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Chantiers ouverts au public

Design des politiques publiques

La 27e Région (ouvrage collectif orchestré par Pauline Scherer)
La Documentation française, 2015, 493 p., ill.
ISBN 978-2-11-009932-7 : 29 €

par Raphaëlle Bats

L’objet attire l’œil. Malgré une taille imposante (500 pages), mais qui à la fois intrigue et interpelle, tout concourt à faire de ce livre un objet agréable, attirant, désirable, comme le diraient les auteurs. Parmi les points de forme, on retiendra les choses suivantes.

D’abord un jeu de couleurs savamment réparti sur la couverture, dans les pages, entre les chapitres, sur la bordure, dans les dessins et même sur les photographies retravaillées pour n’en faire sortir que les couleurs de la couverture. La couleur sert ici de respiration (notamment en soulignant les chapitres, les titres, etc.), sans pour autant éloigner le regard de ce qui compte réellement, à savoir le texte.

Ensuite, un travail vraiment appréciable sur les outils facilitateurs de la compréhension des textes : tableaux, frises chronologiques, schémas ponctuent le texte pour donner à voir autant que donner à lire. On regrettera peut-être un des schémas, celui du « crash test des politiques publiques » (p. 281), qui n’apporte pas grand-chose au discours et qui, du coup, fait un peu gadget de graphiste.

Enfin, une approche vraiment originale dans la présentation du texte : des textes en rouge sur fond blanc, des pages à lire livre renversé, des notes de bas de page intégrées dans le texte lui-même (quelle belle initiative) et les mots-clés du lexique mis en évidence par la marque typographique du renvoi à la ligne. Si on se lasse de voir au fil des 500 pages les mêmes 19 mots (créativité, bien commun, désirable, ethnographie, immersion, pour citer les plus utilisés) mis ainsi en évidence, la présentation est vraiment appréciable et apporte un véritable confort de lecture. Ajoutons à cela le lexique qui exploite les dernières pages de l’ouvrage, dont la 3e page de couverture et le rabat cartonné du livre, qui en réalise à la fois le titre et l’extension, constituant une belle trouvaille.

Ce livre n’est cependant pas seulement un bel objet de designer, graphiste, créatif, en immersion dans le parcours usager-lecteur. Non, c’est aussi un livre dont le fond nous apporte son lot d’informations, de concepts, d’outils et d’idées à penser et critiquer. C’est d’ailleurs là une des grandes forces de cet ouvrage : faire une belle place à l’approche critique : critique des concepts, critique des outils, critique des résultats. Le livre ne se présente donc pas comme ce qu’il faudrait penser ou ce qu’il faudrait faire, mais offre des pistes dont chacun, individu ou groupe au sein d’une collectivité, peut se saisir.

La première partie du livre, chapitres 2 à 5, nous donne ainsi matière à penser et à exercer ce jugement critique. On apprécie vraiment l’alternance entre textes explicatifs et descriptifs et textes de chercheurs en train de chercher, capable de poser des questions, de décrire leurs hypothèses et leurs expérimentations, sans étaler leurs résultats et leurs conclusions de manière à la fois affirmée et dogmatique. La deuxième partie du livre, centrale, chapitres 6 et 7, décrit des expérimentations et des outils, sans jamais omettre d’en montrer les limites ou les freins. La troisième partie, chapitres 8 à 10, revient à nouveau sur des idées et des concepts : idées à défendre et concepts à comprendre. Et c’est là où le bât blesse. Après deux chapitres pratiques, le retour à des articles plus généralistes est un peu décevant, alors même que la première partie de l’ouvrage était absolument enthousiasmante. On réfléchit, on pense, on pratique, et hop, on recommence. Au moment même où le lecteur se sent prêt à passer à l’action, celle-ci est à nouveau éloignée, mise à distance, pour revenir sur les enjeux, les valeurs, les défis. Si ces contributions sont intéressantes et ont toute leur place dans le document, elles sont peut-être mal placées, après des chapitres qui ouvrent notre appétit et notre désir de faire.

Sur le plan de la mise en acte et en action, on pouvait craindre que ce livre soit une sorte de panégyrique de la 27e Région, mais cet écueil est tout à fait évité, voire même trop évité. La 27e Région est présentée dans un premier chapitre qui donne le ton de ce qui sera développé dans les chapitres suivants : une série de concepts, une suite d’initiatives, sinon de modèles au moins inspirants, et un engagement véritable envers le service public et la démocratie. On retrouve la 27e Région dans le chapitre 6 sur la présentation des Transfo organisées entre 2011 et 2015. Ici aussi, les auteurs n’ont pas hésité à laisser la parole à des participants pour pointer les points positifs comme négatifs des expériences menées. Si la 27e Région est régulièrement citée dans les contributions des différents auteurs, si elle est resituée dans son propre usage des concepts développés, elle n’apparaît pas cependant comme unique ou centrale dans la dynamique de chantiers de design des politiques publiques. C’est quelque chose qui mérite d’être salué. On peut regretter cependant qu’à trop diluer la 27e Région dans un grand mouvement mondial, on ne trouve que peu d’occasions pour celle-ci de donner des clés pratiques et concrètes pour mettre en œuvre les chantiers. Certes, des outils sont présentés et commentés, certes, les participants donnent leur point de vue sur les expérimentations, certes, chaque démarche est analysée par des chercheurs, mais quelque chose manque qui fait qu’on ne sait pas trop quoi faire après la lecture de cet ouvrage. Par où commencer ? Vers où aller ? Il est entendu que nous irons sur le site de la 27e Région lire toute la documentation créée autour de chaque résidence ou de chaque Transfo, mais quelque part, à force d’humilité, les auteurs ne nous donnent pas accès à la réalité du terrain. Il est possible que ce soit justement l’enjeu du livre : donner à penser et laisser la réalité se construire pas à pas, par l’expérimentation. Cependant, on voit mal après cela comment ne pas faire appel à des experts, en espérant qu’eux aussi nous laisserons temps et espace pour aiguiser notre esprit critique.

Malgré ces quelques bémols, relevant plutôt d’un appétit aiguisé que d’un manque d’intérêt, il faut saluer cet ouvrage qui offre une belle expérience de lecture et suscite forcément des questions, voire des envies, pour tous les fonctionnaires. Il est difficile de lire cet ouvrage sans vouloir trouver sa place dans un mouvement de renouveau des politiques publiques. En cela, l’ouvrage est plus que convaincant : enthousiasmant !