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Le prêt de livres numériques en bibliothèque : pourquoi investir aujourd’hui ?

Table ronde à l’Enssib – mardi 17 juin 2014

Robin Chauchot

Où en est-on aujourd’hui du prêt de livres numériques en bibliothèque ? Quelles peuvent être les motivations ou les réticences des établissements à s’emparer de la question ? Que peut-on dire de l’offre, du produit, de la demande ? Telles étaient les principales questions de la table ronde organisée par l’Enssib, le 17 juin 2014, à l’occasion de laquelle trois intervenants ont pu débattre sur l’intérêt (ou non) d’investir dans le prêt de livres numériques en bibliothèque.

En guise d’introduction de cette table ronde, Hervé Bienvault (consultant indépendant dans l’édition numérique et administrateur du blog Aldus) explique qu’en tant que modérateur, il prendra la position d’un lecteur numérique. Il partage ainsi son point de vue sur le marché du livre numérique en France, qui selon lui est « un secteur en phase de développement important ». Pour Medhi Lekehal (éditeur), ce marché reste « extrêmement jeune », tout en étant désormais implanté de manière à se développer de façon pérenne. Vincent Bonnet (bibliothécaire et directeur du Bureau européen des bibliothèques et des associations d’information et de documentation) rappelle que les Assises du numérique sont organisées lors du Salon du livre, ce qui, pour lui, montre que les éditeurs sont concernés par la question. Enfin, Laëtitia Barrabès (libraire, e-libraire, cofondatrice des éditions Zebook.com et chargée de l’Observatoire de la librairie et du numérique au Syndicat de la librairie française) souligne que des solutions techniques existent pour mettre en place la vente de livres numériques en librairie, mais que les avis des libraires divergent : certains sont réticents, d’autres enthousiastes, et d’autres sans opinion car mal informés.

Le flou de l’offre de prêt numérique

Pour Vincent Bonnet, le prêt numérique en bibliothèque est aujourd’hui dans un flou juridique, les offres françaises et européennes étant assez faibles. Il cite pour exemple la Grande-Bretagne où sur 100 titres publiés, 15 seulement sont accessibles aux bibliothèques publiques. L’offre numérique qui, globalement, n’est que partiellement développée, y est donc encore plus réduite. Vincent Bonnet cite également la Belgique, où un modèle de prêt d’e-books (400 titres en échange d’une participation de 5 euros) s’est développé. En revanche, aux Pays-Bas, il y a une réelle volonté politique de développer l’accès à la lecture numérique, afin de donner à la population des structures et des services dont elle a besoin.

Pour Numilog, le constat est le même : l’offre n’est pas très développée et doit être améliorée afin de proposer un catalogue large, complet et disponible immédiatement pour les bibliothèques.

L’évolution de la demande des usagers

Vincent Bonnet présente ensuite le dispositif européen EBLIDA et précise que la majorité des bibliothécaires est très motivée par le projet (qui, pour rappel, fonctionne grâce à une exception au droit d’auteur) qui permet le prêt sans rentrer en compétition avec le marché.

Avec l’arrivée des supports numériques, les besoins des usagers changent : les prêts « physiques » sont en baisse, alors que la fréquentation des bibliothèques augmente et que la demande de services numériques devient de plus en plus importante.

Les bibliothèques répondent à cette demande, en proposant notamment la découverte de nouveaux usages : les BDP ont, par exemple, lancé le prêt de liseuses. Pourtant, si toutes les études montrent que le développement de services numériques est primordial, celui-ci ne doit pas se focaliser sur le prêt de ces dispositifs de lecture numérique (smartphone, liseuse, tablette), ceux-ci n’ayant qu’une place temporaire en bibliothèque. Ils restent en effet des dispositifs personnels et assez contraignants à paramétrer au regard du temps de prêt et d’utilisation alloué à chacun.

Les effets de la crise

Vincent Bonnet souligne également que la crise a eu un gros impact sur la gestion des budgets des bibliothèques (et donc sur le développement du numérique) en Europe. Il cite notamment l’Espagne, où les bibliothécaires ont dû se résigner à acheter 43 % de contenus en moins. Pourtant, dans le même temps, les bibliothèques espagnoles ont vu leur nombre d’inscrits quasiment doubler (de 8 à 15 millions). Finalement, c’est au moment où les usagers ont le plus besoin des bibliothèques que celles-ci ont le moins à leur offrir.

Quid de PNB ?

Medhi Lekehal vient ensuite au projet PNB. Comptant actuellement entre 15 000 et 20 000 titres disponibles, le projet a été développé par la plateforme de distribution de livres numériques Eden Livres. Il remarque que les prix sont, chez Gallimard, 1,6 fois plus élevés qu’une nouveauté papier et deux fois plus chers qu’un livre de poche.

Pour lui, PNB est encore au stade de l’expérimentation et nécessite un échange continu entre libraires et bibliothécaires : « Aujourd’hui, on teste, on attend l’avis sur le terrain, quels sont les retours utilisateurs, pour pouvoir ensuite affiner. » Ces expérimentations se concentrent davantage sur les modalités d’accès aux licences que sur les différents formats possibles, les retours d’usage permettant d’affiner le modèle.

Pour Medhi Lekehal, l’objectif de l’interprofession avec PNB est de développer une structure pérenne, simple d’utilisation (notamment dans le téléchargement de documents), à la fois pour le bibliothécaire mais aussi pour l’utilisateur final.

Certaines BM sont engagées dans le projet, comme celles de Grenoble et de Montpellier. Des librairies se sont aussi prononcées en faveur du dispositif, comme la librairie parisienne Le Divan. D’autres vont rejoindre le projet, grâce notamment à l’aide de l’agrégateur ePagine, qui les accompagne dans leurs expérimentations. Toutes les bibliothèques intéressées peuvent demander à se rapprocher de Dilicom, tiers de confiance et service de partage de données du monde du livre, porteur du projet PNB, afin de faire partie du pilotage du projet.

Une question (à l’initiative d’un représentant du réseau Carel) se pose également à propos des bibliothécaires. En effet, comment vont-ils faire, quand les éditeurs proposeront des offres aux conditions de vente différentes, pour garantir un prêt de livres numériques défini pour leurs usagers ? Si plusieurs modalités d’accès existent, comment vont-ils pouvoir harmoniser l’offre pour leurs usagers ?

Medhi Lekehal répond que le numérique est un marché encore assez peu connu et qu’il n’y a pas encore assez de visibilité quant à la façon dont il sera adopté par les usagers de bibliothèque.

La question de la pérennité des collections se pose également. En effet, Vincent Bonnet le souligne lui-même : « aujourd’hui, on achète des accès », les bibliothèques n’étant pas propriétaires des fichiers numériques. Mais alors, si le service n’est plus fourni, que se passe-t-il ? La problématique est en réalité la même que pour la conservation des archives de la documentation électronique en BU, où la pérennité des offres et des accès passe d’abord par la sauvegarde de la licence et la « sauvegarde historique » des bibliothécaires. Souvent, si l’éditeur fait faillite, il n’y a pas de possibilité de récupérer l’accès. Laëtitia Barrabès explique aussi que le bibliothécaire a la possibilité de dialoguer avec les libraires et de faire des propositions quant au contenu du catalogue.

Le catalogue PNB comprenant pléthore de titres, se pose également la question de l’intérêt du lecteur : souhaite-t-il vraiment avoir accès aux 500 000 titres ? Pour Vincent Bonnet, nous sommes dans « une ère de l’abondance, et non plus de la rareté », les bibliothèques doivent donc s’adapter. Mehdi Lekehal et Laëtitia Barrabès soulignent tous les deux que c’est là le rôle du bibliothécaire : les éditeurs et les libraires mettent à disposition une offre, les bibliothèques sont les médiateurs.

Autre interrogation concernant PNB : le dispositif peut-il accueillir des bouquets ? Vincent Bonnet explique qu’en lien avec les offres des grands opérateurs de téléphonie (abonnement TV et autres services), émerge la fourniture du service de lecture. Quelle sera la place des bibliothécaires et des libraires lorsqu’il y aura des accords des grands éditeurs avec ces opérateurs ? Vincent Bonnet fait le pari qu’à la fois bestsellers et œuvres du domaine public en feront partie.

Qu’en est-il de l’évolution de la demande des utilisateurs ? Il s’avère que ceux-ci désirent conserver les conditions d’utilisation qu’ils avaient par le passé, c’est-à-dire avoir accès à une offre aussi riche qu’auparavant et proposant désormais le téléchargement sur leur support de lecture (liseuse, tablette, smartphone, etc.). Tous les formats proposés doivent donc être interopérables.

L’offre PNB ne serait-elle pas financièrement limitée, au regard des budgets des bibliothèques justement de plus en plus limités ? Vincent Bonnet explique que la part actuellement réservée au numérique est encore très faible ; pour lui, un soutien des BDP serait très important. Aussi, le maintien d’une double collection est peut-être l’explication aux coûts encore élevés. Lorsque certains documents ne seront plus qu’en numérique, les coûts baisseront.

Le modèle PNB contient encore, comme en attestent toutes ces interrogations, des zones d’ombre. Aujourd’hui, le problème des bibliothécaires est donc de régler les incertitudes juridiques, afin que les exceptions au droit d’auteur permettant le prêt de livres papier s’appliquent également au prêt numérique.

Le modèle MO3T

Une question provenant du public engendre des réactions dans la salle : pourquoi est-ce que PNB a été « choisi », et non MO3T qui semblait répondre aux attentes des bibliothèques ? Vincent Bonnet explique que ce modèle était utile (les usagers, une fois identifiés, pouvant accéder à des documents numériques via n’importe quel outil), mais que les bibliothèques n’ont pas été mises dans la boucle de réflexion.

Hervé Bienvault précise également que ce dispositif à trois acteurs (éditeurs fournissant les contenus, libraires qui les vendent et nouveaux acteurs qui gèrent les bibliothèques des usagers) n’a rien à voir avec PNB. Il se rapproche plutôt de modèles étrangers (comme le modèle allemand TOLINO et l’opérateur espagnol Telefónica).

Les autres offres

À l’étranger, Vincent Bonnet explique qu’en l’absence de libraires, la négociation entre éditeurs et bibliothécaires est beaucoup plus directe. Mais, pour le moment, aucun modèle de prêt de livre numérique ne se veut satisfaisant.

Une question dans la salle fait de nouveau réagir l’assistance. Est-ce que le streaming ne serait pas la porte de sortie de cette multiplicité d’offres et de contraintes techniques ? Mehdi Lekehal répond que, pour l’instant, il n’y a pas d’offre streaming en tant que telle, ce système étant notamment mis de côté en BU.

Quoi qu’il en soit, une offre de streaming ne serait pas pas un frein à PNB : il pourrait y avoir sans problème une cohabitation de plusieurs offres. Laëtitia Barrabès ajoute même que les librairies ont conscience que les bibliothèques cherchent des modèles. L’intérêt général est de trouver des modèles ouverts, lisibles et cohérents pour les bibliothèques.

Enfin, la question de la possible « cannibalisation » entre vente et prêt numérique se pose et réside notamment dans la propriété du numérique, les utilisateurs ne voulant pas payer un fichier uniquement pour un accès, d’où le prêt et la licence.

Le numérique pose aussi de nouveaux problèmes pour les accès transfrontaliers, que ne posait pas la lecture papier.

Vincent Bonnet termine en précisant que la bibliothèque est et restera pour les usagers un moyen de découvrir des éditeurs, des livres qu’ils iront par la suite acheter en librairie : une complémentarité entre les usages peut ainsi tout à fait se mettre en place.

Investir ou non ?

Pour Medhi Lekehal, la réponse est claire : oui, il y a tant d’expérimentations intéressantes à mener qu’il serait dommage de les conduire sans les bibliothécaires. Dans l’avènement du numérique, les libraires et les bibliothécaires vont devenir de véritables médiateurs. Pour les bibliothèques, c’est un phénomène intéressant qui se profile. Quoi qu’il en soit, il faut investir.

Pour Vincent Bonnet, la vraie question est « peut-on investir ? », et, là encore, oui, il faut et il est possible d’investir, tout en sachant bien que les bibliothèques ne sont pas en position de force, d’où l’importance pour elles de rejoindre les consortiums type Couperin et Carel. Il explique également qu’il est important d’investir dans le prêt numérique en participant à la rédaction des licences et en négociant les tarifs et les conditions appliqués (l’exemple des BU où les tarifs augmentent de façon exponentielle est cité).

Hervé Bienvault clôture la table ronde en s’interrogeant sur la question du coût du programme PNB. Plus de 100 000 euros de développement étant encore a priori nécessaire pour développer l’offre PNB, ces investissements pourraient-ils être mutualisables ?