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Architecture des bibliothèques : paroles d’architectes

Journées nationales de l’architecture. 14 octobre 2016

Pascale Pauplin

À l’occasion de la parution de la seconde édition Concevoir et construire une bibliothèque (éd. Le Moniteur), une table ronde donnant la parole aux architectes a été organisée dans le cadre des Journées nationales de l’architecture par le Ministère de la culture et de la communication ainsi que par la Cité de l’architecture et du patrimoine.

Introduction

Guy Amsellem, président de la Cité de l’architecture et du patrimoine, a ouvert cet événement en présentant la bibliothèque non pas seulement comme un édifice dans un paysage urbain mais comme un véritable morceau de ville posant des problèmes complexes de flux et d’intersections. En effet, une bibliothèque est un espace public, un lieu de débat et de démocratie. Elle concentre des enjeux multiples impliquant le public et des espaces, et répond à des usages mixtes. L’architecte doit donc se poser au cœur de ces nouveaux usages.

Agnès Vince, directrice de l’architecture à la Direction générale des patrimoines, a ensuite présenté les Journées nationales de l’architecture dont la première édition s’est tenue cette année. Donner un nouveau souffle à la médiation auprès du public pour faire naître un désir d’architecture : tel a été l’objectif de cette manifestation culturelle. Les bibliothèques sont à la fois architecture publique et architecture du quotidien, espace de l’intime et de l’universel. Ouvertes à tous, elles ont un rôle pédagogique important de sensibilisation à l’espace. Ainsi, le Ministère de la culture et de la communication a pour vocation d’être un promoteur exceptionnel en tant que maître d’ouvrage 1 mais également comme acteur du financement. Par ailleurs, la loi relative à la liberté de création, à l’architecture et au patrimoine 2 instaure un « permis d’expérimenter ». Enfin, Agnès Vince a rappelé que le Ministère de la culture et de la communication travaille avec l’association Images en bibliothèques pour valoriser l’architecture lors du Mois du Film documentaire 3.

Nicolas Georges, directeur adjoint de la Direction générale des médias et des industries culturelles, chargé du livre et de la lecture, a ensuite introduit la seconde édition de Concevoir et construire une bibliothèque comme un outil pour les élus, les maîtres d’ouvrage et les responsables de bibliothèques. Construire un tel bâtiment est en effet un projet politique qui nécessite un dialogue nourri entre les acteurs. À l’heure d’Internet, certains ont pu mettre en doute l’intérêt même de la bibliothèque, pourtant primordiale comme lieu physique s’inscrivant au sein de la Cité. La question première est celle des usages : comment les flux vont-ils s’organiser ? Comment les personnes vont-elles s’approprier le lieu pour faire naître un microcosme de la Cité ? Nicolas Georges a ainsi évoqué ces nouvelles bibliothèques comme étant le fruit d’équipes talentueuses et de villes engagées qui n’ont pas fui leurs responsabilités.

Connaissez-vous Odan Urr ?
Bibliothèques filmées, bibliothèques imaginées

Jean-Yves de Lépinay, président de l’association Images en bibliothèques 4 a ensuite présenté les liens unissant cinéma et bibliothèque. Les films mettant en scène l’architecture des nouveaux édifices éludent les usagers et les professionnels réduits au mieux à des silhouettes.

Ce sont finalement les films de fiction qui retranscrivent au mieux l’architecture des bibliothèques 5. Dans le film Star wars : L’attaque des clones, l’intérieur de la grande bibliothèque des maîtres Jedi rappelle celle du Trinity College de Dublin. Des postes de recherche sont à la disposition des usagers qui peuvent également demander l’aide d’une bibliothécaire au chignon serré. On retrouve ce type de personnage dans Diamants sur canapé de Blake Edwards : elle fait régner le silence et demande à Holly Golightly (Audrey Hepburn) et Paul Varjak (Georges Peppard) de baisser la voix. Le film met en scène la New-York Public Library . Mais c’est dans SOS Fantômes que cette bibliothèque est filmée avec le plus de précision : le porche encadré de deux lions majestueux, la salle de lecture mais aussi les magasins. Enfin, la diversité du public est explorée dans les Ailes du désir de Wim Wenders. La caméra arpente la salle de lecture de la bibliothèque d’État de Berlin et s’arrête sur les ouvrages en libre accès, les postes de prêt ainsi que sur les lecteurs : enfants, vieillards et chercheurs... livrés à leurs pensées. La caméra montre ce qu’une bibliothèque peut avoir à la fois d’intime et d’universel.

Table ronde

La table ronde a été ouverte par une introduction de Luigi Failla, docteur en architecture et auteur de la thèse Le devenir de la bibliothèque publique et le rôle de l’architecture : stratégies de conception pour le XXIe siècle 6. Il a mis en avant l’évolution des espaces des bibliothèques et a évoqué les quatre bâtiments au centre de la discussion.

La bibliothèque Alexis-de-Toqueville à Caen et L’Alpha du Grand-Angoulême sont deux créations architecturales. À Caen, la bibliothèque est constituée de deux volumes, l’un regardant vers la ville et l’autre vers la presqu’île. Les quatre pôles – arts, littérature, sciences humaines, sciences et techniques – s’unissent autour d’un espace de confluence. La médiathèque du Grand-Angoulême est composée de différents volumes superposés où cohabitent cinq mondes : Créer, Imaginer et Comprendre, pour les espaces de la médiathèque proprement dite, auxquels s’adjoignent un espace de liaison appelé D’un monde à l’autre (jardin, café, auditorium, espace polyvalent) ainsi que la Fabrique des Mondes (bureaux, magasins). La bibliothèque Françoise-Sagan à Paris et l’Inguimbertine à Carpentras ont investi des bâtiments historiques. Pour la première, le cabinet d’architecture a fait le choix fort de conserver la façade et de reconstruire la totalité de l’intérieur grâce à une structure métallique en privilégiant la constitution de grands plateaux pour un usage libre de l’espace. Enfin, l’aménagement de l’ancien Hôtel-Dieu de Carpentras a posé la question suivante : comment créer une bibliothèque qui se veut démocratique, ouverte et moderne dans un bâtiment historique ? Celle-ci se déploiera dans l’aile sud du bâtiment tandis que les salles du musée occuperont les grandes salles de l’étage.

Après cette présentation s’en est suivi un échange animé par Odile Grandet, inspectrice générale des bibliothèques, et réunissant les architectes Clément Blanchet (ex-OMA France, pour la bibliothèque Alexis-de-Toqueville), Stéphane Bigoni et Antoine Mortemard (Bibliothèque Françoise-Sagan), Jacques Pajot (Atelier Novembre, pour l’Inguimbertine) et Françoise Raynaux (Loci Anima, pour L’Alpha).

Odile Grandet a tout d’abord abordé la question de la spécificité d’un projet architectural impliquant une bibliothèque. Françoise Raynaud et Jacques Pajot conçoivent tous deux la bibliothèque comme un lieu ouvert sur la ville où les habitants puissent se rencontrer et échanger. Pour Antoine Mortemard, il était important de s’effacer pour mettre les livres et le bâtiment en valeur. Clément Blanchet s’est interrogé sur les spécificités du territoire et sur ce que serait la bibliothèque de demain.

Odile Grandet a remarqué l’importance du dialogue entre le bâtiment et la ville dans les propos des architectes. En effet, pour la bibliothèque Françoise-Sagan, il a fallu travailler sur un bâtiment qui était doublement à l’écart, d’une part à cause du cul-de-sac dans lequel se retrouve la bibliothèque, d’autre part en raison de la fonction originelle du bâtiment qui était une léproserie transformée par la suite en prison. Le cabinet d’architecture a donc joué le jeu de cette intériorité en transformant la cour de prison en jardin. Pour l’Inguimbertine, il s’agit d’ouvrir l’ancien hôpital sur l’extérieur en le rendant accessible par quatre côtés. À Angoulême, l’objectif du bâtiment était de valoriser la ville et notamment le quartier populaire auquel il s’est adjoint en créant différentes vues : la gare, le plateau du centre-ville, la Charente... Pour Caen, le territoire était encore incertain : il a donc voulu définir un lieu qui puisse accompagner les changements de la presqu’île en y inscrivant une centralité.

Odile Grandet a interrogé le rapport des architectes à la question de la flexibilité qui permet de faire de la place aux usages de demain encore inconnus. Jacques Pajot a acquiescé en disant qu’il s’agissait d’un réel enjeu. Un espace large et dégagé ainsi que des circulations verticales limitées en nombre permettent une plus grande mobilité dans l’affectation des zones. Clément Blanchet et Antoine Mortemard ont par ailleurs fait remarquer l’importance d’irriguer ce type de grands plateaux en fibre afin d’avoir plusieurs points d’entrée d’électricité et de prévoir une lumière uniformément répartie. Enfin, Françoise Raynaud a évoqué le mobilier sur roulettes qui permet de dégager l’espace.

Odile Grandet a ensuite orienté la discussion sur la manière dont les architectes conçoivent le mobilier. Pour Clément Blanchet, il s’agit de réfléchir à deux questions : comment mettre en valeur le livre ? Comment trouver le thème et la couleur du lieu ? Françoise Raynaud a souhaité un mobilier qui caractérise chacun des univers constitutifs de la bibliothèque. Jacques Pajot a évoqué le mobilier de la médiathèque de Chelles qui a été conçu en étroite coopération avec le conservateur : leur choix s’est arrêté sur de la moquette et un éventail de couleurs.

Enfin, Odile Grandet a demandé quel était le compromis entre un style cosy – par le biais des rideaux, de la moquette, des coussins – et les contraintes de la maintenance. La moquette ayant été écartée par l’équipe de L’Alpha, Françoise Raynaud a opté pour des coussins plats et souples. À Françoise Sagan, le cabinet d’architectes a choisi du rotin, économique et confortable. À Caen, le mobilier a été diversifié afin de s’adapter aux différentes attentes des lecteurs. En ce qui concerne le mobilier du nouveau bâtiment de l’Inguimbertine, sa conception est encore en gestation.

Odile Grandet a conclu la table en ronde en soulignant l’importance du mobilier car il pose la question de la collaboration entre le maître d’œuvre, le bibliothécaire et l’architecte.