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La bande dessinée numérique

Julien Baudry

Antoine Brand

Antoine Torrens

En organisant le 12 mai 2011 à l’École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques (Enssib) une table ronde sur la bande dessinée (BD) numérique, nous avons souhaité prolonger les nombreuses réflexions qui fleurissent sur les enjeux du numérique, à travers un domaine méconnu. Certes, le phénomène des blogs BD au milieu des années 2000, et, plus récemment, la médiatisation du projet de plate-forme de diffusion de bandes dessinées numérisées Izneo, porté par le groupe Média-Participations, ont pu mettre en lumière les mutations dans ce domaine. Notre objectif était justement d’aller au-delà de ces seuls exemples pour attirer l’attention sur la diversité de l’offre en la matière et initier une réflexion sur la place de la bande dessinée numérique dans les bibliothèques.

Une offre foisonnante : dialogue sur l’estrade et dans la salle

Pour aborder un domaine peu connu, il est souvent facile de se diriger vers l’acteur le plus visible du secteur. C’est en ayant en tête cet écueil que nous avons invité trois intervenants capables de porter des points de vue très différents sur la bande dessinée numérique.

Arnaud Bauer est l’un des fondateurs de la maison d’édition Manolosanctis  1 (2008) qui a su tirer profit de la diffusion en ligne pour grandir et se faire une place sur le marché de la bande dessinée. Son activité est double : d’un côté, des albums de jeunes auteurs disponibles gratuitement sur un site internet ; de l’autre, un catalogue d’albums papier en partie issus des diffusions en ligne. Cette maison d’édition anime une communauté d’auteurs et de lecteurs qui échangent recommandations et commentaires au moyen de forums.

Le site Webcomics.fr  2, une plate-forme d’hébergement de webcomics gérée par des bénévoles, à la fois aide à l’autodiffusion et portail d’accès aux créations, a été présenté par son fondateur Julien Falgas en 2007. Il défend l’idée que le numérique doit permettre de décloisonner les créations, les formats, les modèles économiques et d’innover sur le plan de la narration plutôt que de rester dans une bande dessinée « homothétique », c’est-à-dire une simple copie de l’album papier.

Enfin, le nécessaire point de vue de bibliothécaire spécialisée dans la gestion de bande dessinée a été apporté par Catherine Ferreyrolle, responsable de la bibliothèque de la Cité de la bande dessinée et de l’image d’Angoulême  3.

À ces trois intervenants, prompts à dialoguer entre eux au gré des questions, sont venus s’ajouter des invités inattendus qui ont fait vivre la rencontre. Isabelle Aveline, du site Zazieweb.com  4, un important réseau social de dialogue autour du livre, a rappelé que la bande dessinée n’échappe pas aux enjeux classiques du livre numérique, dont les questions de l’accès aux fichiers numériques, de sa limitation par les DRM et de la reconstitution d’une chaîne du livre.

Dans le cas de la bande dessinée, le modèle économique en est encore au stade expérimental. Un membre de l’équipe d’Izneo  5 est venu exposer le point de vue de ce rassemblement de grands éditeurs (Dargaud, Delcourt, Dupuis, Casterman...) qui cherche à explorer de nouvelles voies pour diffuser les versions numérisées d’albums de leur catalogue papier. Leur offre obéit pour l’instant à une logique d’accès en ligne titre par titre. Ils prévoient de mettre en place une offre d’abonnement global au catalogue pour les bibliothèques, mais, en l’absence de transposition du droit de prêt dans l’économie numérique, et par crainte d’une dispersion des fichiers numériques, ces propositions restent encore balbutiantes.

La Cité de la BD d’Angoulême, représentée par Catherine Ferreyrolle, a d’abord pris le virage numérique en se lançant à partir de 2007 dans des campagnes de numérisation de son fonds ancien  6, notamment la presse autour de 1900, à destination d’un public de spécialistes et de chercheurs ayant besoin d’accéder au patrimoine de la bande dessinée. Catherine Ferreyrolle a également évoqué le problème du patrimoine de la bande dessinée numérique en rappelant que quelques sites pionniers du domaine risquaient de disparaître et que l’une des missions de la Cité était la conservation, au titre du dépôt légal. Dans cette perspective, la question de la conservation pérenne des œuvres numériques va inéluctablement devoir être posée.

Sur la bande dessinée numérique contemporaine, la Cité n’en est encore qu’au stade de la réflexion, principalement parce qu’il n’y a pas de réelle demande du public. De plus, il n’existe pas, actuellement, d’offre payante de bande dessinée numérique adaptée aux bibliothèques, qui manquent globalement de connaissances ou de guides pour se repérer dans une offre foisonnante, qu’elle soit gratuite ou payante.

Mais face au foisonnement de cette offre, l’idée a été esquissée que le rôle du bibliothécaire pouvait être d’aider le lecteur à se repérer en s’appuyant sur les nombreux hébergeurs de bande dessinée en ligne qui ont l’avantage de rassembler en un seul endroit une grande quantité d’œuvres. Par un système de signets et de profils, le bibliothécaire proposerait une sélection d’œuvres à son public à partir de l’offre de l’hébergeur. C’est aussi à lui d’aller explorer les créations, dont la plupart sont disponibles en ligne, et d’opérer dans ce domaine, certes nouveau et aux enjeux spécifiques, le même travail qu’il accomplit pour les bandes dessinées papier. •