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Jean-Michel Tobelem

La culture pour tous

Des solutions pour la démocratisation ?

Fondation Jean-Jaurès, 2016, 117 p.
ISBN 978-2-36 244-088-5 : 6 €

par André-Pierre Syren

Jean-Michel Tobelem, professeur associé HDR à Paris 1, enseignant à l’École du Louvre, est par ailleurs fondateur du cabinet Option Culture, il est connu à ce titre des bibliothécaires pour ses interventions à l’Enssib ou à l’ABF. Le court essai que publie la Fondation Jean-Jaurès défend une thèse simple et consensuelle : il faut davantage démocratiser la culture. Pour cela, l’auteur préconise la gratuité – au moins la modicité tarifaire (qu’applique l’éditeur, l’ouvrage ne coûte que 6 €) – et l’allocation de moyens plus importants à la médiation car « les sommes actuellement engagées sont suffisamment faibles pour que l’on puisse espérer que cela soit possible ».

On pourrait s’arrêter là, en relevant les caractéristiques d’un travail qui ouvre des perspectives internationales et enchâsse les citations d’une vingtaine de personnalités, universitaires ou praticiens, tout en regrettant la faible originalité des « solutions pour la démocratisation » interrogées par le sous-titre.

On peut aussi choisir d’ouvrir davantage les portes entrebâillées… Ce livre concerne d’autant plus les personnels des bibliothèques qu’il ne leur est pas directement adressé. Il est donc fructueux d’interroger le texte de Jean-Michel Tobelem avec la même question qu’il tend aux politiques pour déplorer l’insuffisance de la démocratisation culturelle : « N’est-ce pas le résultat de choix stratégiques – implicites ou explicites… ? » Malgré des précautions oratoires constantes, ce livre éclaire son sujet avec deux filtres.

Le premier est institutionnel, la fréquentation des musées est le véritable cœur du propos (par exemple, la mission des établissements culturels est illustrée par le code du patrimoine), puis la musique sérieuse (symphonique, opéras). Les bibliothèques ? « Ce socle de toute politique culturelle » n’est mentionné, sur la foi du mémoire de DCB d’Olivier Ploux (2009), que pour démontrer la faiblesse de leurs recettes rapportées aux dépenses. La lecture n’est pas analysée parmi les pratiques culturelles.

Le second filtre est intellectuel, bien que l’auteur s’en défende (« l’approche proposée ne présuppose pas nécessairement (sic) une hiérarchie entre les formes de culture »), l’enjeu de la démocratisation ne concerne donc pas le mouvement de la création vivante et sa diffusion, mais la défense d’une culture exigeante (« certaines formes de culture représentent les manifestations les plus précieuses et les plus éclatantes de l’esprit humain ») menacée par la culture et les médias de masse, régulièrement critiqués.

De surcroît, une lecture attentive soulève de nombreuses questions : ainsi la bibliographie, à laquelle manquent des auteurs comme Hannah Arendt, Michel Foucault ou Michel de Certeau (celui-ci aurait été particulièrement utile), n’est pas employée pour l’argumentation. Les travaux d’auteurs comme Bernard Lahire, Philippe Coulangeon ou, plus polémique, Hervé Glevarec ont fait avancer la sociologie des pratiques culturelles, on est donc surpris de phrases telles que : « C’est ce qui explique le recours de moins en moins fréquent aux théories de Pierre Bourdieu. » De fait, Jean-Michel Tobelem adopte une posture malrucienne quant au fond, et étatique sur la forme : trois quarts des sources exploitées sont institutionnelles, le seul Olivier Donnat monopolise la moitié de ces références.

Il en ressort des incohérences, a minima formelles : le jazz fait-il partie de la culture légitime ou des genres moins « reconnus » ? La réponse diffère entre les pages 18 et 59. Les distorsions deviennent foncières quand l’argumentation du texte néglige les citations, parfois dissonantes, placées dans les encadrés. Manque aussi la prise en compte de la dimension subjective de la culture : le braconnage, la propagation par réemploi et transformation. Rien n’est dit sur les usages, par exemple la photographie en musée.

Enfin, dans une collection portée par une institution politique, on aurait pu s’attendre à davantage qu’un plaidoyer pour une augmentation des moyens financiers alloués. À force de s’attacher aux grands équipements, l’auteur oublie que ce sont les petits qui servent régulièrement de variable d’ajustement budgétaire. La dimension d’aménagement territorial des politiques culturelles, et donc des modalités d’élargissement des médiations, est escamotée par un glissement de la réflexion vers des stratégies de développement touristique, donc implicitement sur les flux concentrés.

On regrette presque de devoir démonter complètement un court argumentaire aussi bien intentionné et policé. C’est pourquoi je ne vous en décommande pas la lecture, mais vous invite au contraire à réfléchir grâce à ce livre, certes « à l’insu de son plein gré », à la nécessité collective d’un argumentaire positif pour rendre les bibliothèques visibles dans le champ des politiques culturelles, autrement dit, de l’advocacy.