), a expliqué le choix des lieux où sont installés des présentoirs au centre pénitentiaire de Lorient-Ploemeur (hall d’accueil de la prison, salle de sports, etc.) et les contraintes auxquelles il faut s'adapter en milieu carcéral pour les ateliers (mobiliers légers, non dangereux, ciseaux à bouts ronds, etc.). Actuellement, la rotation des livres est bonne et l'équipe des soignants de l'unité sanitaire a fait un retour très positif : le livre permet d'engager la conversation de façon plus détendue lorsque les détenus arrivent avec un ouvrage qu'ils ont eux-mêmes choisi. Emprunter des beaux livres, des carnets, de la couleur, procure du plaisir.

« Des photos, une signalétique adaptée, des textes, agrémentent le couloir de l'espace sanitaire. Sport, nature, écologie, arbres, sont des thèmes très demandés. Surtout à Ploemeur, centre pénitentiaire très bétonné et gris ».

Retour sur la résidence de Laurence Vilaine

Laurence Vilaine (auteure nantaise), était en résidence à la maison d’arrêt de Saint-Brieuc pendant six semaines au premier semestre 2016. Gaëlle Larher (réseau des bibliothèques de Saint-Brieuc), a expliqué le fonctionnement de cette résidence et le choix de l'auteur. Une préparation importante en amont à été nécessaire (appel à projet, tâches administratives, budget, etc.). Les conditions permettant suffisamment de souplesse à l'artiste, pour qu'elle ait la possibilité de la création et du choix d'un thème, devaient être réunies.

Laurence Vilaine est intervenue en milieu carcéral suite à l'appel à candidature. Avec un rythme de deux à trois rencontres par semaine, cette première expérience a permis de constater qu'il était indispensable d'assurer une dynamique d'accompagnement ainsi que des ateliers, car présenter des livres sans un apport humain se révèle insuffisant. Le choix de l'auteure a été très important, car c'est sa personnalité qui a permis la réussite du projet. Laurence Vilaine a apporté son univers pour proposer un moyen d'expression, des pistes d'écritures, pour embellir et enrichir les textes puis les restituer et libérer la parole lors de leur lecture. Dans le cadre de la prison où le rythme du temps est différent, les émotions sont amplifiées, la relation est directe, franche et honnête, sans détour. Laurence Vilaine a mené le groupe, assuré la cohésion, la chaleur, l'ouverture et fait vivre l'atelier d'écriture.

Une restitution de ce travail, par la lecture, a eu lieu dans la prison. Accompagnée par Delphine Bretechet, la réalisation d'un CD avec les voix des détenus a ensuite permis de sortir ce projet de la prison. La volonté de mettre en valeur les paroles des détenus à travers un support qu'ils ont pu remettre à leur famille, a été très positivement reçue.

Yannick Nicolas, surveillant à la maison d’arrêt de Saint-Brieuc, a aidé à faciliter l’accès aux différents intervenants. Il mesure les évolutions : « l'administration pénitentiaire a évolué dans ses missions en permettant l’accès à la culture et les interventions extérieures. Il est important de faire prendre conscience aux personnels de l’intérêt de cette démarche. Cela permet d'établir un échange, un rapport de confiance qui permet de désamorcer les conflits à venir ». Le surveillant rappelle toutefois la nécessité, pour chaque projet, d'avoir un cadre bien précis et structuré. Lorsqu'un détenu sort de l'atelier, il peut continuer à travailler, à penser et à écrire. « Cela permet de se projeter, de se lancer un défi. Peu importe le résultat final, si ça ne sert qu'à ça, ça sert déjà à quelque chose... » remarque Yannick Nicolas, en ajoutant que l'apport de la culture en prison permet de se vider la tête, de se faire du bien, « et si cela permet d'une façon ou d'une autre un travail de réinsertion, c'est encore mieux ».

« Toucher les publics éloignés de la lecture fait partie des missions premières des bibliothèques ».

Les interventions impromptues de la compagnie Udre Olik

Philippe Languille et Laurent Menez (Compagnie Udre Olik), ont, tout au long de cette journée, proposé à la soixantaine de participants présents des exemples de textes lus dans des maisons d’arrêt.

Les deux comédiens lecteurs ont présenté des lectures saupoudrées d'humour où une « jugeote » est l'épouse du juge et « un délit », une action de mauvais coucheur, où Rimbaud se lit en déchirant des pages. À travers des coups de cœurs, ils réinventent ainsi les poèmes à crier, établissent une complicité, facilitent des exercices d'articulation, proposent des jeux d'appropriation des textes et des mots, offrent des exercices de lecture et travaillent sur la construction et la déconstruction des textes.

Le but est d'amener une certaine forme de fantaisie. En lisant des extraits de livres à leur façon, ils permettent aux lecteurs de prendre un chemin d'appropriation détourné. Ces morceaux de textes sont lus dans une sorte de performance, dans des endroits inattendus. Les livres sont ensuite proposés à la lecture. Dispenser ce type d'avant-goût au lecteur potentiel peut lui donner envie d'aller plus loin. C'est aussi, parfois, proposer un accompagnement à la lecture : faire sentir des odeurs de laurier, de romarin à des gens qui en sont privés depuis parfois très longtemps, relier le texte au mouvement, à la musique, etc.

Les comédiens-lecteurs auraient souhaité élargir l'expérience et lire pour le personnel carcéral (médical, administratif, cuisiniers, surveillants).

Partage d'expériences

La commission ABF « prisons et hôpitaux »

L'ABF a été présentée par Hélène Brochard qui a plus particulièrement expliqué le fonctionnement de la commission « prisons et hôpitaux », dont elle est responsable. Créée en janvier 2011, cette commission est constituée de huit personnes issues de médiathèques, ou autres structures (CRL par exemple) ou associations, de toutes régions et avec différentes formes d’interventions et d'expériences.

Les compétences requises pour l'hôpital et la prison étant les mêmes (adaptation aux publics éloignés ou empêchés), la commission offre ses compétences afin de développer différents éléments : la veille informative, les groupes de travail IFLA, des outils de travail adaptés, des journées d'études, les conseils d'auteurs ayant déjà opéré en milieux fermés, etc. La commission est aussi force de propositions vers les pouvoirs publics et de sensibilisation vers les bibliothécaires.

Ainsi, le livre « La bibliothèque, une fenêtre en prison (ABF) médiathèmes », permet d'apporter des réponses aux questions que tous les professionnels, bibliothécaires ou partenaires, peuvent se poser. C'est un outil de ressources pour soutenir les actions en apportant des exemples concrets, les textes de référence, ainsi qu’une diversité de partenariats et de mode d'interventions.

Le blog de la commission se veut participatif, avec un espace dédié aux descriptions d'expériences dans les prisons ou les hôpitaux. Ce travail permet notamment de réfléchir aux conditions nécessaires pour avoir une bibliothèque de qualité en prison.

Un club de lecture original à Brest

Dominique Leroux (librairie Excalibulles), Carole Le Natur (bibliothèques de Brest Métropole) et Lena Ledu (coordinatrice culturelle de la Ligue de l’enseignement du Finistère), ont présenté un club de lecture original. Installé à la maison d'arrêt de Brest, le club propose une saison culturelle étoffée (projection de films, arts en prison, animations diverses), des dépôts de livres réalimentés tous les trois mois, ainsi que des rencontres d'auteurs et de libraires. Des animations régulières ont lieu au sein de ce club de lecture né en octobre 2014. Pour Carole Le Natur, chaque mois est l'occasion de partager un moment convivial, discuter, échanger et partager des coups de cœurs avec les détenus.

150 documents ont été présentés autour de 19 clubs de lecture, et une vingtaine de ces documents ont été proposés par les détenus eux-mêmes. 74 détenus ont participé au projet qui va au-delà de la lecture (sortir de sa cellule, partager, échanger, parler). Les groupes varient en taille de 1 à 8 participants et le public est composé de jeunes mineurs, d'hommes et de femmes. Les points de lecture s'approprient les lieux de passages communs (salle informatique, gymnase, etc.). Les intervenants ont constaté que les romans proposés au début de l'expérience n'étaient pas toujours adaptés à la demande. Les documents les plus demandés sont des BD, des témoignages, des histoires vécues, des documentaires de société et des livres sur les animaux et la nature.

Dominique Leroux s'est greffée sur le projet suite à une envie citoyenne après les attentats de Charlie Hebdo, avec un désir de proposer un peu de légèreté, de la science-fiction, de la BD, etc. Elle avoue y mettre beaucoup d'énergie, en forme de challenge professionnel, « il faut se creuser la tête pour choisir des nouveautés qui puissent intéresser ce public ».

L'édition d'une brochure « Envie de lire », où figurent les coups de cœur des participants au club de lecture, a été réalisée. Le point frustrant est le peu de retour d'informations et d'appréciations de la part des détenus et du public.

Une émission littéraire sur le canal vidéo interne

C'est une autre approche qui peut donner des idées : l'initiative, intitulée Biblio, portée notamment par Séverine Clerc et Aurélien Zann, consiste en la présentation d'une émission diffusée sur le canal interne (TV pour les détenus) de Metz. Ce centre comporte un quartier femmes, un quartier mineurs, et quatre bibliothèques.

Les détenus présentent des livres, des CD, des vidéos, à travers une émission télévisée ; l'objectif est d'amener à la prescription des livres aux détenus par d'autres détenus. Moment de vie culturel, c'est un acte fort et bien reçu pouvant servir de levier de réinsertion. La prison n'est pas qu'un lieu de punition, elle doit aussi être présente pour aider à la réinsertion. Souvent méconnu de la population globale, la culture en prison est un sujet qui peut paraître abstrait.

Des ateliers (cuisine, massage, méditation), réalisés dans les bibliothèques de prisons, permettent une approche indirecte amenant à la lecture. Les bibliothèques de Rennes ont expérimenté avec succès ce type de voies détournées. Le livre peut faire peur : il faut tenter de désacraliser l'objet livre, montrer qu'il est un objet attirant afin de décomplexer le public. Cela peut se faire avec des livres plus faciles, des livres sans textes, des livres audio, des livres que l’on peut regarder, feuilleter ou lire, même si l'on n'est pas en capacité de lire, ce qui permet d'aller au-devant des personnes les plus en difficulté.

Clôture de la journée d'étude

« La moitié des bibliothèques situées à proximité de milieux pénitentiaires ont mis en place des actions, ce qui est trop peu » a souligné Hélène Brochard. Il manque encore des liens et des ponts entre l'univers carcéral et les partenaires. La région Bretagne est particulièrement dynamique grâce à ses acteurs et aux partenariats mis en place. Les professionnels y trouvent leur compte à travers ces missions qui valorisent tous les maillons de la chaîne. Force est néanmoins de constater le manque de visibilité des actions réalisées en prison auprès de la population : celles-ci méritent d'être mieux valorisées.

Visite de lieux de lecture en prison

Une quinzaine de participants à cette journée d'étude ont ensuite visité les lieux de lecture du Centre Pénitentiaire des Femmes de Rennes, situé dans le quartier Sud-Gare. Accueillis par Yves Bidet, le directeur, les visiteurs ont ensuite été guidés par Marie-Annick Morel (major pénitentiaire). Les visiteurs d'un jour ont découvert les présentoirs installés dans les lieux de passage des détenues : la chapelle, la bibliothèque, les salles d'études et la salle de spectacle. Des endroits où la lecture et des animations sont régulièrement mises en œuvre. Ces lieux, complétés par un espace arboré, participent à humaniser la prison et à entretenir un lien entre les détenues, le personnel et le monde extérieur.

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« Ces voix s'élevaient plus haut et plus loin qu'aucun prisonnier n'aurait pu rêver. C'était comme un oiseau merveilleux qui venait voleter dans nos cages. On ne voyait plus les murs et pendant ces courts instants, chaque homme de Shawshank s'est senti libre. » Extrait du film « Les Évadés », (Morgan Freeman, Tim Robin), 1994. Écrit par Stephen King et Frank Darabont.