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Matthew B. Crawford

Contact

Pourquoi nous avons perdu le monde, et comment le retrouver

Traduit de l’anglais par Marc Saint-Upéry et Christophe Jaquet
Éditions La Découverte, collection « Cahiers libres », 2016, 348 p.
ISBN 978-2-7071-8662-1 : 21 €

par David-Jonathan Benrubi

Faire gaffe. Autour d’un livre de Matthew Crawford.

Soyons malhonnêtes : il semble que la seule chose qui dans une bibliothèque intéresse Matthew Crawford, c’est la couleur beige du mur et le bruit de la VMC,b ou plutôt ce qui fait que nous les percevions (p. 200) – on ne développera pas ce point ici. Soyons justes, toutefois : la lecture de son livre, Contact. Pourquoi nous avons perdu le monde, et comment le retrouver doit être fortement recommandée à tous ceux qui s’intéressent aux politiques culturelles publiques. Par égard pour la revue qui accueille cette recension, on s’en tiendra aux bibliothécaires, qui y trouveront a minima une très belle collection de notations (développées) et de références (résumées) susceptibles d’enrichir leurs débats sur plusieurs thématiques, notamment en les fondant en philosophie morale et en psychologie cognitive. Le but de cette recension n’est ni de proposer un résumé, ni de construire une critique argumentée de l’ouvrage. Il est seulement de donner envie de le lire à des bibliothécaires, à qui il n’est probablement pas prioritairement destiné. Alors quand lire ce livre ? Inventaire partiel et décousu des contextes où il peut être utile…

• Non à l’autonomie, à bas les Lumières !

Quand on s’intéresse aux valeurs fondamentales historiquement revendiquées par « notre » profession, lire Matthew Crawford, c’est se confronter à un paradoxe idéologique. Locke et Kant, en s’érigeant contre la tutelle d’un pouvoir arbitraire et hérité de tout temps, ont voulu produire un agent politique pleinement autonome. Hélas, ce faisant, ils ont aussi, après Descartes, produit un agent moral et épistémique qui, se désirant autonome, s’est fait autarcique. Le refus politique de l’autorité s’est mué en un réflexe culturel (le fameux « héritage des Lumières », fétichisé et décontextualisé) qui voit inconsciemment dans toute altérité (les choses, les outils, les gens, les traditions) un risque d’hétéronomie (p. 104 et suiv., 159 et suiv., etc., l’auteur revient sur ce point ordinal tout au long de l’ouvrage).

• Gare aux architectes (du choix).

Quand on installe la table des nouveautés, lire Matthew Crawford, c’est se souvenir que cet individu, à qui l’on fait ordre d’être pleinement et authentiquement soi-même, et qui est peut-être un usager de la médiathèque, est bien vulnérable. La liberté qu’on lui propose (la liberté libertarienne), celle d’un choix inconditionné entre des options qu’il n’a pas formulées, est instrumentalisée par une ingénierie de la consommation. Ici, rien de nouveau sous le soleil, même si les contempteurs du best-seller industriel (y en a-t-il encore ?) trouveront que le livre rafraîchit quelque peu les arguments classiques d’Adorno sur la culture de masse, en insérant le problème dans un cadre large et maîtrisé. Mais n’endossons-nous pas, nous-même, ce costume d’architecte du choix ? Dès lors, la lutte contre l’« obésité intellectuelle », alias distractivité sous l’effet de stimulants hyperappétissants, peut être réaffirmée comme un des « idéaux » de la politique culturelle (et notamment de la bibliothèque publique) – un idéal, ou une utopie  1 . (Lire ce livre, soit dit en passant, c’est aussi risquer de réduire à zéro le budget d’acquisition pour les livres de développement personnel.)

• Travaillons les compétences pratiques.

Quand on rédige un PSCES, lire Contact nous invite à faire une place au faire, et plus spécialement d’une part au faire guidé, contraint, enseigné (ethnographie de l’atelier du facteur d’orgues dans le chapitre final), d’autre part au faire déployé dans une attention conjointe (les maîtres verriers, p. 181). Parce que nous ne sommes pas au monde en « être rationnel » (le pur observateur désincarné qui sert de modèle moral pour Kant), mais en être agissant, l’acquisition des compétences pratiques détermine notre capacité même à percevoir le monde. La canne de l’aveugle, la roue du motard, la crosse du hockeyeur, le couteau du cuisinier, quand ils sont pleinement maîtrisés, quand leur maîtrise est incorporée, se retrouvent à mi-chemin de l’outil et de la prothèse et sont facteurs d’une extension du périmètre du moi, donc d’une joie (celle de Nietzsche, celle de l’enfant qui grandit). Les pages sur le concept de « cognition incarnée », sur l’« attention conjointe » à tous les âges de la vie, sur l’intelligence spatialisée, sur la notion d’affordance et le caractère socialement sédimenté des contextes qui font qu’un objet a valeur d’outil, sont limpides et enlevées. Dans leur profondeur pourront s’aventurer sans risque les promoteurs des Fab Lab.

• N’en luttons pas moins contre l’illettrisme

Y compris, ajoute l’auteur de la recension, aux cimes du « monde de l’art », car le langage prépositionnel est indispensable à l’acquisition des compétences intériorisées. En formulant un savoir explicite, il permet la direction de l’attention, médium obligé pour l’apprentissage (p. 86 et suiv.).

• Faisons attention aux écrans, et surtout au reste.

Quand on s’intéresse à l’aménagement intérieur des nouvelles médiathèques, lire Contact, c’est retourner au programme architectural et fonctionnel qu’on a rédigé il y a quelques années et vérifier, inquiet, le nombre d’occurrences du mot « écran ». Pas de technophobie de principe chez Matthew Crawford, mais un constat révolté : l’attention, qu’on peut définir comme la « faculté par laquelle nous appréhendons le réel directement », est devenue une ressource rare, marchandée. Les défenseurs des Communs trouveront dans ce livre un appel à une extension de leur cause. Si le voyageur en classes affaires peut, dans le salon qui lui est réservé, bénéficier d’un espace silencieux et sans pollution visuelle, le jeune prolétaire qui attend deux heures durant entre les quatre murs d’une salle d’attente de l’hôpital ne dispose probablement pas, sur un seul des quatre, d’un plan qui soit vierge d’une source de distraction (MTV en boucle). Que dire de ce bus sud-coréen, qui diffuse des substrats olfactifs lorsqu’est diffusée à la radio une annonce pour un célèbre vendeur de donuts, dispositif qui a reçu en 2012 le Lion de bronze de la « publicité ambiante » (à Cannes, France). Crawford constate l’existence d’une « économie de l’attention » (et l’explore « dans les recoins les plus sombres du capitalisme », à Las Vegas, chez les ingénieurs de l’addiction au jeu, p. 126-156), pour revendiquer la reconnaissance de l’attention comme bien commun (p. 17), comme ressource rare à préserver et redistribuer (au même titre que l’eau). On ne résumera pas ici les développements sur cet aspect crucial du livre (risque de la cécité d’inattention, nécessité de la neutralisation de l’environnement pour toute pensée abstraite, y compris pour la mémoire autobiographique et la cohérence de soi, etc.). Mais on notera, dans ce contexte, qu’une certaine et aujourd’hui ancienne tendance à la (nécessaire) déréglementation des usages en bibliothèque doit être maîtrisée, en préservant des espaces neutres, favorisant la concentration. Non par déférence envers un supposé sacro-saint silence religieux, mais par militantisme altermondialiste : l’attention est en voie de disparition et privatisée ? Faisons-en un service public. D’ailleurs, s’il est vrai que la convivialité peut passer par le plaisir de la conversation spontanée, on oublie trop souvent que le premier des échanges peut aussi être l’exercice d’une plus ou moins grande réserve réciproque, avec toutes les modulations de la communication non verbale qui la déclinent, jusqu’aux fantasmes qu’elle peut produire.

• La compétence, subjective, et issue d’une tradition.

Pourquoi la Chine aujourd’hui, comme les États-Unis en 1945, doivent, malgré des budgets colossaux alloués à la recherche, compter sur l’immigration de cerveaux ? Crawford répond à partir des travaux du chimiste Michael Polanyi : parce que la recherche est aussi un art, qui compte sa part de pensée tacite, et qui se transmet dans le cadre d’une relation morale (fondée sur la confiance) entre un maître et un futur maître. Et de mettre en garde contre le risque – rentabilité privée oblige – de faire une trop grande place aux MOOC, utiles dans bien des cas, mais qui véhiculent le mythe de la méthode, de la procédure objective et immédiate, qui ignore le rôle des affects, de l’esthétique et des expériences sédimentées dans la quête de connaissance (p. 196-197). Pour ma part, qui ai eu de bonnes notes à l’École des chartes et à l’Enssib, il m’arrive de m’estimer piètre gardien du patrimoine écrit, par comparaison avec un excellent collaborateur, qu’ont formé quatre années de contact avec des vieux briscards de la BnF, avec leurs outils, avec leurs objets.

• Un art de la vulgarisation.

Ne nous y trompons pas. Ce livre, s’il entend développer une réflexion personnelle, nourrie d’anecdotes autobiographiques, et s’il revendique un discours au moins minoritaire, est avant tout un excellent livre de synthèse qui rend accessible de nombreux travaux de recherche récents. Ce faisant, il fait aussi « notre » travail, avec esprit et humour. L’étudier, c’est constater qu’il est possible en 2016 de lire un livre de sciences humaines sans rencontrer à chaque page les ponts aux ânes de « notre » novlangue : questionner ceci ou cela, faire résonance avec, etc. Le mode assertif y est plus fréquent que le mode interrogatif. Peut-être sont-ce là les signes d’un texte qui fait véritablement attention aux problèmes qu’il traite.