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5es Journées Open Access

Couperin, 24 et 25 janvier 2013

Françoise Truffert

Les 24 et 25 janvier 2013, les Arts et Métiers ParisTech ont vu se rassembler dans leur grand amphi parisien les quelque cinq cents inscrits aux 5es Journées de l’Open Access, organisées par Couperin, avec le soutien du CNRS, de la CPU (Conférence des présidents d’universités), de la CGE (Conférence des grandes écoles) et de la CDEFI (Conférence des directeurs d’écoles françaises d’ingénieurs) 1.

Ces journées, organisées par le consortium tous les deux ans, ont abordé les problématiques de l’Open Access (OA) 2 en deux temps : la stratégie des politiques publiques (établissements, États, Union européenne) et les différents modes d’alimentation des archives ouvertes, institutionnelles ou non, généralistes ou spécialisées, dans un seul but : comment parvenir à 100 % des publications en archives ouvertes, et en texte intégral ? La question technique ainsi que celle de la politique des éditeurs commerciaux n’ont volontairement pas été abordées, non plus que l’OA aux données de la recherche, qui fera sans doute l’objet d’un dixième segment de la grande infrastructure de recherche BSN (Bibliothèque scientifique numérique) portée par la MISTRD.

Les évolutions de la publication scientifique

En introduisant les journées, Grégory Colcanap – coordinateur de Couperin – et Serge Bauin – directeur de l’IST du CNRS – ont souligné que l’accès ouvert, inscrit dans le plan d’action de la BSN, constitue dorénavant, grâce au numérique, le point névralgique de la valorisation et du développement de la recherche. Des résultats de recherche largement visibles par tous constituent un retour sur investissement de leurs financeurs publics, et permettent à d’autres chercheurs une réutilisation, pour peu que les droits d’auteurs le permettent (licence CC BY).

L’écosystème de la publication scientifique, perturbé par la publication électronique et par la montée en puissance des éléments d’évaluation, est bouleversé. Au cours des deux journées, de nombreux orateurs et participants, décideurs, bibliothécaires ou chercheurs, ont pointé les coûts prohibitifs des abonnements aux revues imposés par les éditeurs commerciaux, sans commune mesure avec les coûts de production des articles. Et ce, d’autant plus que, dans le schéma de production scientifique, l’auteur est à tous les niveaux : il cherche, écrit, corrige et évalue ses pairs, paye parfois pour publier, et paye encore (lui ou son institution) pour accéder aux résultats de sa recherche. La publication fait partie intégrante du travail du chercheur, elle doit être libre et ouverte (ce qui ne veut pas dire forcément gratuite). De plus, toutes les études montrent que les articles en OA sont plus cités que les autres, et créent une recherche plus dynamique.

Un paysage morcelé…

Le paysage français de l’OA (qui se traduirait en français par « accès libre », mais certains préfèrent « accès ouvert »), est en extension croissante, ainsi que l’a montré l’enquête 2012  3 de Couperin et de l’ADBU sur les archives ouvertes, présentée par Christine Ollendorff, membre du bureau de Couperin (notons que l’ADBU et Couperin se sont prononcés et/ou agissent en faveur de la « voie verte »). Il est également très riche, et les outils nombreux : archives à vocation nationale (HAL  4 en France, présenté par Christine Berthaud, directrice du CCSD), portails thématiques de cahiers de laboratoires (hypotheses.org présentés par Marin Dacos, directeur du Cléo  5), politiques OA des pays d’Europe du Sud (Medo@net), archives institutionnelles, revues éditées en accès libre (revues.org)… Les modes d’alimentation des archives ouvertes sont aussi très variables et, quelle que soit la voie choisie (Green, Gold, Platinum, Freemium), l’objectif est, outre de donner un libre accès aux résultats de la recherche, de trouver des alternatives durables pour maîtriser et, si possible, minimiser les budgets consacrés à l’accès à la documentation. Cependant, cette variété même nuit à la visibilité du mouvement et des actions OA. Il est plus que temps d’adopter une politique concertée.

Le grand témoin de ces Journées, Stevan Harnad, professeur à l’université du Québec à Montréal et pionnier de l’OA et de la transparence dès les années 1990, après un tour d’horizon des grandes dates de l’OA (Arxiv pour les physiciens a débuté dès 1991), a défendu avec éloquence le modèle Green, la « voie verte », celle de l’auto-archivage. Pour lui, rien ne doit s’opposer à la publication libre par les auteurs eux-mêmes de leur travail, après validation de la valeur scientifique : ni les embargos, ni le paiement à la source par les institutions (le Gold, ou « voie dorée »), qui risque d’introduire une inégalité de visibilité des résultats de la recherche entre ceux dont les établissements peuvent payer et les autres. À cet égard, Alma Swan, directrice de SPARC Europe, a démontré que même si le Green a un coût (structurel, fonctionnement des plateformes et des services, validation), il est incomparablement moins cher sur le long terme, que le Gold.

Jean-Claude Guédon de l’université de Montréal a montré que des dispositifs de publication alternatifs, comme ScieELO  6 en Amérique latine, peuvent permettre la publication ouverte immédiate à moindre coût et sont un objectif ultime à atteindre. En attendant cette complète transformation des dispositifs de publication, la « voie verte » est une solution incontournable car elle ouvre l’accès immédiat aux publications. Un autre exemple a mis en avant l’avantage du Gold et les politiques associées : ainsi, une préconisation nationale a été faite par la Grande-Bretagne, à la suite du rapport Finch (intervention de Michael Jubb, du Research Information Network), pour mettre en place le Gold OA. Dans ce dispositif, un accord intervient entre les éditeurs et les institutions, qui les rémunèrent en payant un APC (Article Processing Charge) pour publier les articles qui se trouvent ensuite en accès ouvert. Ce type de financement nécessite un investissement conséquent des pouvoirs publics, mais a l’avantage de mettre sans tarder en OA un gros pourcentage des publications.

… qui nécessite une action concertée

Les présidents de la CPU, de la CGE et de la CDEFI ont donné leur position : un ferme soutien à l’accès ouvert aux publications scientifiques, vecteur indispensable du développement de la recherche.

L’Union européenne représentée par Zoran Stancic (direction générale des réseaux de communication, contenu et technologies, Commission européenne) demande aux pays membres de s’engager dans des politiques incitatives au dépôt des publications en OA (« voie verte » avec un embargo de 6 mois, et de 12 mois pour les domaines de SHS), sans méconnaître les difficultés pour coordonner et assurer l’interopérabilité des politiques nationales avec la politique européenne. L’accès ouvert et la conservation des données de la recherche sont aussi des axes importants sur lesquels l’Europe demande aux États de se positionner.

La position de la France

La position de la France était un moment fort de ces journées. Geneviève Fioraso, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, a réaffirmé « au regard de l’importance des enjeux, sur les plans scientifique, économique et sociétal, le soutien [du gouvernement français] au principe du libre accès à l’information scientifique », et a annoncé la relance de HAL en lien avec les archives institutionnelles, par la signature à venir d’un protocole d’accord pour un pilotage mixte au travers d’une UMS (unité mixte de service). HAL ne sera plus une unité propre du CNRS. Persuadée que la complémentarité des approches est la clé du succès, elle a développé son plan de soutien en sept actions : développement de la voie verte, accompagnement de l’évolution du Gold, promotion de la 3e voie du Platinium (édition en libre accès permettant aux auteurs et aux lecteurs d’accéder à la publication scientifique sans paiement, comme ce que propose le Cléo de Marin Dacos), optimisation de HAL, accompagnement des chercheurs par un contrat type de publication, réflexion sur la place des modes de publication dans l’évaluation de la recherche  7, soutien de la visibilité internationale des éditeurs nationaux par une aide à la traduction.

Ce plan d’action national, ambitieux, montre bien la nécessité absolue d’un travail en commun intégrant l’ensemble des acteurs de l’édition de l’information scientifique et technique.

Inciter les chercheurs à déposer leur production

Quel que soit le type d’archive ouverte, la question centrale du pourcentage des dépôts par rapport aux publications n’est pour l’instant pas résolue. Que ce soit par ignorance, désinvolture, peur du plagiat, ou en raison des conditions juridiques parfois excessives des éditeurs, les chercheurs « sont leurs propres ennemis », et c’est eux qu’il faut convaincre. À cette fin, plusieurs solutions ont été présentées, allant de l’auto-archivage volontaire, comme à l’INP de Toulouse (Sandrine Malotaux), à une politique incitative tel RepositóriUM (université du Minho, Portugal, par Eloy Rodriguez), voire une obligation de dépôt pour Archimer de l’Ifremer (Frédéric Merceur), HAL-INRIA (Laurent Romary), OpenAire pour les publications issues de projets européens (Jean-François Lutz).

La figure emblématique de ces « mandats  8 » est actuellement l’université de Liège. Son recteur, Bernard Rentier, et son directeur des bibliothèques, Paul Thirion, ont présenté leur archive institutionnelle ORBI  9. Mettant le chercheur au cœur du dispositif, aussi bien en terme de responsabilité (la publication est son travail) que de services (simplicité, hot-line, visibilité des publications, lien avec le pilotage et l’évaluation de la recherche) ou de richesse de contenu (articles mais aussi autres productions de la recherche), ce « mandat » (incitation plutôt qu’obligation) a pour origine une volonté politique forte du recteur : seuls les travaux déposés dans ORBI sont comptabilisés pour l’évolution de la carrière des chercheurs. Ce « mandat » va prochainement être étendu à toutes les universités belges et à l’organisme national belge de financement de la recherche.

Ces journées ont montré sans aucun doute une évolution majeure dans l’accès ouvert aux publications de la recherche : élaboration de politiques nationales et internationales, collaboration nécessaire de tous les acteurs de la production IST, incitation croissante au dépôt par les chercheurs. D’autres enjeux n’ont été qu’effleurés : l’OA pour les monographies, les différences entre disciplines, les données de la recherche. Un maître mot : déposez et faites déposer. •