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Bibliothèques troisième lieu

Sous la direction d’Amandine Jacquet
ABF, collection « Médiathèmes », n° 14, 2015, 198 p.
ISBN 978-2-900177-41-9 : 30 €

par Mélanie Villenet-Hamel

Première monographie consacrée aux bibliothèques troisième lieu, dont depuis 2009 on ne cesse d’interroger les différentes formes, cet ouvrage entend non seulement proposer un état de l’art sur la question, mais aussi indiquer des pistes pratiques pour les bibliothécaires et décideurs désireux de travailler dans cette direction. De fait, on apprécie l’abondance des exemples appuyés par une riche iconographie, mais aussi et surtout une mise au point vigoureuse sur le concept en lui-même, puis plus loin un éclairage sur les questions managériales, budgétaires et de communication.

Composé de courts chapitres rédigés par une vingtaine d’auteurs, le propos est enlevé et convergent, y compris avec des chapitres intitulés « La sidération du troisième lieu » ou encore « Jusqu’où peut-on désinstitutionnaliser la bibliothèque ? » : la bibliothèque troisième lieu est avant tout un projet politique, ancré dans les problématiques de cohésion sociale. On perçoit, aux références très appuyées au canapé, violet pour l’un, bleu pour l’autre, rouge pour un troisième – canapé auquel on réduit trop souvent le troisième lieu pour en limiter la portée et l’intérêt –, le vif désir de convaincre que, bien plus qu’un type d’aménagement mobilier, il est surtout question de politique publique, de projet d’établissement, de culture, de loisir, de lien social et d’éducation permanente – on pourrait même oser populaire.

En revenant sur les origines du troisième lieu, avec Ray Oldenburg qui dans les années 1980 voyait plutôt le café comme une parfaite illustration, la première partie insiste sur les problématiques de cohésion sociale qui conduisent fréquemment bibliothécaires et politiques à travailler leur projet dans ce sens. On y voit notamment que, bien souvent, les usages de certains publics, sans lien avec les collections, rappellent que la bibliothèque ne se réduit plus à son rôle de fourniture de documents mais que le lieu répond à un besoin social. Un des auteurs précise de manière très fine qu’à de nombreux endroits, c’est même le seul lieu que peuvent fréquenter les jeunes filles, soulignant de manière définitive la grande actualité de la bibliothèque en tant qu’équipement dans la cité, essentiel au tissu social.

Tenir compte des nouveaux usages ne suffit pas à faire un véritable troisième lieu : la dimension d’association des usagers est également très importante. Que l’on parle de métropoles ou de nouvelle ruralité, cet aspect est incontournable et signe un véritable projet que les habitants s’approprient. Les partenariats multiples qui ancrent la bibliothèque dans la cité sont également des marqueurs du troisième lieu.

C’est cette présentation des modalités de participation des publics qui sert de transition avec les questions de fonctionnement spécifiques aux bibliothèques troisième lieu. Si les chapitres revenant sur la sociologie du troisième lieu, puis démontrant par l’exemple comment on peut passer d’une adaptation aux usages à une association des usagers, sont très intéressants en ce qu’ils compilent ce que l’on a pu lire ici et là, les parties portant sur le management, la communication ou les moyens sont réellement précieuses du fait de leur caractère plus inédit.

Le management des équipes est en effet particulier, de par la composition de ces dernières autant que par l’organisation du travail, très spécifique, qui les caractérise. Comme souvent quand il est question de management, « ça va mieux en le disant » : des solutions de bon sens, peut-être à rebours des usages, permettent de décomplexer le manager devant défendre d’autres manières d’organiser le travail. Là encore, les exemples proposés vont du rural aux métropoles, et intègrent la question des bénévoles, des profils atypiques – des deux à la fois – tout en prenant du recul sur les organisations mises en place. Comme dans les parties précédentes, certains aspects sont traités en évoquant les expériences étrangères. Bien sûr, il convient de relativiser et de contextualiser les propositions énoncées, mais ce parti pris fournit des éclairages plus lointains qui, adaptés, permettent de faire avancer et de professionnaliser la manière dont on accompagne un projet de service troisième lieu. Bon sens et absence d’a priori sont également au cœur de la question de recherche et d’optimisation des moyens. Là encore, des solutions pratiques, peu courantes, mais simples à mettre en œuvre et admissibles par l’institution, sont proposées. Enfin, un glossaire reprend judicieusement l’ensemble du lexique lié aux bibliothèques troisième lieu.

Cet ouvrage est particulièrement efficace parce que, de la sociologie à l’animation des équipes en passant par le projet, tous les aspects intéressant le bibliothécaire désirant faire évoluer son établissement ou tout simplement apprendre en approfondissant des instantanés de journées d’études sont abordés de manière simple et concise, tous les angles de vue sont proposés. Mais cette succession de courts chapitres, parfaitement autonomes les uns des autres, au risque d’être partiellement redondants, en fait aussi la limite si l’on ne se contente pas du schéma des regards croisés.