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La Transition bibliographique au-­delà de la normalisation

Partage des données, impacts sur les métiers, enjeux pour l’offre de services – Bibliothèque nationale de France, 29 juin 2018

Maya Goubina

La Bibliothèque nationale de France et l’AFNOR ont organisé à Paris, le 29 juin 2018, leur journée commune : « La Transition bibliographique au-delà de la normalisation : partage des données, impacts sur les métiers, enjeux pour l'offre de services ».

En introduction, Arnaud Beaufort (directeur des Services et des Réseaux, BnF) évoque les trois défis stratégiques de la Transition bibliographique (TB) : changer d’échelle en matière de FRBRisation des catalogues ; accompagner les équipes au changement ; anticiper les conséquences sur les métiers. Il souligne l’importance de la coopération et évoque les dernières avancées en la matière, avec le passage des données du Catalogue collectif de France (CCFr) sous licence Etalab depuis le 1er janvier 2018 et la validation du Fichier national d’entités (FNE) par le Comité stratégique bibliographique le 7 juin 2018. En outre, le changement de paradigme bibliographique – création des œuvres et des expressions – exige un mélange d’audace et de modestie. Il n’est pas besoin qu’un nouvel outil soit parfait à son lancement. « Un lien vaut mieux que deux tu l’auras », pourrait être la devise de NOEMI, futur outil de catalogage de la BnF.

De la nécessaire normalisation

Stéphanie Roussel (présidente de l’AFNOR/CN46 « Information et documentation » 1) rappelle que le consensus est le principe le plus important dans la conception et la mise en œuvre de la normalisation. Un processus précis d’élaboration des normes (au moins six étapes) permet de respecter ce principe. En France s’y ajoute la phase de l’enquête publique. Cinq commissions regroupent plus de 110 experts et mènent une trentaine de projets au sein de l’AFNOR/CN46, qui est au niveau national le miroir de la commission ISO/TC 46.

Gaëlle Béquet (directrice du Centre international ISSN et présidente de la commission ISO/TC 46 « Information et documentation ») confirme que le processus de prise des décisions peut paraître long et complexe mais permet de garantir le consensus et la transparence. La 45e réunion plénière du Comité technique ISO/TC 46 a eu lieu du 14 au 18 mai 2018 à Lisbonne. Cinq sous-comités y ont présenté leurs travaux : SC 4 « Interopérabilité technique » ; SC 8 « Qualité – statistiques et évaluation de la performance » ; SC 9 « Identification et description » ; SC 10 « Stockage et conservation des documents » et SC 11 « Archives/Gestion des documents d’activités ». Parmi les faits marquants de l’année écoulée, Gaëlle Béquet mentionne la publication de la norme d’échange de données pour l’archivage DEPIP (ISO 20614) reposant sur la norme française MEDONA et celle des dernières versions des normes ISBN (ISO 2108) et ISSN (ISO 3297).

Évolutions françaises

David Aymonin (directeur de l’ABES, Agence bibliographique de l’enseignement supérieur) et Frédérique Joannic-Seta (directrice du Département des métadonnées, BnF) rappellent les principaux enjeux de la Transition bibliographique. Avant tout l’enjeu est humain : faire communauté pour porter et accompagner la Transition bibliographique auprès des bibliothèques. Une approche collective (99 membres de groupes de travail), un site dédié, un numéro spécial de la revue Ar(abes)ques et un dispositif de formations sont les approches déjà mises en place pour accompagner les professionnels.

L’enjeu d’efficacité répond directement à l’objectif premier de la transition bibliographique et à l’ambition de service : adopter les standards du Web pour proposer des données liées ouvertes et en favoriser la réutilisation. Enfin, l’enjeu de cohérence suppose de concilier les besoins de la chaîne du livre et ceux du monde de l’information. Le Fichier national d’entités, « continuum et aboutissement de la transition bibliographique », est un outil dont la co-construction est menée par la BnF et l’ABES et où tous les acteurs de la transition bibliographique pourront coproduire les entités issues de la transition bibliographique (œuvres, expressions, agents, concepts, lieux, laps de temps).

Mélanie Roche (Département des métadonnées de la BnF, présidente de l’AFNOR/CN46-4 « Interopérabilité technique ») présente le modèle IFLA-LRM (Library Reference Model, modèle de référence pour les bibliothèques) qui remplace les modèles FR (FRBR, FRAD, FRSAD) depuis 2017. LRM répond aux mêmes objectifs – expliciter la structure des données et rationaliser le catalogage – tout en permettant de dépasser certaines limites, avec notamment la modélisation des agrégats et des ressources continues. En outre, LRM laisse une marge de manœuvre pour son implémentation locale (par exemple, dans le choix des attributs des expressions pouvant être significatifs pour l’identification de l’œuvre). Enfin, LRM se distingue par une rigueur formelle et intellectuelle (« tout est entité » ; « tout est relation ») au service des cinq tâches utilisateurs (explorer, trouver, identifier, sélectionner, obtenir).

Françoise Leresche (Département des métadonnées de la BnF, présidente de l’AFNOR/CN46-9 « Identification et description ») présente l’impact de la validation d’IFLA-LRM sur les normes ISBD, ISSN (qui deviendra l’identifiant de l’œuvre pour les ressources continues) et RDA. La version bêta du site RDA Toolkit propose une nouvelle présentation du code et, notamment, le regroupement des règles par entités LRM. Françoise Leresche rappelle les principes de l’élaboration du code RDA-FR et présente l’état d’avancement des travaux normatifs. L’ABES et la BnF mènent de façon concertée l’implémentation des règles RDA-FR qui remplacent progressivement les normes AFNOR.

Formations et dialogue indispensables

Renaud Aïoutz (DSI de la médiathèque départementale du Puy-de-Dôme, pilote du groupe Systèmes & Données de la TB) et Claire Toussaint (CRFCB de Rhône-Alpes, pilote du groupe Formation de la TB) soulignent l’impact que la transition bibliographique a aussi bien sur le métier des catalogueurs que sur celui des administrateurs des SIGB. Cependant, les échanges sur les besoins des uns et des autres ne sont pas encore suffisants, même au sein des mêmes établissements. Aussi les groupes Formation et S&D ont-ils mis en place un sous-groupe de travail commun qui contribue au dialogue entre les métiers. En répondant aux questions de la salle, les intervenants évoquent la convention de partenariat récemment signée entre le ministère de la Culture, la BnF et le CNFPT et la préparation des supports de formation dédiés aux agents territoriaux des bibliothèques.

Transition bibliographique en lecture publique

Les trois enjeux de la transition bibliographique – stratégie d’implémentation, impacts sur les métiers et conséquences pour les publics – font l’objet de la table ronde animée par Valérie Bouissou (département des bibliothèques, DGMIC / Service du livre et de la lecture du ministère de la Culture).

Valérie Brujas est la directrice du réseau des médiathèques de Vaulx-en-Velin qui réunit quatre bibliothèques et un bibliobus (prêt mobile « hors les murs »). Le projet de modernisation a inclus l’implémentation d’un nouveau système d’information documentaire, SYRTIS, développé par la société Progilone. Ce système d’information documentaire réunit trois fonctions (prêt, catalogue, administration) et permet la FRBRisation de l’existant ainsi que le catalogage d’après la nouvelle norme. Les processus de catalogage mais aussi les pratiques d’utilisation du catalogue s’en trouvent améliorés et fluidifiés.

Gilles Gudin de Vallerin (directeur du réseau des médiathèques de Montpellier) présente l’objectif et la stratégie de son réseau (quinze équipements). Il s’agit de proposer le catalogue en tant qu’outil de découverte de tout type de collections, y compris des collections patrimoniales. Cela suppose des notices plus riches, des points d’accès mieux contrôlés et des données davantage reliées. La réalisation de cet objectif est soumise à la fois à l’exploitation des bases des deux agences bibliographiques (par exemple avec le service SRU de la BnF) mais aussi à l’exploration de bases de données locales (avec Bibliostratus).

D’après Christophe Torresan (directeur de la médiathèque départementale du Puy-de-Dôme), le rôle des bibliothèques – qui doivent devenir des « maisons de service public culturel » selon le rapport Orsenna – doit être considéré dans le contexte de la réforme territoriale (loi NOTRe du 7 août 2015) et de contraintes budgétaires fortes. Il explique que l’action de son établissement en faveur du réseau des bibliothèques s’appuie sur quatre principes : subsidiarité, mutualisation, proximité, innovation/expérimentation. Son projet de plateforme de services numériques mutualisés s’inscrit dans cette logique.

Les participants de la table ronde soulignent que la transition bibliographique aura des répercussions sur le circuit des métadonnées, sur celui des documents (à terme celui du livre aussi ?) et sur l’ensemble des métiers des bibliothèques, y compris l’encadrement.

Quels enjeux ?

Katell Briatte (Direction générale des patrimoines, ministère de la Culture) indique que l’harmonisation de la production des données culturelles est au cœur de la stratégie portée par le ministère 2. Il s’agit de changer de paradigme en décloisonnant les systèmes documentaires des différents métiers. Le code RDA offre la possibilité d’abandonner les systèmes descriptifs au profit de modèles conceptuels avec des notions et des constructions sémantiques partageables. En quittant les « silos », la donnée cessera d’être une ressource au service d’un système pour acquérir une nouvelle valeur en soi, devenant visible, partageable et réutilisable sur le Web. La co-construction des « graphes culture » 3 permettra une économie de production et offrira de nouvelles expériences aux utilisateurs.

La présentation du futur outil de catalogage de la BnF permet à Emmanuelle Bermès (adjointe scientifique au directeur des Services et des réseaux, BnF) d’évoquer une fois de plus l’importance de l’enjeu humain et de la démarche collaborative. Le prototype de NOEMI (Nouer des Œuvres, Expressions, Manifestations et Items), dont la première version vient d’être proposée aux testeurs, vise à familiariser les professionnels avec le modèle LRM et le code RDA. Mais ce projet soulève beaucoup plus d’enjeux, dont plusieurs dépassent la BnF (évolution des formats et des métiers, problématiques managériales, coproduction des données, etc.) et offre un cadre où l’on peut expérimenter la faisabilité technique et humaine de la transition bibliographique.

Grégory Miura (directeur du SCD, Université Bordeaux Montaigne) invite à ne pas manquer le rendez-vous de l’autonomisation et de l’émancipation de l’action des bibliothèques, tout en dépassant l’interrogation sur le catalogage, celui-ci n’étant qu’un outil. Stratégie de signalement total, dissémination des données sur de nombreux canaux et positionnement sur le chemin des utilisateurs, intelligibilité ou valorisation des productions de bibliothèque sont des objectifs prioritaires. En outre, pour une stratégie renouvelée du service public, il convient de communiquer sur une meilleure utilisation des données sur le Web et de contribuer à la recherche en investissant le champ social et technique. Grégory Miura souligne l’importance capitale de l’investissement des encadrants dans la dynamique de la transition bibliographique.

En conclusion, Sophie Mazens (département de l’information scientifique et technique du réseau documentaire, MESRI) relève que la transition bibliographique impose plusieurs défis. Il est important que l’offre de formation touche tous les professionnels des bibliothèques, y compris les cadres. Le référentiel des métiers des bibliothèques doit évoluer. Par ailleurs, la France participe activement au forum international Partenariat pour un gouvernement ouvert : sans données et référentiels de qualité, ces engagements risquent d’être compromis. Enfin, la transition bibliographique contribue à une meilleure diffusion de la culture.

Pour la première fois dans l’histoire de ces rencontres 4, les débats de cette journée ont été et sont toujours disponibles en streaming.

  1.  (retour)↑  La commission de normalisation AFNOR/CN 46 définit la politique et l’orientation des travaux de normalisation française dans le domaine de l’information et de la documentation. Pour participer à ces travaux : sabine.donnardcusse@afnor.org ou stephanie.roussel@mintika.fr.
  2.  (retour)↑  Cf. le programme HADOC du ministère de la Culture.
  3.  (retour)↑  Cf. la feuille de route stratégique « Métadonnées culturelles et transition Web 3.0 » du ministère de la Culture.
  4.  (retour)↑  Les Journées AFNOR/BnF se tiennent chaque année depuis 2000.