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48e Congrès de l’ADBU

La bibliothèque universitaire, catalyseur des réussites • Brest, 25-27 septembre 2018

Emmanuelle Floch-Galaud

Le congrès annuel de l’ADBU s’est tenu à Brest, du 25 au 27 septembre 2018, en bord de la mer d’Iroise. L’allocution d’ouverture de Matthieu Gallou (président de l’université de Bretagne Occidentale) a posé d’office un des constats récurrents de ce congrès : la réussite des étudiants passe par leur capacité à « être pleinement étudiant » dès le début de leur cursus. La bibliothèque universitaire (BU), par sa capacité à accueillir et à former, est un des facteurs de cet apprentissage : alors que le numérique aurait tendance à isoler chacun, la BU reste un lieu de socialisation fort pour les étudiants. En conclusion, Mathieu Gallou invite à prendre au sérieux les transformations innovantes, tout en exhortant à ne pas s’y asservir.

Quelle « réussite étudiante » ?

La carte blanche laissée à Sophie Kennel (directrice de l’Institut de développement et d’innovation pédagogiques, université de Strasbourg) questionne la notion plurielle de « réussite étudiante » : parle-t-on de l’obtention d’un diplôme ou de réussite éducative avec réalisation personnelle de l’étudiant au cours d’un parcours global ? La toute récente loi ORE relative à l’orientation et à la réussite des étudiants (mars 2018) a pour visée d’articuler ces deux notions en insistant sur la création d’un parcours flexible, personnalisé et accompagné pour chaque étudiant. Les moyens permettant d’atteindre cet objectif restent à définir. L’intervention de Sophie Kennel avance néanmoins de nombreuses pistes pour les bibliothèques : changer nos représentations sur l’étudiant d’aujourd’hui et par conséquent transformer notre médiation pédagogique en adaptant notamment les cadres de la formation (espaces et temps), développer les compétences transversales des étudiants, conduire des projets de recherche qualitative sur les liens entre offre/usages de la BU et réussite étudiante.

Au cœur de la vie étudiante, espaces et numérique

L’organisation des espaces en bibliothèque et l’usage des outils numériques comme catalyseur de la réussite étudiante sont abordés dans les cinq allocutions suivantes, à commencer par le projet LIC (Learning and Innovation Center) de l’Université libre de Bruxelles (ULB), présenté par Philippe Emplit (directeur du Département de support à l’enseignement et aux apprentissages, ULB) et Dominique Lerinck (directrice de la Bibliothèque des sciences et techniques, ULB). Le LIC est conçu spatialement comme le point de convergence des communautés universitaires (étudiants, enseignants, alumni, personnels, adultes en reprise d’étude) et de leurs réseaux, autour d’actions d’apprentissages multiformes, d’enseignement innovant et de recherche collaborative. Ce lieu de ressources partagées a pour vocation de répondre, dès 2022, à tous ces usages dans un processus de qualité permanent.

Le point InfoCampus – porté par le Service universitaire d’information, d’orientation et d’insertion professionnelle (SUAOIP) de l’université d’Angers et présenté par son coordinateur, Kevin Chevalier – a été pensé pour orienter les étudiants dans le « champ des possibles » de l’université et de ses partenaires : SNCF, mutuelles étudiantes… Le slogan « un étudiant bien accueilli est un étudiant qui réussit » sous-tend la conviction qu’une acculturation rapide et efficace de l’étudiant à la galaxie universitaire lui permet de se concentrer sur ses apprentissages. Des permanences sont assurées par des étudiants formés et favorisent l’intégration des primo-arrivants. Depuis 2015, un point InfoCampus est positionné au cœur de la BU Saint-Serge ; la synergie Bibliothèque-InfoCampus optimise naturellement la qualité et la complétude des informations dispensées.

L’intervention de John Augeri (directeur de projets, Université numérique Paris Ile-de-France) ouvre la réflexion à l’international en présentant les premiers résultats d’un projet de recherche en cours visant à comparer lieux innovants d’apprentissage et usages, sur un panel de 180 espaces, 130 institutions et 4 continents. Il ressort des 10 critères d’analyse que ces « learning spaces », lieux informels d’apprentissages dans leur majorité, peuvent entrer en concurrence avec une BU plus classique ou au contraire – s’ils ont été pensés en synergie avec la BU – être levier d’attraction pour cette dernière. Cette étude propose des outils d’évaluation, de conception et d’aide au pilotage de ce type d’espaces.

C’est un retour de trois expériences réalisées en bibliothèque que nous présente Florence Kohler (chef de projet, Mission expertise et conseil auprès des établissements, DGESIP, MESRI) : la salle de sieste à l’université de Saint-Étienne, la « fontaine numérique » à l’université de Montpellier, la réhabilitation de la bibliothèque de l’École des Ponts ParisTech. Dans ces trois cas, les étudiants ont été invités à co-construire le projet dans une démarche de co-design, ce qui a permis de répondre à leurs besoins, loin d’idées parfois préconçues sur leurs pratiques – ils ont par exemple un fort besoin d’accompagnement humain et ne sont pas si technophiles –, et a souligné leur capacité à être force de proposition pour faire émerger un projet auprès des politiques (bibliothèque des Ponts).

Guylaine Beaudry (vice-rectrice exécutive adjointe à la stratégie numérique, bibliothécaire en chef, université Concordia, Montréal, Canada) prolonge l’effet vertueux du co-design en présentant le projet de réhabilitation de la bibliothèque Webster, élaboré en concertation étroite avec les usagers (enseignants, étudiants). Vingt-deux types de lieux d’apprentissages ont ainsi été installés pour répondre aux différents besoins exprimés. Le développement des outils numériques, au cœur du projet, a permis de déployer de nombreux usages, informels ou non : valorisation des ressources numériques (textes, images, sons), signalétique numérique interactive, bac à sable des technologies, studio de visualisation et de réalité virtuelle. L’objectif était de créer un lieu de partage stimulant intellectuellement : il semble avoir été atteint.

Partenaires pour un apprentissage citoyen

L’intervention conjointe de Corinne Renault (vice-présidente de la commission de la formation et de la vie universitaire, université Le Havre Normandie), Vincent Hilly (professeur, responsable de la licence « Sciences pour l’ingénieur », université Le Havre Normandie) et Coline Blanpain (chargée de la formation des usagers, université Le Havre Normandie) présente une expérience aboutie d’un enseignement des compétences transversales, impulsé par le politique, accrédité dans les maquettes et mis en œuvre conjointement par les enseignants et les bibliothécaires. Cette réalisation collaborative, en décloisonnant métiers et pratiques, donne pleinement son sens à l’enseignement, au bénéfice des étudiants et de leur réussite.

C’est dans son rôle de catalyseur de la réussite sociale qu’est interrogée la BU au travers de la présentation de Véronique Palanché (directrice adjointe, bibliothèque universitaire de Paris 13) et Gwenola Madec (enseignante, chargée de la coopération avec les lycées et de la promotion des sciences). Implantée à Villetaneuse, ville populaire, l’université a pour enjeu fort d’intégrer des jeunes dépourvus, au départ, des codes propres à l’université. Cette acculturation passe notamment par la BU, lieu neutre et accueillant, accessible sans prérequis. Grâce à des actions spécifiques menées en amont auprès des lycéens puis auprès des primo-entrants, la BU et ses partenaires conduisent ces jeunes à s’approprier la posture d’étudiant, à se revendiquer non plus d’un territoire stigmatisant mais d’une formation, à se sentir légitimes dans leurs apprentissages.

Des universités qui doivent mieux intégrer les BU
dans le contrat pédagogique

L’intervention de James Clay (senior co-design manager, Jisc) ouvre la matinée politique du 27 septembre par l’expérience anglaise « the Intelligent Campus and the student experience » : en équipant campus et étudiants d’outils connectés (type badge d’accès), il est relativement aisé de recueillir un nombre conséquent de données, essentiellement sur les usages des espaces. Ces données de masse ont pour visée d’éclairer les décisions adéquates de gestion des locaux, d’adapter par la suite l’organisation des lieux aux usages. Cette pratique ne permet pas de corréler strictement l’occupation des espaces à la réussite étudiante et pose des questions d’ordre éthique (données personnelles) mais fournit des indicateurs de pilotage intéressants.

La table ronde animée par Judith Blanes (journaliste AEF) permet à Christophe Bansart (directeur du service des pédagogies innovantes, université de Nice-Sophia Antipolis), Simone Bonnafous (inspection générale de l’administration et l’éducation nationale et de la recherche) et Christine Gangloff-Ziegler (présidente de l’université de Haute-Alsace) de croiser leurs regards sur le rôle des bibliothèques et la réussite étudiante. Tous trois convergent vers ce même constat : il est impératif de décloisonner les statuts et les filières des personnels investis dans l’accompagnement des étudiants. La législation pose les cadres (loi ORE, « arrêté licence »), dont cette notion de « contrat pédagogique » établi avec l’étudiant. Il s’agit maintenant de mettre en œuvre, en fédérant les énergies, en s’appuyant notamment sur les compétences des personnels des SCD, en les légitimant et en inscrivant officiellement les actions relatives aux compétences informationnelles, innovantes, dans les maquettes.

L’allocution de clôture d’Alain Abecassis (chef du service de la coordination des stratégies de l’enseignement supérieur et de la recherche, MESRI) souligne dans un premier temps le rôle catalyseur des cadres des bibliothèques, acteurs de la transformation de la recherche (sujet du congrès ADBU de Lille en 2017) et de la pédagogie (congrès de Brest). S’agissant de la pédagogie, cet investissement se manifeste aussi lors de réponses à des appels à projets portés par la MiPNES, où les bibliothécaires expriment leur volonté de travailler de concert avec les autres métiers de l’université. Le « contrat pédagogique » confirme cette nécessité du « travailler ensemble » et doit inclure les SCD, parfois encore considérés comme « à la marge » des enjeux, la loi LRU n’ayant pas aidé à leur intégration au dispositif universitaire. Par ailleurs, l’obligation réglementaire faite aux enseignants de suivre désormais une formation à la pédagogie consolide ce mouvement général vers une « meilleure pédagogie » pour une meilleure réussite. Il serait souhaitable que, de leur côté, les conservateurs s’investissent davantage dans des travaux de recherche, sans perdre de vue le pragmatisme du terrain.

Alain Abécassis souligne enfin la qualité des interventions de ce congrès et exprime deux regrets : la formation tout au long de la vie n’a pas été évoquée, et les étudiants sont absents et ne peuvent donc pas porter leur point de vue.

Pour conclure, l’inclusion de tous les partenaires dans la vie universitaire, l’accompagnement mis en œuvre pour que l’étudiant endosse le « métier d’étudiant », le déploiement de lieux informels d’apprentissage doivent mener les étudiants à savoir utiliser et évaluer l’information, dans une dimension non seulement académique mais aussi citoyenne.

Rendez-vous est pris pour le 49e Congrès, à Bordeaux, les 18 et 19 septembre 2019.

L’ADBU propose par ailleurs l’accès aux vidéos et pdf de l’ensemble des interventions de la journée d’étude du 25 septembre.