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Mondialisation, internet et francophonies

Jack Kessler

«Imaginez une histoire, où mutation, changement et flux sont la norme  1… »

Il y a toujours eu plusieurs francophonies. À commencer par les différents dialectes encore florissants dans les années 1960, à l’époque de mes premiers contacts avec la France – « J’y va-ty ? À demain(g) matin(g) ? », ainsi parlait mon hôte, dans une ferme près de Bergerac en 1969 – jusqu’aux parlers des communautés internet de 2010 éparpillées dans un monde entièrement globalisé. La culture française a montré, tout autant si ce n’est plus que presque toutes les autres, une diversité qui s’est manifestée à plusieurs reprises au cours de sa longue histoire, encore plus peut-être que maintenant.

On peut cependant s’interroger sur le sens réel de cette nouvelle dispersion, qui touche tout le monde, et pas uniquement la France : est-ce le signe d’une désagrégation culturelle, d’un effritement de vérités bien ancrées, sans lesquelles nous ne pouvons survivre ? Est-ce tout simplement « la même chose qu’auparavant » ? Ou y a-t-il désormais de nouveaux éléments, de nouvelles façons de voir et de faire les choses, bien différentes et peut-être meilleures que tout ce que nous avons connu jusqu’à présent ?

Ces questions sont cruciales pour les services d’information, qu’il s’agisse des bibliothèques et des livres, des systèmes numériques et d’internet, de leur utilisation et de leur apprentissage. Tous ces éléments qui, désormais, s’assemblent et se rassemblent doivent se sentir concernés par les francophonies émergentes. Il est important de « connaître ses clients » et la langue qu’ils parlent.

La mondialisation semble être un phénomène nouveau, tout comme internet. Quelles réelles différences ces deux innovations apportent-elles ? Désormais, on peut rencontrer dans le monde entier des communautés francophones qui tirent profit des deux.

Les diasporas de la mondialisation

Alors que j’écris ceci, assis sur un banc à San Francisco, de jeunes touristes français m’interrompent, pour me demander d’une voix hésitante, dans un bon anglais scolaire avec un accent américain, où on peut louer des vélos… Cela me rappelle qu’en Californie du Nord, à plus de 9 500 kilomètres de l’Hexagone, il y a désormais des dizaines de milliers de Français, citoyens et citoyennes qui participent toujours aux élections françaises, mais travaillent dans la Silicon Valley, vivent dans des appartements à San Francisco, fêtent leurs « fins de semaine » dans la Napa Valley, à la recherche de vins parfois aussi bons que ceux de leur pays d’origine, et dévorent des fromages français provenant des rayons incroyablement bien approvisionnés des hypermarchés bios du coin ; certains de ceux qui vivent ici n’y demeurent que peu de temps, mais ceux qui séjournent plus longuement bénéficient de maternelles, de lycées où on prépare le bac, et de notre célèbre université de Berkeley. La France est leur patrie, mais la Californie l’est également devenue aujourd’hui.

Ici, on croise également des milliers de touristes français, comme ces valeureux cyclistes qui se gèlent bêtement à Fisherman’s Wharf  2 , en ce printemps brumeux… surpris par les bizarreries du temps…

On rencontre aussi d’autres francophones en Californie du Nord, qui viennent du Sénégal, du Vietnam et de Chine ; des étudiants du Maroc, des employés de la BNP de Hong Kong qui nous rebattent les oreilles avec leurs marchés de pointe, des chercheurs de Stanford et de l’université de Californie – et des gens comme moi, simplement sous le charme de la France et de ses habitants.

Est-ce que tout ceci forme une francophonie ? Une francophonie californienne peut-être – de type nordique, n’en déplaise à nos cousins et néanmoins rivaux de Los Angeles – ou même une colonie francophone, avec ses propres caractéristiques culturelles, ses propres pratiques et préoccupations, linguistiques et autres… fêtant la prise de la Bastille coiffée d’une casquette de baseball.

Ce groupe d’expatriés ne parle pas la même langue qu’à Limoges. Ce n’est pas une simple différence entre un français académique et un français simplifié dit « d’aéroport », bien qu’il y ait de cela aussi – et le français parlé avec l’accent sénégalais semble aussi typique à San Francisco qu’à Lyon.

Les intérêts et les sujets de discussion diffèrent également : les communautés transnationales à l’étranger discutent en français de sujets autres que si elles vivaient à Limoges ou à Lyon – du genre préoccupations nord-californiennes, idées différentes, comme pourrait s’en douter tout bon spécialiste du marketing commercial ; nous parlons de baseball et de ses nombreux arcanes, ainsi que de la politique américaine et de ses multiples mystères ; nous trouvons les mots et les phrases en français ou en franglais pour exprimer les problèmes de la vie quotidienne en Californie, utilisant un français touristique, d’expatrié, de francophile, etc.

Où peut-on encore trouver cela ? Où d’autre, sur notre planète mondialisée et interconnectée, prolifèrent de nouvelles francophonies ultramarines, comme ici à San Francisco ?

N’importe où en Asie, dont l’impressionnante croissance démographique est connue de tous, tout comme son miracle économique, le vaste étalage de ses richesses et de son pouvoir, avec, dans son sillage, une telle foule de gens qu’on a l’impression que la terre penche de ce côté. Il faut admettre qu’aujourd’hui, en Asie, dans toutes les immenses régions urbaines, vit une population francophone, un groupe croissant utilisant déjà le français.

Rien qu’en Chine, on trouve actuellement treize mégalopoles modernes, régions urbaines de plus de dix millions d’habitants  3. Ma propre petite ville de San Francisco, qui prétend encore détenir une population officielle de juste 800 000 habitants, est devenue un simple quartier péninsulaire à la périphérie de l’une de ces mégalopoles d’environ 8,5 millions d’âmes, le Grand San José ; et on peut clairement voir ce phénomène sur Google Earth.

Donc, y a-t-il des communautés francophones dans ces gigantesques cités chinoises en pleine explosion ? Bien sûr : les Français ne font pas moins preuve d’initiative que d’autres jeunes populations d’entrepreneurs qui ont récemment afflué vers le Grand San José et la Chine.

La BNP Paribas, à elle seule, emploie 13 600 personnes dans ses bureaux « Asie-Pacifique  4 » : cela veut dire beaucoup d’employés, rien qu’au sein de ce grand groupe, dont la langue maternelle est le français, qui connaissent, aiment, ou ont besoin de connaître la culture française et s’efforcent d’en apprendre plus sur elle – sans compter les familles francophones et francophiles, les relations faites à l’école, au tennis, et les amis, en poste à Singapour, Bangkok, Pékin et Séoul. Citons aussi LVMH, Havas et bien d’autres exemples dans ce contexte de mondialisation.

Ce qui est vrai pour l’Asie l’est aussi pour l’Amérique latine et l’Afrique, dans des pays traditionnellement francophones ou non. Les sociétés et les écoles françaises, ainsi que les chefs d’entreprise français, suivent, autant que d’autres, l’argent à la trace, attirés par les booms commerciaux au fin fond du Brésil ; ils suivent aussi les Chinois dans leur recherche constante de ressources minérales et autres, en Afrique  5.

De nos jours, dans les rues de Lima, Sao Paulo, Séoul, Shanghai et Lagos, on peut presque aussi souvent voir le même phénomène que dans les rues de San Francisco, et ce, de plus en plus – à nouveau aujourd’hui, alors que j’écris ceci, deux francophones passent à côté de moi, discutant vivement au téléphone lors d’une conférence téléphonique matinale, spectacle quotidien ici à Noe Valley… C’est ça la mondialisation.

Les diasporas internet

Après la mondialisation, internet est le second élément à l’étude relatif à la francophonie. Dès ses débuts, internet a été sa propre diaspora : le concept même de transfert de paquets – les premiers dossiers d’ARPA, le précurseur d’internet, à partir desquels s’est bâtie la technologie  6 – lui permet d’avoir une portée mondiale. L’efficacité d’internet, sa fiabilité, sa relative immunisation contre les problèmes de centralisation du passé, offrent à tous la possibilité de se disperser sur la Terre entière – le monde interconnecté du XXIe siècle est une nouvelle ère de grandes découvertes comme l’a été le XVIe siècle ; les avions, les ordinateurs et les téléphones portables remplacent simplement les bateaux à voile.

Cette diaspora a eu pour effet, jusqu’ici, de disperser les gens – les voyageurs, connectés à internet, se baladent dans le monde entier, bien loin de chez eux. Cependant, en 2012, on note une ébauche de changement par rapport au schéma initial : ironiquement, la diaspora internet peut avoir comme effet secondaire la centralisation – dans les nouveaux cyber-centres, les professionnels de l’information ont de plus en plus recours à la technologie numérique et au gain de productivité qu’elle favorise pour expédier les tâches routinières faites en solo – libérant ainsi de l’espace et du temps pour des échanges plus complexes en face-à-face, avec d’autres personnes  7. Les tendances aux « villes mondiales » et aux « médias sociaux », à la mode, témoignent de cette récente recentralisation. Cependant, ces nouveaux centres d’interaction peuvent être eux-mêmes dispersés, à Séoul, Singapour et São Paulo ou à de multiples adresses en ligne. On n’est plus en présence d’une simple ville donnée avec ses banlieues, comme on pouvait le voir avant  8. Aussi, les bibliothèques devraient-elles se cramponner à leurs bons vieux et élégants campus et à leurs implantations en centre-ville, aussi onéreux soient-ils…

Si internet n’a pas inventé la communication à distance – ce sont plutôt les guerres mondiales du siècle dernier et la gestion d’armées positionnées à des milliers de kilomètres de distance qui l’ont fait –, il est à l’origine d’une communication instantanée et en continu.

Ceux qui ont connu l’excitation de coller leur oreille à une radio qui grésillait dès qu’on montait le son, pour écouter « Ici Londres… », savent ce que pouvaient être les problèmes de transmission à longue distance, pas plus tard que dans les années 1960, depuis quelque avant-poste éloigné comme Dakar, Delhi ou Hong Kong. D’ailleurs, dans ces mêmes années 1960, en France, un coup de fil passé à un village situé de l’autre côté de la vallée devait encore être acheminé par Paris, commandé à l’avance pour être finalement entendu faiblement grâce à cet étrange écouteur supplémentaire qui existait à l’époque – je me souviens encore de mes amis râlant contre cet engin.

Mais maintenant, la téléphonie mobile abolit les distances, permettant d’appeler San Francisco depuis un quai de gare de Shanghai, tel l’appel que je viens de recevoir, alors que j’écris ceci assis sur un banc, dans une rue de la cosmopolite San Francisco – ce qui me semble miraculeux, alors que c’est désormais un service considéré comme acquis pour mon interlocuteur, en Chine, âgé d’une trentaine d’années. La transmission par paquets d’internet nous offre non seulement un signal plus puissant, mais aussi une sécurité, que les soldats de la guerre froide voulaient contre la centralisation – nos communications contournent désormais Paris tout comme Omaha. À bien des égards, c’est le meilleur des mondes possibles pour la communication, comparé bien sûr à celui que nous avions dans les années 1960 : à cette époque, penser que d’avoir « trop d’information » puisse être le principal problème appartenait au domaine du rêve…

La rapidité avec laquelle nous obtenons aujourd’hui les données que nous recherchons, ainsi que l’ouverture des bibliothèques numériques 24 heures sur 24, constituent les éléments les plus marquants du changement.

Il fut un temps où, pour trouver des statistiques sur l’Inde, il fallait écrire, attendre une réponse, ça pouvait prendre des mois. Maintenant, en quelques millisecondes, la donnée apparaît sur l’écran du téléphone portable de n’importe quel usager – et, fait significatif, le processus fonctionne aussi vite en sens inverse, pour quelqu’un en Inde cherchant des informations sur la France.

La bibliothèque numérique est, en outre, toujours ouverte… Il fut un temps, aussi, où des Américains appelant en France s’énervaient en jonglant avec le décalage horaire avec Paris et où des chercheurs français essayaient de comprendre nos « World Series 9 » et nos Journées de la lenteur. Tout ceci appartient désormais au passé, ou quasiment, dans un monde interconnecté.

Toutefois, dans la « famille » moderne, les mères peuvent travailler à un endroit, alors qu’en même temps, les pères travaillent dans un autre, et que les enfants sont dans des crèches ou des écoles et ont d’autres activités dans un troisième, quatrième ou cinquième endroit – ce qui les relie, ce sont de plus en plus les applications numériques telles que Skype, internet, les e-mails, les SMS, les tweets, les dispositifs de contrôle vidéo dans les crèches, les systèmes d’alarme à domicile… La maman peut se trouver à Londres, le papa à Shanghai, la crèche à Palo Alto ou sur une colline de Lyon ou encore dans un hôtel à Shanghai. Et, plus tard, quand les enfants deviennent plus mobiles, leur école peut se situer n’importe où dans le monde : à Singapour, près du port d’attache de la famille – impliquée dans les nouveaux programmes de Yale  10 ou peut-être de l’école de commerce Insead  11 –, ou ils peuvent étudier loin de ce port d’attache, dans un de ces instituts leader mondial actuel de la haute technologie à Bombay ou Bangkok, chose inimaginable en soi il n’y a qu’une génération…, ou dans un autre, plus ancien, dans le Massachussetts.

Les effets sur la francophonie de toute cette dispersion devraient être bien clairs pour tous ceux qui ont toujours essayé de garder les membres de leur famille réunis, ceux qui ont essayé de leur donner de l’instruction et ceux – professeurs ou bibliothécaires – à qui on a demandé de leur fournir de l’information.

La communication à distance fait des différences. Finis les matins radieux et les conversations à la table du petit-déjeuner familial, finies les soirées passées à chercher un ouvrage avec l’aide d’un bibliothécaire dans la Grande Salle de Lecture – c’est du moins ce que beaucoup d’entre nous semblent penser. Les corbeilles à papier et leurs contenus ont disparu et ont été proscrits des bureaux, et ce définitivement après le long combat du « paradoxe de la productivité  12 » – et là où, autrefois, la recherche de données relevait d’une recherche primaire, des océans de données brutes nous submergent, en cette époque surchargée d’information.

La France a été leader dans tout ceci. Depuis les premiers efforts de l’Inist  13 jusqu’au développement tout aussi précoce du Minitel  14 – réseau de télécommunications public avant internet –, la France et la langue française ont été présentes en ligne. Ainsi les communautés francophones, jusqu’à ce qu’elles aient été complètement éparpillées à travers notre nouveau monde globalisé et interconnecté, sont plus que toutes autres présentes sur internet – un bibliothécaire français, plus que d’autres, doit tout savoir sur les préoccupations numériques de ces communautés et s’y intéresser.

L’essor et l’immense popularité des réseaux sociaux ont constitué la meilleure preuve de l’existence d’une diaspora de la mondialisation et d’internet. Peu d’entreprises, de nations, de religions ou encore de mouvements culturels ont jamais revendiqué, ou pourraient prétendre le faire, comme Facebook, un milliard d’adhérents. Ce réseau social en possède, d’après le dernier recensement de juin 2012, 955 millions, chiffre en constante croissance  15.

Les principes du phénomène Facebook n’ont rien d’extraordinaire : ils sont, en fait, peu nombreux, largement et fortement partagés par un nombre de plus en plus important de sites internet similaires, tels que les tweets sur Twitter, l’incroyable réseau social de partage d’images Pinterest, ou la progression en cascade des sites de jeux partagés à l’échelle planétaire, comme Massively Multiplayer Online Role-Playing Games, MMORPGs  16, et je m’attends à ce que iTunes, Amazon, l’Ircam ou la Fnac étendent ce phénomène à la musique.

Les effets des médias sociaux sur la francophonie, tout comme ceux des changements sociaux qui y mènent, sont nombreux. La presse par exemple – comme Le Point et tous les titres qui n’existent plus sous forme papier – offre des centaines de sites de médias sociaux où le partage est possible, des pages en ligne sur lesquelles les gens font suivre l’information qu’ils ont lue, visionnée ou entendue, des babillards électroniques ou des forums où ils en discutent et d’où ils réexpédient à nouveau l’information vers d’autres pages en ligne, selon la progression géométrique one-to-many d’internet, quand un seul émetteur s’adresse à de multiples destinataires.

Quelle est la part du français dans tout cela ? Sa place ? Quelles sont les langues utilisées ? Celles qui pourraient l’être ? Toutes ces questions sont de vieilles questions sur la francophonie, qui sont encore plus pertinentes aujourd’hui. La promotion de la langue française – dans la politique gouvernementale, la vie sociale et la vie éducative, les médias, le cinéma, la littérature et la culture – doit inclure et intégrer les médias sociaux. Cela ne signifie pas se limiter aux sites internet, aux services ou aux applications, cela implique aussi la participation – être là où se déroulent les festivités, où les discussions ont lieu et où la réunion est en cours, et la culture française se doit d’occuper un siège à la table de réunion.

Une culture mondiale monolingue en marche serait appauvrie  17. Mais ceci n’est pas dans l’ordre du possible : la lingua franca évolue, les Français eux-mêmes le savent d’expérience, et un concurrent sérieux à la prédominance de l’anglais se profile, le chinois. Bien plus vraisemblablement donc, dans un contexte mondialisé émergent, il y aura ce que nous avons toujours eu, le multilinguisme  18. Même au temps d’une domination linguistique relative – l’anglais aujourd’hui, le français à un autre moment, l’espagnol dans ses colonies, le chinois dans ses empires, Rome… –, la diversité a, en fait, eu cours. Il ne sert donc à rien de courir, mais plutôt d’être patient et persévérant. Le multilinguisme d’internet, où l’Unicode codifie cent langues vivantes  19, lui permet d’attendre et d’évoluer. L’avantage va actuellement à l’anglais et au chinois, mais, plus qu’auparavant, le français et bien d’autres langues ont aussi leur chance  20.

Les communautés actuelles et futures

À quoi donc ressembleront nos futures communautés ? Où seront-elles situées ? On a dit qu’on se transformait en « village planétaire  21 ». « Il faut tout un village pour élever un enfant 22 », a-t-on encore dit, mais que restera-t-il du concept traditionnel de « village » si, quoique reliées par le numérique, les communautés sont éparpillées sur toute la surface du globe ? Et quelqu’un, au village, parlera-t-il encore français ?

Pour beaucoup d’entre nous, il est difficile d’accepter que nos futures communautés ne ressemblent pas à ce qu’elles ont été. Nous partageons tous deux choses essentielles : l’instinct de préservation et l’attachement au passé. Le mieux que nous puissions faire, quoique nous imaginions pour le futur, est d’intégrer ces aspirations sans pour autant sur-réagir à nos visions du futur : selon l’adage consacré par l’usage, « si le seul outil qu’on a est un marteau, tout ressemble à un clou… ».

Nous continuerons à communiquer pour faire des recherches, lire, étudier et nous exprimer, et nous continuerons à le faire en français et dans d’autres langues, pas seulement en anglais.

Nous disposons de nouveaux outils : la mondialisation et internet. Mais nous devons nous souvenir qu’ils ne sont qu’une partie des nombreux éléments influant sur le futur de nos francophonies. Parmi ces derniers, le réchauffement de la planète et l’élévation du niveau de la mer, qui pourront faire baisser ou augmenter fortement le nombre de francophones dans le monde, tout comme le feront les révolutions politiques en Égypte, Syrie et Asie du Sud-Est, ainsi que les dramatiques changements sociaux en Turquie, en Afrique subsaharienne et en Chine, et tout comme le ferait une guerre en Iran.

Nous avons aussi grandement amélioré « le commandement et le contrôle » de nos systèmes et moyens de communication : à tel point que nous considérons désormais pour acquis les bibliothèques numériques, les bureaux entièrement informatisés, la communication et l’enseignement à distance, le télétravail, tout ce qui nous aurait paru ridicule et du domaine de la science-fiction il y a peu de temps. Pourtant, ce ne sont, là encore, que des petites parts du tableau « commandement et contrôle ». Des évolutions politiques, juridiques et sociales plus importantes et plus profondes pourraient faire capoter de tels rêves purement techniques. La censure, les réactions sur la propriété intellectuelle, les systèmes politiques et juridiques inconsistants, les restrictions archaïques et incompréhensibles dans les dépenses sociales, tous ces éléments contribuent, comme ils l’ont toujours fait, aux structures communautaires, bien plus que les récentes innovations, en grande partie techniques, comme la mondialisation et internet.

Ainsi en va-t-il pour les coûts : les aspects pratiques, en apparence arithmétiques, de l’économie et la science lugubre régissent bien plus le développement futur de nos communautés que ne le feront la mondialisation et internet. Rien ne peut bien fonctionner si nous n’en avons pas les moyens, comme le monde actuel et la pire de toutes les pires récessions économiques nous le rappellent  23. Nous n’avons aucune garantie qu’une situation économique comme celle d’avant sera rétablie : si ce qui émerge plutôt actuellement – la nouvelle « bête sauvage se traînant vers Bethlehem 24 » surgissant des cendres du séisme économique de ce début de XXIe siècle – demande de grandes inégalités de revenus, un chômage « normal » plus élevé  25, des services de santé insuffisants, une population vieillissante, des travailleurs immigrés et d’autres anomalies démographiques, toutes choses auxquelles nous ne sommes pas du tout préparés – une France, par exemple, avec non pas 3 mais 6 millions de chômeurs, non pas 10 mais 20 % de chômage national, une Espagne et une Italie où ces chiffres sont doublés, un Japon et une Russie avec la moitié de leur population actuelle, une Grèce désespérée et en faillite qui devient une enclave criminelle où sévissent les gangs d’une finance offshore –, alors les coûts vont devenir un problème. La loi de Moore  26 nourrit l’optimisme des internautes, mais vouloir occulter les aspects lugubres de l’économie, c’est faire preuve de naïveté : les coûts ne baissent pas – ils ne le peuvent pas – pour des populations qui diminuent et, en même temps, s’appauvrissent de plus en plus, il y a un trop-plein de « perturbations sociales », et tout cela mène à des pénuries et à bien pire encore.

Ainsi les communautés futures comporteront probablement plus d’éléments français. On pourra peut-être davantage y parler français, aussi bien dans le Grand Hô-Chi-Minh-Ville, le Grand Shanghai, la métropole de Dakar que dans le Grand San José, sans compter les communautés françaises existantes ou émergentes sur internet et ailleurs partout dans le monde.

Mais il est important de se souvenir que ceci ne représente pas et ne représentera jamais une vision globale de notre futur communautaire, qu’il soit linguistique ou autre – qui sera toujours complexe et plein de surprises.

Nous pouvons toutefois ne pas être tout à fait de l’avis de Schama, et de son « histoire dans laquelle la mutation, le changement et le flux sont la norme… » – le futur est une chose « vue au travers d’un verre, obscurément 27 » – mais, du moins, dans la vie quotidienne et à de nombreux endroits de la planète désormais, les doutes et les frissons d’un nouveau monde globalisé et interconnecté frappent déjà à la porte de beaucoup d’entre nous, francophones ou non. •

* Texte traduit de l’anglais par Annie Le Saux.