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Laure Murat

Flaubert à La Motte-Picquet

Flammarion, collection « Essais littéraires », 2015, 96 p.
ISBN 978-2-08-137337-2 : 8 €

par Bérénice Waty

* NDLR : texte commun avec la critique de l’ouvrage de Laure Murat, Relire. Enquête sur une passion littéraire.

Cette double recension est le fruit d’un lourd malentendu : j’en veux à Jean Birnbaum et Antoine de Baecque d’avoir pu chroniquer Flaubert à La Motte-Picquet et Relire. Enquête sur une passion littéraire en se montrant enthousiastes :

– « Un livre qui souvent fait rire et quelques fois bouleverse, parce qu’il rend superbement hommage à une autre fraternité souterraine, indifférente aux frontières de genre comme aux barrières de classe : celle des lecteurs 1. »

– « Son enquête sur la relecture s’ancre dans ces sentiments mêlés – plaisir attendu et mis en déroute. L’alchimie de la trouvaille est délicate à saisir 2 . »

Quand l’édito du Monde des livres évoque la communauté des lecteurs en des termes si affectueux et qu’un ouvrage a priori lui rend hommage, difficile de ne pas mordre à l’hameçon ; mais attention, c’est un leurre ! Qu’une pleine page d’un journal légitime relate le parcours d’une auteure en pointant la sensibilité de son regard sur les sujets qu’elle traite et qu’abordant son dernier opus elle souligne que relire est un « verbe sans synonyme […] plus polysémique qu’il n’y paraît  3 » sont un appât très tentant ; là encore, méfiez-vous des mirages. Les deux ouvrages ont en commun de ne reposer sur aucune assise scientifique et de jouer sur les (bas) instincts des personnes pour qui lire est une passion, un mode de vie, voire une respiration existentielle, en leur livrant des descriptions ou des témoignages dans lesquels ils se retrouvent (entre amoureux du livre ou « grands lecteurs » passionnés de littérature) ou, à l’inverse, qui décrivent des attitudes diamétralement opposées à leurs Façons de lire, manières d’être (Marielle Macé, 2011) pour mieux les distinguer et les encenser. Ce sont là deux livres qui sont des produits de niche, commercialement adaptés à un public spécifique : ceux qui aiment beaucoup lire des romans de littérature légitime.

Le texte de Flaubert à La Motte-Picquet est ponctué de précautions pour ne pas déterminer ce qu’est le document même. L’ouvrage louvoie à ne pas se définir durant 96 pages, entretenant le flou des résultats épars artificiellement réunis (on ne peut écrire en l’état « obtenus ») et l’évanescence de l’objectif initial : une « cartographie de la lecture souterraine. Cartographie aléatoire, non scientifique, récit impressionniste mieux qu’étude sociologique » (p. 11) implique-t-elle un tel vide ? Laure Murat est-elle ironique ou d’une fausse naïveté en écrivant que cet essai est « un coup de sonde, sans aucune valeur. Une image brève, volatile » (p. 42) avec des « chiffres très amateurs » (ibid.), « le tout réduit ou plutôt néantisé par l’aléa et l’arbitraire de [ses] trajets » (p. 41) ? On inflige 20 chapitres au lecteur où sont glorifiés le voyeurisme, l’amateurisme d’une « historienne et écrivain française 4 », « professeur à l’Université de Californie–Los Angeles (UCLA) 5 » qui fait de la sociologie de la lecture comme Monsieur Jourdain de la prose et s’improvise (mal) à l’ethnographie sauvage au gré de ses déplacements en métro, mode de transport exotique par rapport à ses habitudes de vie. Elle confesse même que l’idée de départ, plutôt pertinente (consigner les titres des ouvrages lus dans le métro – encore faudrait-il savoir pour en faire quoi à l’arrivée), n’est pas d’elle mais qu’elle l’a empruntée à un anonyme qui s’y adonnait devant ses yeux 6.

La quasi-totalité des lignes du métro parisien ont donc été arpentées durant quatre ou cinq mois (l’auteur vit à Los Angeles, séjourne aussi longuement à Paris et visite New York, ce qui hache son projet d’observation et fatigue le lecteur avec des digressions géographiques). À la fin du voyage, on débouche sur l’énonciation d’un classement « des auteurs classiques lus dans le métro » (p. 30), l’affirmation du « roi des rames » (p. 32) que serait le livre au format de poche, ainsi que le référencement de 172 titres d’ouvrages, « soit une quarantaine par mois sur des milliers de passagers croisés, des millions d’usagers » (p. 41) 7. Je me refuse à faire état davantage des conjectures ou conclusions que Laure Murat en tire : le lecteur trouvera page 42 un paragraphe synthétique sur ce sujet et, de la page 77 à la page 94, « la liste des titres repérés dans le métro » de Paris, de Los Angeles et de New York – si quelqu’un pouvait en tirer quelque chose éventuellement.

Volontairement – mais sans le justifier – l’auteure exclut la presse, les journaux gratuits, les guides touristiques, et elle essaie uniquement de se concentrer sur « les livres » ; pas tous quand même : un homme (qualifié de « mâle », p. 66) lisant a priori un ouvrage pornographique, la couverture cachée, attire les foudres de Laure Murat, sur un mode shocking made in USA ; le chapitre 2 où il est question de Nora Roberts, auteur prolifique d’une multitude de romans traduits dans le monde entier, nous en apprend sur ses considérations quant aux aventures amoureuses en littérature – certains auraient pu parler de paralittérature. Elle semble aussi entretenir une relation particulière avec la notion de « best-sellers », à commencer par leur quasi-omniprésence sur des panneaux d’affichage publicitaire où, selon elle, « l’indigence le dispute à la débilité » (p. 39) ; inversement, et sans scrupule, à cinq reprises, madame Murat fait un teasing indigeste dans les 96 pages de Flaubert à La Motte-Picquet pour dire qu’elle travaille à Relire. Enquête sur une passion littéraire ; la publicité et les livres ont donc de l’avenir… Au fil des chapitres, sont évoqués ou convoqués les dents d’un Michel Houellebecq, un lecteur de Libération du nom de François Bégaudeau, un Éric-Emmanuel Schmitt mal inspiré dans La part de l’autre, ou encore un David Foenkinos pris sur le fait de jouer sa starlette (selon l’auteure) au Salon du livre de Paris en 2012. Pourquoi eux, pourquoi là dans ce texte, qu’apportent ces passages, voire ces vomissures gratuites ? On ne le saura jamais, et peut-être est-ce mieux ainsi.

Cela dépasse les quelques romanciers vivants qu’elle vilipende au gré de remarques gratuites : le livre en entier, avec ses emportements inexpliqués, ses apartés, son écriture, est rempli jusqu’à l’excès d’un ethnocentrisme lettré pédant, qui pose question quand on pense que l’auteure enseigne la littérature outre-Atlantique. Les exemples sont légion où ce travers est rejoint par une vision sociologisante fantasmée, car après s’être essayée à l’ethnographie, Laure Murat se hasarde à la sociologie des classes et/ou des pratiques culturelles : le chapitre 7 (où elle détaille le choix du titre de l’ouvrage) est imbitable ; « sur la ligne 14, qui passe sous l’immonde Bibliothèque nationale de France, la culture reprend ses droits » (p. 23) ; le chapitre 5 souligne lourdement la présence de femmes « noires en majorité » à 6 heures du matin dans le métro qui doivent travailler dans les ménages, et celle d’hommes « blancs à l’écrasante majorité » où l’on « devine les professions libérales » (p. 22) ; ou encore ce passage qui ne fait pas dans la nuance : « On sait que Koutouzov, c’est Guerre et paix, comme Raskolnikov, c’est Crime et châtiment, le capitaine Némo, Vingt mille lieues sous les mers, la duchesse de Guermantes, La recherche, Josef K., Le procès, Zénon, L’œuvre au noir, ou Anne-Marie Stretter, Le vice-consul, j’en passe et des meilleurs » (p. 52).

On consignera une fulgurance, dans un paragraphe, où l’auteure constate que le lecteur, même dans le métro, est déjà un corps (« j’en oublie les visages concentrés et les mains qui feuillettent », p. 58) 8. Mais, là encore, elle digresse et ruine un objet d’étude potentiel : plutôt que de chercher à observer les contorsions des lecteurs dans le métro, leurs tactiques pour préserver ou non la matérialité de l’objet lu, les gestes qui les accompagnent, Laure Murat estime que « le corps du lecteur ressemble souvent, littéralement ou par métamorphose, à son livre – effet de projection, bien sûr, mais pas seulement » (p. 58).

Son slogan, « La lecture, activité underground » – double sens 9 – (p. 11), et son idée du « Metroreading 10 », entendu comme un profil d’usagers des transports qui lisent des livres de littérature légitime et canonisée pour s’isoler, peuvent paraître artificiels et non construits scientifiquement. Elle s’acharne à faire de ces grands lecteurs passionnés de littérature des figures de héros, de rebelles à l’ère des réseaux sociaux et d’une désaffection pour les humanités :

  • « [la lecture] qui résiste à l’obsession du téléphone et des oreillettes, des chats et des tweets, qui dément l’évidence d’une désertification culturelle, celle qui s’accroche, qui persiste, qui s’acharne » (p. 11),
  • « C’est une soudaine ribambelle de pavés qui défile sous mes yeux, laquelle me rend plus admirative encore de la résistance de “mes” lecteurs à l’air du temps et de leur courage à préférer porter un demi-kilo de papier plutôt que de se jeter sur un écran tactile pour s’affirmer en moins de cent quarante caractères ou recommencer pour la centième fois le même jeu interactif » (p. 35-36).

Lire pour occuper un temps libre, un temps inoccupé n’a pas droit de citer pour Laure Murat, ni la lecture d’attente ; lire pour se changer les idées, de manière légère, ne peut pas plus exister. Lire doit permettre de s’identifier, de se (re)connaître. Lire doit transporter le lecteur ailleurs, l’extraire de sa condition pour un monde autre dépeint dans la littérature noble. Par des tweets, Bernard Pivot cite des œuvres littéraires, de la poésie ; sur le web communautaire, accessible sur les téléphones intelligents, des blogs dédiés à la littérature – tous les genres littéraires confondus – sont très nombreux et a-t-il été attesté que Candy Crush rendait stupide ? Pourquoi Laure Murat s’auto-désigne passionaria de ce type spécifique de grands lecteurs, sans repère véritable sur le sujet et avec une approche si partisane ? Le sujet mérite de la rigueur et un socle de références pluridisciplinaires, ainsi que de se fixer des objectifs précis.

Flaubert à La Motte-Picquet est un manifeste vide et énervant, un caprice de lettrée en jetlag qui se regarde le nombril et qui extrapole à partir de ce qu’elle nomme « hasards objectifs » (p. 25) sur 96 pages peu dignes d’une universitaire, même romancière.

En dirigeant de la sorte son public, elle se félicite de trouver étonnamment Marcel Proust premier du « palmarès des auteurs les plus relus » avec 24,6 % (p. 77). On fait rarement les questions et les réponses. Mais comme pour Flaubert à La Motte-Picquet, on ne sait pas la nature du texte de Laure Murat : essai, étude, travail universitaire, longue réflexion introspective, long billet d’une journaliste-intervieweuse ou d’une blogueuse qui pense avoir des amis célèbres dont des people germanopratins.

Là encore, il m’est difficile de relayer les « statistiques et palmarès » (p. 67) que Laure Murat détaille très rapidement ; le lecteur ira voir le chapitre 4, si le cœur lui en dit. Les chapitres « Le syndrome du Quichotte » et « J’ai perdu Le Temps retrouvé… » (humour) saupoudrent légèrement du Foucault, du Borges, du Queneau et du Flaubert (où les ouvrages de Mme Murat deviennent tautologiques) et centralisent les bavardages personnels de l’auteure.

« Je ne crois pas qu’il existe de mauvais objets. Je déblaye mon propre chemin. Et je suis très scrupuleuse : quand je croise une question qui m’intéresse, je reprends tout de zéro, comme si je ne savais rien. Littéralement, je nais au problème, sans préjugé ni mode à suivre 11. »

Dans son entretien au Monde (qui est toujours l’objet de mon courroux), Laure Murat nous rassure : elle ne connaît rien à l’histoire, à la sociologie ou à l’anthropologie de la lecture. « Partir de zéro » peut-il expliquer qu’on arrive à zéro également ? Faubert à La Motte-Picquet et Relire. Enquête sur une passion littéraire n’apportent aucun éclairage nouveau, aucun questionnement pertinent. Lecteurs, passez votre chemin.

Et pour finir sur une note positive, une pensée pour Umberto Eco pour qui « il n’est pas rare que les livres parlent de livres. Autrement dit qu’ils parlent entre eux » : les deux livres de Laure Murat ne parlent que d’elle, hélas.

  1.  (retour)↑  Jean Birnbaum, « Laure Murat, zigzags dans le métro », Le Monde, supplément « Le Monde des livres », « Prière d’insérer », 25 septembre 2016, p. 1.
  2.  (retour)↑  Antoine de Baecque, « Historienne à rebours », Le Monde, supplément « Le Monde des livres », « Prière d’insérer », 25 septembre 2016, p. 9.
  3.  (retour)↑  Ibid.
  4.  (retour)↑  Fiche sur Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Laure_Murat (consultée le 29 février 2016).
  5.  (retour)↑  Quatrième de couverture de l’ouvrage.
  6.  (retour)↑  On pourrait parler de work in progress où l’auteure se confierait aux lecteurs sur la naissance de son projet initial ; en l’état, les (grosses) ficelles du storytelling commercial peuvent sembler trop miraculeuses (« Ce ne sont pas ses lectures personnelles qu’il consigne mais celles des usagers du métro. De cet instant, comme frappée par une épiphanie, je décide ni plus ni moins de lui piquer son idée et de profiter de tous mes trajets », p. 11).
  7.  (retour)↑    La RATP entretient 14 lignes et 303 stations à Paris et 1,5 milliard de voyageurs transitent dans ses couloirs et ses wagons, en moyenne, par an (données sur le site web de l’institution).
  8.  (retour)↑  On lui suggérera de regarder des portraits de lecteurs masculins new-yorkais sur Instagram, à l’initiative de femmes sur le compte « Hot Dudes Reading », elle ne sera pas trop loin du dilettantisme de sa « comparaison oiseuse » (p. 46) : https://www.instagram.com/hotdudesreading/ (page consultée le 2 mars 2016).
  9.  (retour)↑  Pour les non-bilingues : underground signifie littéralement « sous-terre » et sert à nommer le métro dans le monde anglo-saxon. Ce terme est aussi utilisé pour définir une culture alternative ou d’avant-garde, en marge d’une culture légitime.
  10.  (retour)↑  « Lecture refuge, de type walkman, destinée à s’isoler, lecture forcément bringuebalante et hachée par la faute du trajet […] [c’est] d’abord une lecture vagabonde associée d’un monde à l’autre » (p. 56).
  11.  (retour)↑  Antoine de Baecque, « Historienne à rebours », Le Monde, supplément « Le Monde des livres », « Prière d’insérer », 25 septembre 2016, p. 9.