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Gerard Unger

Pendant la lecture

Éditions B42, 2015, 230 p.
ISBN 979-2-917855-61-4 : 26 €

par Matthieu Cortat

Dessinateur de caractères typographiques est un métier méconnu. Et dangereux. Pour Gerard Unger, célébrité au sein du microcosme des « gens de lettres » mais guère connu au dehors, l’accident fatal arrive avec un ouvrage de Raymond Chandler : « Un jour, alors que j’avais commencé un nouveau livre, je me suis rendu compte à la douzième page que je ne savais pas ce que j’avais lu. J’avais seulement regardé les lettres parce que cette édition était mise en page avec un caractère que je n’avais jamais rencontré auparavant » (p. 143).

Cette mésaventure est le lot quotidien de ceux qui ont choisi de dessiner des lettres. Jamais plus ils ne pourront simplement lire, mais seront condamnés à regarder les lettres, aussi ; ce qui peut les éloigner à tout jamais de certains textes médiocrement imprimés et composés (certaines collections de poche…).

La chose est contagieuse. Vous-même qui n’êtes probablement pas typographes, êtes peut-être déjà en train de regarder les étranges ©ombinai§ons de f0rmes d@ns £es mts de cette phrase, au lieu de les lire. Un pas est fait. Le suivant – vous n’y couperez pas – est de commencer à décortiquer ces lettres-ci, si banales soient-elles, leurs courbes, leurs volumes. Vous lisez plus lentement maintenant, probablement, mais vous lisez quand même ; car votre cerveau commence à faire ces allers-retours qui sont le lot quotidien des dessinateurs de caractères.

Dans Pendant la lecture, les occasions de tels mouvements sont nombreuses. Et l’envie de regarder les textes croît à mesure que Gerard Unger nous donne les clés d’une telle « lecture ». L’ouvrage se compose d’une succession de brefs chapitres se répondant les uns aux autres. Un paysage apparaît progressivement, celui des questions qui travaillent les typographes au quotidien, et qui ne manqueront pas d’intriguer les néophytes.

La majorité des chapitres s’articulent autour d’une question qui taraude l’esprit de l’auteur. Une question qui vous est probablement passée par la tête à la lecture des premiers mots de ce texte. Tous les typographes l’entendent un jour ou l’autre : « Il n’existe donc pas encore assez de caractères ? Cela sert-il vraiment à quelque chose d’en créer encore de nouveaux ? » (p. 15). Unger le reconnaît, nous utilisons aujourd’hui pour nos romans et nos journaux des lettres dont la forme n’a quasiment pas changé depuis 400 ans. À quoi bon alors en créer de nouveaux ? (Et pourquoi composer de nouvelles musiques ? Et se vêtir sans cesse différemment ? pourrait-on rétorquer.) Unger n’y répond quant à lui pas directement. Il préfère nous faire sentir sa passion de créer de nouvelles formes, et de les voir utilisées. Selon lui, il n’y aura jamais trop de caractères typographiques, car notre capacité de percevoir les variations est presque infinie. Il reconnaît toutefois que seul un spécialiste est capable de différencier des polices comme Helvetica (1957) et Arial (1982). (Spécialiste et très patient, pourrait-on ajouter.)

La dialectique entre anciens et modernes, tradition et création, est donc l’un des fils conducteurs de cet ouvrage. Si les lecteurs « lisent le mieux ce qu’ils lisent le plus » (p. 79), cela vient des « habitudes [qui] garantissent facilité et certitude. Nous procédons toujours de la même manière et finissons par ne plus y penser et nous concentrer sur le contenu » (p. 97). Ces habitudes fascinent Gerard Unger : « Rien n’est cependant plus agréable que de pouvoir compter sur des automatismes déjà présents qui nous évitent de réfléchir. C’est manifestement l’option qui a la faveur de l’immense majorité des lecteurs » (p. 84). Ces lettres qu’on lit sans les voir ont été théorisées par l’historienne de la typographie Beatrice Warde à la toute fin des années 1920. « Selon elle, tout comme une fenêtre ouverte permet d’avoir une belle vue, une page dépouillée et harmonieuse servira le mieux le contenu d’un texte. Si la fenêtre est un vitrail coloré qui représente une scène, c’est la représentation que nous regarderons et nous aurons du mal à voir le paysage qui se trouve derrière elle » (p. 51).

Le conservatisme en matière de typographie ne viendrait donc pas du « goût du secret des spécialistes », dont Gerard Unger est le parfait contre-exemple. Cela serait-il alors dû au conservatisme de la majorité des lecteurs ? À observer les récents débats sur la réforme de l’orthographe, on pourrait le penser. (Bien que les résultats du questionnaire réalisé par le journal Le Figaro indiquent que 67 % de ses lecteurs, largement partisans de la forme traditionnelle, choisissent spontanément la forme révisée quand ils écrivent. L’orthographe reste, pour certains, un efficace moyen de distinction…)

Pour Unger, la longévité des formes typographiques vient tout simplement… de leur efficacité : « Si [elles] changent peu, ce n’est peut-être pas par ce conservatisme des lecteurs, mais bien parce que ces formes s’étaient déjà cristallisées et adaptées aux propriétés des yeux et du cerveau, ainsi qu’aux besoins ergonomiques du lecteur » (p. 101). Dans Les neurones de la lecture (Odile Jacob, 2007), le neuropsychologue Stanislas Dehaene ne dit rien d’autre. Si notre alphabet fonctionne si bien, c’est qu’il a évolué dans le sens qui convenait le mieux à notre cerveau. Sans laboratoire ni scanner, le typographe arrive à la même conclusion. « Tout ce qui n’est pas conçu pour le corps, les mains ou les yeux ne fonctionne pas bien. »

Partir du concret pour en tirer des conclusions, tel est le pragmatisme qui guide Gerard Unger dans son ouvrage. Pendant la lecture n’est pas le livre d’un intellectuel à son bureau, mais celui d’un praticien qui, dans son atelier, « met les mains dans le moteur » de la typographie. Ce qui rend son propos accessible à quiconque, pourvu qu’il soit simple lecteur. Le ton y est simple, mais sans niaiseries, parfois pédagogue, jamais condescendant. Remarques et commentaires abondent, à partir desquels l’auteur excelle à soulever de passionnantes questions, souvent sans leur donner de réponses définitives. Tout simplement parce qu’il n’en existe pas.

Saviez-vous, par exemple, que la barre horizontale d’un « H » est toujours plus maigre que ses fûts verticaux ? Et toujours placée au-dessus du centre géométrique de la lettre… Si ces conditions ne sont pas remplies, les horizontales paraîtront trop grasses et trop basses ; l’écart à la « norme » nous perturbera alors et nous regarderons la lettre au lieu de seulement la lire.

Saviez-vous que les italiques ne sont en aucun cas des lettres romaines simplement penchées ? Regardez un peu celles-ci, par exemple, pour vous en rendre compte, particulièrement les « a », qui n’ont qu’une seule boucle au contraire de ceux-ci, en romain.

Aviez-vous remarqué que, depuis une quarantaine d’années, les textes des journaux étaient composés dans des corps de plus en plus grands ? En 1950, le corps 8 était la norme. Aujourd’hui, on le réserve pour des notes de bas de pages ; les journaux étant généralement composés en corps 10, soit une augmentation de 25 % de la taille des lettres. La largeur des colonnes n’ayant quant à elle pas augmenté, notre œil s’est progressivement habitué aux lettres plus étroites. Ce que les typographes appelaient le « goût hollandois » est devenu la norme.

Saviez-vous enfin que notre alphabet comptait bien plus de 26 lettres ? Sans parler des 700 signes, minimum nécessaire à une composition typographique numérique digne de ce nom, une simple machine à écrire en comporte déjà 88 : 44 touches et le « blocage de la majuscule » qui double la mise. Cette quantité ne permet toutefois pas de disposer de tous les accents, signes de ponctuation et chiffres arabes. C’est pourquoi, sur certains appareils, on ne trouvait les chiffres que de « 2 » à « 9 » : le « 1 » était réalisé avec un « l » minuscule, et le « 0 » avec un « o » capital.

Les réponses à ces questions, et bien d’autres encore, Gerard Unger les puise dans sa vaste expérience personnelle. Actif dans le monde du dessin de caractères depuis le mitan des années 1970, il est l’auteur de plusieurs caractères (brièvement présentés dans cet ouvrage) dont le plus célèbre est assurément le Swift, sorti en 1982. Le choix de ce nom n’a absolument rien à voir avec Jonathan Swift. C’est le nom anglais du martinet noir, le vol de ce petit oiseau ayant inspiré la création dudit caractère, « rapide et aux inflexions imprévues ». Destiné à la presse écrite – un domaine qui intéresse particulièrement Gerard Unger, fasciné par la communication de masse – il doit également « mettre en courbes » les vertus journalistiques : plume acérée, informations claires et communication d’opinions indépendantes.

Gerard Unger présente également quelques « grands noms » de l’histoire de la typographie. Parfois avec ironie. Ainsi de Jan Tschichold (entre autres créateur des couvertures des éditions Penguin) : de défenseur vigoureux des caractères bâtons modernes en 1925, il devient quelques années plus tard le virulent défenseur du traditionalisme le plus pur. Pour Unger, peut-être fallait-il voir dans ce brusque retournement de veste un simple signe de jeunesse et… de manque de confiance en soi : la bravoure et le modernisme sont de bons étendards pour cacher doutes et timidité. Plus loin, Stanley Morison est présenté comme un homme qui « révérait profondément la tradition et les conventions » (p. 29). Ce qui expliquerait le succès de son célébrissime Times New Roman ? Le style, c’est l’homme… Celui de Gerard Unger peut se lire (et se voir) dans cet ouvrage qui, est-il besoin de le dire, a fait l’objet de soins de mise en page qui sortent du tout-venant, mais sans ostentation.

En début d’ouvrage, l’auteur affirme que « les lecteurs possèdent de façon involontaire de vastes connaissances typographiques. Rares sont ceux qui ont un accès direct à ces connaissances » (p. 12). La lecture de son livre sera sans nul doute le moyen d’y remédier. Mais, là encore, attention, car le pas est vite franchi. Gardez-vous bien d’essayer de dessiner une lettre : « Personne ne se met à dessiner des caractères typographiques sans éprouver pour eux une véritable passion » (p. 109). Après avoir lu ce livre, il se pourrait que vous y soyez tentés.