entête
entête

Les fonds français de Minsk

Les archives confisquées par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale et conservées en Biélorussie

Anatole Steburaka

Article publié dans le BBF n° 10 de novembre 2016

* Cet article reprend l’intervention présentée à la table ronde « Les livres spoliés et leur destin depuis 1940 » organisée par l’Association de la Bibliothèque russe Tourgueniev le 10 septembre 2015.

Le thème des transferts de biens culturels pendant la Seconde Guerre mondiale a suscité la curiosité des chercheurs provenant de tous les pays concernés à un moment ou un autre par ces événements. Il existe des travaux nombreux et importants, répondant à divers niveaux aux questions posées par les circonstances des confiscations, par la circulation des biens spoliés et par les enjeux de la propriété matérielle et intellectuelle. Les publications de Patricia Kennedy Grimsted, Sophie Cœuré et Martine Poulain sont ainsi devenues des références dans ce domaine  1.

Mes propres recherches ne prétendent pas à de telles perspectives globales. Je me contente d’apporter à ce sujet vaste et complexe quelques apports fondés sur mes travaux à l’échelle locale. Les questions que je formule et les réponses que j’apporte ont été élaborées au fur et à mesure que j’ai eu l’occasion de me familiariser avec les collections de livres et de manuscrits qui se trouvent dans mon pays, en Biélorussie. Mon intérêt pour ces fonds français de Minsk a commencé quand j’ai étudié l’histoire des guerres napoléoniennes et découvert à la Bibliothèque nationale de Minsk les correspondances dont je vais parler dans un moment.

Mon projet de recherche actuel s’intitule Les archives françaises confisquées par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale et conservées en Biélorussie : restauration de l’unité. Il a été développé dans le cadre de la bourse Diderot de la FMSH, avec le soutien du laboratoire ICT de l’université Paris-7.

La Bibliothèque nationale de Biélorussie (BNB) est toute jeune dans l’histoire des bibliothèques européennes, puisqu’elle a été fondée le 15 septembre 1922. La République socialiste soviétique de Biélorussie a développé rapidement cette bibliothèque, en lien avec d’autres institutions culturelles comme l’Université d’État de Biélorussie, l’Institut de la culture biélorussienne ou le théâtre national. Iossif Simanovski, qui fut le premier directeur de la bibliothèque et resta à sa tête pendant quarante ans, avait fait ses études à la Sorbonne et à l’université de Berne. Pendant l’entre-deux-guerres, un bel ensemble d’ouvrages en français a été constitué en provenance des monastères, des séminaires et des établissements d’enseignement nationalisés par l’Union soviétique. La bibliothèque a aussi reçu, à la fin des années 1920, un rare ensemble de près de huit mille publications françaises et européennes sur les guerres napoléoniennes, rassemblées au tournant du XXe siècle par le célèbre collectionneur Ivan Kolodeev qui vivait à Borisov, non loin de la Bérézina, tristement connue des Français… La bibliothèque menait également une politique active d’achats et d’échanges de livres. Minsk et la Biélorussie ont été durement touchées par l’occupation nazie et les combats de la libération de l’Union soviétique. Seuls 320 000 ouvrages ont pu être récupérés en 1945 sur les 2 millions qui y étaient conservés. C’est dans le cadre de la reconstitution de ces fonds que se situe l’histoire qui nous intéresse, avec l’arrivée à Minsk d’une partie des collections occidentales retrouvées par l’Armée rouge. J’espère apporter prochainement de nouvelles informations sur la participation des bibliothécaires de Minsk aux « brigades des trophées » à partir du fonds d’archives personnel de V. Simanovski.

Comme à Moscou, la présence de ces livres et archives est longtemps restée secrète. Toutes les bibliothèques soviétiques possédaient des « fonds spéciaux », et c’est là qu’ont été conservés non seulement les ouvrages de la Bibliothèque Tourgueniev, mais aussi, par exemple, les brochures et la presse publiées en 1918 avant la soviétisation de la Biélorussie. Il était interdit et dangereux pour sa carrière d’évoquer ces fonds, même si leur existence était connue des bibliothécaires et de certains intellectuels. Les changements ont été amorcés avec la perestroïka, on a commencé à transgresser la fermeture des fonds spéciaux et à les ouvrir aux lecteurs intéressés. Pour autant que je le sache cependant, une bonne partie des collections occidentales n’étaient pas dans les fonds spéciaux mais ont été rendues accessibles aux lecteurs après inventaire à partir des années 1950, sans bien sûr mentionner leur origine.

La Biélorussie était sans doute la plus soviétique de toutes les Républiques soviétiques… Pendant les dernières années de l’Union soviétique, on l’appelait « la Vendée de la Perestroïka ». Le 25 août 1991, le pays n’en a pas moins pris son indépendance. Prenant le nom de Bélarus, il a connu une courte période d’effervescence nationale. On a mis à bas les symboles soviétiques, la langue biélorussienne est devenue la seule langue officielle. La bibliothèque d’État Lénine de la République socialiste soviétique de Biélorussie est tout simplement devenue la Bibliothèque nationale. Le bâtiment des années 1930 était devenu trop petit. Le chantier de la nouvelle bibliothèque, lancé dès la fin des années 1980, a été achevé en 2006. La BN est devenue le symbole architectural de la ville et du pays.

La présence de nombreuses publications en français datant de l’avant-guerre et portant la mention d’une provenance privée, comme un ex-libris ou un tampon, n’était plus un secret. La présence de ces fonds était interprétée comme une sorte de compensation aux dommages subis pendant la Seconde Guerre mondiale du temps de l’Union soviétique. On ne parlait ni de « trophées », ni de livres « deux fois spoliés » (selon la formule de Patricia Grimsted), bien que, selon moi, ces termes illustrent fort bien la nature de la provenance de ces fonds.

Dès les années 1990, l’ancien recteur de l’Université de linguistique à Minsk, Vladimir Makarov, a été l’un des premiers à s’intéresser à ces collections, bien avant qu’il soit permis de s’exprimer à ce sujet, puis à en parler dans la presse et dans les conférences scientifiques 2. L’approche de ce professeur érudit et sensible est celle d’une étude littéraire des ouvrages et de leurs auteurs ou propriétaires français, qu’il connaissait parfaitement, davantage qu’une étude historique et scientifique de la provenance des collections. C’est sous sa direction qu’en 2007-2010, j’ai préparé la publication du CD-Rom Les autographes français de la Bibliothèque nationale de Biélorussie, qui reproduit les dédicaces autographes portées sur 65 ouvrages français parmi les plus intéressants et les plus représentatifs du fonds, avec une biographie des auteurs et des destinataires, comprenant par exemple Léon Blum, André Maurois, Emmanuel Berl, la famille Rothschild, Boris Souvarine, Louise Weiss, etc. 3

Il s’agit seulement de la partie émergée d’un immense iceberg : Patricia Grimsted a souligné dans ses travaux que Minsk conserve l’un des dépôts les plus importants d’ouvrages déplacés pendant la Seconde Guerre mondiale. Aucune étude systématique et scientifique n’a été encore menée à ce sujet, mais des milliers de livres sont concernés. Il faut souligner que la majorité ne porte pas la marque de ses anciens propriétaires, sous forme de signature, de dédicace ou d’ex-libris. Dans les années 1950-1960, on a volontairement pratiqué la destruction de ces preuves pour effacer toute trace légale des anciens propriétaires, y compris parfois en détruisant la couverture des livres.

Le fonds de livres et d’archives est donc loin d’être complètement décrit. J’ajouterais enfin qu’il comprend aussi des ouvrages de provenance belge, saisis par exemple chez le professeur Olympe Gilbart de l’université de Liège  4. J’ai moi-même découvert des manuscrits maçonniques belges, et le Musée d’histoire de Biélorussie conserve une collection de médailles et d’insignes maçonniques belges, allemands et français qui ont été déposés dans les années 1970 en provenance de la BNB.

Avant de vous présenter rapidement les résultats de mon projet de recherche qui porte sur les archives et les manuscrits et non sur les livres, voici ce que je peux vous dire sur les ouvrages provenant de la Bibliothèque russe Tourgueniev (BRT) de Paris. Le catalogue électronique de la BNB contient tous les ouvrages arrivés depuis 1993. Les ouvrages plus anciens y sont entrés par rétro-conversion, mais le processus n’est pas complet et ne concerne notamment pas la réserve des ouvrages destinés aux échanges, qui contient un certain nombre des livres qui nous intéressent. Le catalogue sur fiches papier est plus complet mais ne précise pas toujours la présence d’ex-libris ni la provenance.

La bibliothèque Tourgueniev

« En 1875, l’écrivain Ivan Tourgueniev est à l’initiative de la fondation d’une bibliothèque russe à Paris. Elle prend son nom après sa mort et rassemblera plus de 100 000 volumes issus de dons, devenant le principal centre de culture et de sociabilité des émigrés russes de toutes tendances exilés en France.

En juin 1940, les nazis vainqueurs occupent Paris et appliquent un plan systématique de saisies et de spoliations d’archives et de bibliothèques, tant publiques que privées. 900 caisses de livres partent pour l’Allemagne, Berlin, puis l’évacuation en Silésie. Une partie brûle en 1945, mais des milliers d’ouvrages sont à nouveau saisis par les Soviétiques et envoyés à Moscou et à Minsk. Dans les années 1950 et 1960, la Bibliothèque Tourgueniev ressuscite sous l’impulsion de Tatiana Bakounina-Ossorguina, et s’installe rue de Valence avec l’appui de la Ville de Paris. »

Bibliothèque russe Tourgueniev

11, rue de Valence

75005 Paris

http://tourguenev.fr/

    Dans le catalogue électronique, la recherche par mot-clé « Руская Тургенеўская бібліятэка » (en langue biélorussienne) donne 984 ouvrages, la recherche par le même mot-clé en russe donne 646 ouvrages  5. J’ai moi-même travaillé en 2005-2010 à la description d’ouvrages de la BRT qui se trouvaient dans la réserve des livres rares. On m’adressait uniquement les livres en français, mais il y avait un flux continu d’ouvrage provenant des autres départements de la bibliothèque. Il existe également une base de données accessible seulement en interne à la bibliothèque, qui contient environ quatre mille livres provenant de la BRT. Ceci est confirmé par l’une des dernières publications à ce sujet par Nelly Veras, qui a travaillé sur ce fonds  6. Dans son article qui date de 2012, elle établit que si quatre mille ouvrages environ provenant de la BRT ont été décrits, un millier seulement est localisé pour l’instant. Il faut y ajouter environ cinq cents ouvrages dont j’ai moi-même pu constater la présence à la Bibliothèque présidentielle de Minsk fondée en 1993. Il n’est pas impossible que d’autres ouvrages aient été répartis dans les bibliothèques des académies, mais aucun travail d’identification n’a été mené. En revanche, on sait d’après les recherches de Patricia Grimsted que les archives administratives de la Bibliothèque Tourgueniev ainsi que les papiers d’écrivains russes émigrés qui y étaient déposés se trouvent à Moscou.

    Mes propres recherches ont porté sur la description de trois ensembles de manuscrits et d’archives :

    1 – Documents maçonniques français

    2 – Manuscrits des guerres napoléoniennes

    3 – Fragments d’archives françaises d’origines diverses (publiques et privées).

    1 – Documents maçonniques français

    La collection de Minsk qui est la plus dense est un complexe de documents maçonniques français. Il y a près de 30 manuscrits reliés et environ 600 pièces d’archives de la fin du XVIIIe au début du XXe siècle. La majorité de ces documents provient des loges de Bordeaux. Compte tenu qu’à Minsk il y a un certain nombre de fragments d’archives de la franc-maçonnerie spoliées pendant la Second Guerre mondiale, il est très intéressant d’essayer de restaurer leur unité conformément au principe du respect des fonds et de leurs provenances. Indépendamment des questions de revendication et de restitution des fonds, j’ai commencé les travaux de reconstruction virtuelle de ces archives dispersées pendant la Seconde Guerre mondiale, en m’efforçant de repérer dans les bibliothèques et les archives françaises les fonds et collections qui complètent les fragments se trouvant à Minsk.

    Sans entrer dans des détails qui n’intéressent que les spécialistes, je voudrais indiquer que la plus grande part de mes trouvailles se trouve dans les archives du Grand Orient de France.

    • Le Grand Orient de France

    Les archives et les collections historiques de la loge ont été pillées entre 1940 et 1944. En 1945, elles ont été transférées à Moscou. C’est seulement en 2001 que l’on a restitué au Grand Orient de France les archives lui appartenant. Mon hypothèse est qu’une partie de la collection du Grand Orient est arrivée en Biélorussie et est resté à Minsk jusqu’à présent.

    J’y ai travaillé au mois de juin 2015 avec l’aide du directeur du musée et de la bibliothèque Pierre-Mollier, qui a joué un rôle actif dans la restitution des années 2000. Pour parler franc, les résultats m’ont encouragé. J’ai travaillé avec les catalogues des « Fonds russes » et j’ai pu montrer que toutes les archives des loges qui se trouvent à Minsk sont dites « de Bordeaux », à l’exception de la Loge élue écossaise. Non seulement elles font partie d’un ensemble, mais les archives de Minsk viennent directement compléter les archives françaises.

    Par exemple, « Le livre d’architecture », c’est-à-dire le registre tenu par le secrétaire de la « Loge anglaise 204 » pour la période de 1823 – 1826, est conservé à Minsk, et, à Paris, j’ai retrouvé au Grand Orient les années 1826 – 1834. Autrement dit, le livre de Paris constitue la suite du livre de Minsk. Il s’agit bien d’un fonds unique, partagé entre Moscou et Minsk !

    J’ai également constaté que la partie des archives de Minsk est aussi particulière par son classement et a certainement connu une histoire différente. Le fait est que dans les archives restituées de Moscou, les documents sont grosso modo mélangés aussi bien dans leur contenu que chronologiquement. Les archives de Minsk sont en état excellent et mieux ordonnées : les numéros authentiques sur certains manuscrits et le système de tri ancien du GODF ont été conservés.

    • La Grande Loge de France

    J’ai poursuivi la recherche avec succès à la Grande Loge de France, où j’ai été accueilli très chaleureusement. J’ai pu identifier une troisième partie des archives de la Loge anglaise 204, l’une des plus anciennes loges de France ! J’ai également retrouvé la trace de la loge Emmanuel Argo 333 dont des manuscrits se trouvent à Minsk.

    • Recherches

    J’ai fait des recherches également au département des Manuscrits de la Bibliothèque nationale de France, dans le fonds maçonnique déposé après la Seconde Guerre mondiale (cote FM2 : « Archives des loges » cote FM3 : « Registres des loges »). J’y ai trouvé la correspondance des loges maçonniques dites de Bordeaux et des documents concernant la plupart des documents maçonniques français se trouvant à Minsk.

    Enfin, j’ai travaillé aux Archives départementales de la Gironde où se trouvent des fragments de fonds maçonniques de la fin du XIXe siècle.

    Les résultats de ma recherche comparée au Grand Orient, à la Grande Loge, à Bordeaux et à la BnF seront présentés dans un article qui leur sera spécialement consacré.

    Le problème est qu’aujourd’hui, ces archives sont fragmentées, dispersées en France et à Paris. Cela complique les démarches possibles sur l’identification de la provenance de la collection de Minsk, et la réflexion sur le devenir de ces fonds. Je donnerai un petit exemple : je suis entré en contact avec Mme Michelle Nahon, présidente de la « Société Martinès de Pasqually » de Bordeaux, car un manuscrit de Joachim Martinès de Pasqually, fondateur d’une doctrine ésotérique de la franc-maçonnerie au XVIIIe siècle, se trouve à Minsk. En 2014, notre projet d’exposition des « Manuscrits maçonniques bordelais volés pendant la Guerre 1939-1945 et retrouvés à Minsk » avait suscité l’intérêt de l’ambassade de Biélorussie en France. En août 2014, un conseiller de l’ambassade est venu avec deux Français à la BNB pour voir les « trésors maçonniques ».

    Mais la position de l’ambassade a changé complètement en 2015, au motif des demandes exprimées du côté français pour une restitution de ces archives. La Biélorussie ne semble maintenant plus intéressée par l’idée d’une exposition de ces documents en France. Lors de mes derniers contacts avec l’ambassade de Biélorussie en juillet 2015, la solution privilégiée était la numérisation des collections de Minsk, et la création de collectifs de chercheurs intéressés.

    2 – Les manuscrits des guerres napoléoniennes

    Il s’agit principalement des mémoires et des correspondances des officiers de la Grande Armée ainsi que des généraux célèbres (Jean-Étienne Championnet, Jacob-François Marulaz). Ce fonds contient plus de quarante unités archivistiques (avec des centaines de documents). Mon objectif a été à la fois de documenter les auteurs de ces écrits et de rassembler des informations sur leurs derniers propriétaires avant la Seconde Guerre mondiale. J’ai travaillé pendant deux mois aux Archives de la Défense à Vincennes et aux Archives nationales. Ces recherches ont été très productives et je pense arriver à produire une description complète des collections de Minsk, à partir notamment des dossiers des officiers auteurs des mémoires et des correspondances. Ainsi, j’ai rassemblé un dossier complet qui devrait me permettre d’achever une biographie de l’officier Charles Fitte de Soucy.

    Le résultat principal de mes recherches a été la découverte du dernier propriétaire de la moitié des manuscrits de Minsk à la veille de la guerre. On savait qu’en 1935, ils faisaient partie de la collection d’Émile Brouwet et qu’ils avaient été vendus aux enchères à Paris. Ma première hypothèse était qu’ils étaient passés entre les mains de Maurice Monda (1876 – 1955), mais, après des recherches approfondies aux Archives de la Ville de Paris, j’ai établi que le dernier propriétaire de cette précieuse collection de manuscrits napoléoniens fut l’historien Fernand Jousselin (Jules Joseph Ferdinand, 1872 – 1952), vice-président de la Société des livres d’art. Bien des questions se posent encore, car Jousselin ne figure pas dans la liste des propriétaires de bibliothèques spoliées pendant la guerre. Mon hypothèse actuelle est que Jousselin avait acquis ces manuscrits pour la Société des livres d’art, dont il était vice-président et qui était présidée par Octave Homberg. Or, Octave Homberg possédait dans le Sud de la France une villa voisine de celle des Rothschild et des Reinach, qui ont été spoliés et dont des fragments des bibliothèques saisies se trouvent à Minsk.

    3 – Fragments d’archives françaises d’origines diverses (publiques et privées)

    Ceci m’amène à conclure sur le troisième volet des archives et manuscrits de Minsk, sur lequel je n’ai mené jusqu’à présent qu’un travail préparatoire, dans le cadre de ce court séjour de recherches en France. Il s’agit donc des bibliothèques privées confisquées en France par les nazis. Leur destin est connu dans ses grandes lignes, mais il reste beaucoup à faire pour suivre chaque cas individuel de manière détaillée.

    Je me suis attaché pour ma part à suivre deux cas concrets : le destin des bibliothèques de la famille Reinach, et celui de la collection Maurice Monda. J’ai présenté un premier bilan de mes recherches sur les manuscrits et ouvrages ayant appartenu à Joseph, Théodore et Julien Reinach à l’Institut de France le 3 juillet 2015  7. Le travail sur Maurice Monda, journaliste au Figaro, dramaturge et bibliophile, est complexe car le fonds revenu de Moscou n’a pas encore été attribué à des ayants droit et se trouve toujours aux Archives diplomatiques. Grâce à l’aide de Mme Anne Liskenne, conservatrice aux Archives diplomatiques, j’ai pu consulter ce fonds et progresser dans la comparaison des archives personnelles de Maurice Monda, dont une partie s’est retrouvée à Moscou et l’autre à Minsk.

    Je souhaite également remercier Mme Liskenne pour m’avoir aidé à établir un plan de travail pour l’avenir. Elle m’a transmis la liste des personnes et des institutions spoliées pendant la guerre et les cotes de fonds d’archives, ce qui doit permettre d’établir une liste des biens culturels disparus. L’étape suivante sera de comparer scrupuleusement ce répertoire de livres et de manuscrits spoliés appartenant à des propriétaires français avec les fonds qui se trouvent à Minsk… Ainsi pourrons-nous sortir des généralités et établir précisément quelle part des bibliothèques et collections françaises spoliées pendant la guerre s’est retrouvée à Minsk  8.

    Une partie de cet objectif a déjà été atteint grâce à l’aide des collègues français et à un travail fructueux dans les archives. J’espère établir prochainement un catalogue des fonds francs-maçons et des manuscrits napoléoniens, incluant toutes les informations à jour. J’espère aussi contribuer à un projet de numérisation des archives de la franc-maçonnerie, mais ce projet ne peut être mené à bien qu’avec un soutien diplomatique, tant du côté français que biélorusse. J’espère que ce travail de catalogage et de reconstitution virtuelle de la collection pourra être fait pour les livres de la Bibliothèque Tourgueniev qui se trouvent à Minsk, mais qui se trouvent aussi, comme l’ont montré les travaux de Patricia Grimsted, dans les bibliothèques et les archives de Moscou et dans bien d’autres bibliothèques russes. Il s’agira ensuite d’envisager des expositions et de résoudre la question des restitutions.

    1.  (retour)↑  Martine Poulain, Livres pillés, lectures surveillées : les bibliothèques françaises sous l’Occupation, Gallimard, 2008 et 2013 ; Sophie Cœuré, La mémoire spoliée : les archives des Français, butin de guerre nazi puis soviétique, de 1940 à nos jours, Payot, 2007 et 2013. Patricia Kennedy Grimsted, Трофейные книги из Западной Европы : Дорога в Минск через Ратибор. перевод на рус. язык - Матэрыялы трэціх міжнародных кнігазнаўчых чытанняў “Кніга Беларусі : повязь часоў”(Мінск,16-17 верасня 2003 г.). 2005. С.39-90). The Odyssey of the Turgenev Library from Paris, 1940–2002 : Books as Victims and Trophies of War, International Institute of Social History, Amsterdam, 2003 https://socialhistory.org/en/publications/odyssey-turgenev-library-paris-1940-2002
    2.  (retour)↑  Макаров В. Автографы судьбы. (Минск: Ин-т иностр. яз., 1993). Patricia Kennedy Grimsted, « The Road to Minsk for Western “Trophy” Books : Twice Plundered but Not Yet “Home from the War” », Libraries & Culture, volume 39, n° 4, 2004, p. 351-404. Disponible en ligne : http://socialhistory.org/sites/default/files/docs/libcult.pdf
    3.  (retour)↑  Les autographes français dans les fonds de la BnB.–Minsk, 2011 (CD). Французские автографы в фонде Национальной библиотеки Беларуси / Нац. б-ка Беларуси ; [сост.: С. Г. Пахоменкова, А. Н. Стебурако; под науч. ред. В. В. Макарова]. - Электрон. текстовые дан. и и прогр. (210 Мб). - Минск : Нац. б-ка Беларуси, 2011.
    4.  (retour)↑  « Camille Lemonnier en Biélorussie… grâce à Hitler et Staline ? », Bulletin de l’Aile belge de l’Union internationale de la Presse francophone, octobre-décembre 2014. Disponible en ligne : http://www.francophonie.be/upfb/main/fr/pgartfr/art235fr.html
    5.  (retour)↑  http://www.nlb.by/portal/page/portal/index/resources/expandedsearch
    6.  (retour)↑  Верас, Н.Я.Калекцыя « Руская грамадская бібліятэка імя І. С. Тургенева » ў фондах Нацыянальнай бібліятэкі Беларусі / Верас Н. Я. // Здабыткі : дакументальныя помнікі на Беларусі / Нацыянальная бібліятэка Беларусі. –Мінск, 1995 – 2012. – Вып. 14. – С. 59–71.
    7.  (retour)↑  http://www.aibl.fr/seances-et-manifestations/les-seances-du-vendredi/seances-2015/juillet-2015/?lang=fr
    8.  (retour)↑  «В результате предварительного сравнения владельческих записей и экслибрисов, отмеченных в каталоге отдела редких книг НББ, с именами одной из групп парижских списков ОШР, стало очевидным, что в Минске представлены отдельными экземплярами приблизительно шестьдесят личных библиотек и библиотек организаций» (P. Kennedy Grimsted. Трофейные книги из Западной Европы.).