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Une bibliothèque universitaire francophone à Abou Dhabi

Guillaume Niziers

Le mouvement d’internationalisation de l’enseignement supérieur engagé depuis une vingtaine d’années s’explique notamment par la mondialisation de l’économie, la recherche de ressources supplémentaires par les établissements dans le cadre de la marchandisation de l’enseignement, la volonté des pays émergents d’améliorer la formation de leur population et le souci politique de favoriser la compréhension mutuelle entre les peuples. Étudier à l’étranger dans les principaux pays d’accueil (États-Unis, Royaume-Uni, Allemagne, France, Australie, Japon, Canada, Espagne) est de plus en plus courant. Le transfert de programmes et d’établissements représente une autre possibilité, bien que marginale. Il évite aux étudiants le coût d’un séjour à l’étranger et offre aux pays d’accueil sans tradition universitaire solide la rapidité de la mise à disposition d’une offre de formation et une ouverture internationale. Des risques pèsent cependant sur la qualité de l’enseignement éloigné de son environnement d’origine, sur l’adéquation aux besoins locaux et sur le partage du pouvoir  1.

L’université Paris-Sorbonne Abou Dhabi ouvre en 2006

En 2005, l’université française Paris-Sorbonne (Paris 4) a eu la surprise de se voir inviter par les Émirats arabes unis à venir « s’implanter » dans la capitale Abou Dhabi  2. Or la région du Golfe persique n’est pas francophone. La coopération culturelle et éducative avec la France est certes active, mais ne laissait pas prévoir une telle invitation. Les filières traditionnelles de lettres et civilisations de Paris 4 sont prestigieuses, mais les besoins de développement immédiats du pays font plutôt appel aux sciences de l’ingénieur, à l’informatique et à la gestion. Pourtant, les motivations des négociateurs émiriens ont paru convaincantes : développer l’enseignement supérieur en s’associant aux meilleures universités, y compris dans l’étude de la philosophie, de l’histoire, des langues, des civilisations et des sciences sociales, pour un développement équilibré de la société, et offrir une alternative au modèle anglo-saxon. L’émirat d’Abou Dhabi, bénéficiaire d’une rente pétrolière depuis les années soixante, connaît un développement rapide. Depuis quelques années, il investit dans des infrastructures pour renforcer son attractivité : complexes touristiques de luxe, « quartier culturel  3 » de prestige, installations sportives, extension du port et de l’aéroport, réseau routier, etc. Les noms des institutions et des entreprises de réputation mondiale dans les domaines culturel, universitaire, et des loisirs, avec lesquelles il passe des accords, représentent des actifs précieux qu’il peut afficher pour se positionner comme un centre international (notamment le Louvre  4, la Fondation Guggenheim  5, New York University  6, Formula One Administration  7, Ferrari  8). Le nom de la Sorbonne  9 est un atout supplémentaire. En plus, il ne fait pas de doute que la nouvelle université s’insère dans un partenariat géostratégique franco-émirien préexistant de plus grande ampleur : commercial, culturel, militaire  10 et diplomatique.

Le contrat avec Paris 4 signé le 19 février 2006, après de courtes négociations, pour une durée de dix ans  11, crée donc une université dénommée « Paris-Sorbonne Abu Dhabi », dotée d’un conseil de direction partagé entre trois membres émiriens et trois Français. Le président de Paris 4 est président du conseil de direction, avec voix prépondérante. Le contrat établit que le vice-président est émirien. Ni le personnel ni les étudiants ne sont représentés dans cet organe de décision. Paris 4 apporte son expertise, ses enseignements de lettres et civilisations  12, ses enseignants, ses diplômes, son nom, et reçoit 15 % des droits d’inscription  13. En 2007, l’université Paris-Descartes (Paris 5) a été associée pour ouvrir des filières en droit et économie demandées par les autorités émiriennes qui attireront de fait la majorité des inscrits par des formations plus professionnelles que les filières littéraires. Les licences sont enseignées en français par des enseignants des deux universités parisiennes en mission de deux semaines. En 2011, le conseil de direction a décidé le recrutement local progressif d’enseignants permanents pour enclencher un mouvement de diminution des missions et d’autonomisation à long terme, bien que le contrat ne prévoie pas cette modalité  14. Des masters professionnels ont été ouverts à partir de 2008 avec un enseignement en anglais en vue d’une meilleure adéquation aux besoins du pays  15. Pour le moment, les études doctorales et le niveau recherche sont seulement évoqués comme une perspective lointaine  16. Un département de langue française est chargé de mener en un ou deux ans les étudiants non francophones jusqu’à un niveau leur permettant de s’inscrire en licence après réussite à un examen  17. En 2011, l’université accueille un peu plus de cinq cents étudiants dans un bâtiment neuf ouvert en décembre 2009 d’une capacité d’accueil de 2 000 étudiants.

Au cours des premières années, la compréhension du statut de l’université par les responsables successifs de l’opération a évolué, en fonction du jeu d’influence entre parties française et émirienne. En 2006, on parlait d’une implantation, d’une annexe ou d’un campus de Paris 4 à l’étranger. En définitive, il s’agit d’une université émirienne (laïque et mixte selon les termes du contrat)  18 entièrement financée par l’émirat d’Abou Dhabi, sous la gestion directe de l’organisme gouvernemental « Abu Dhabi Education Council » dont le directeur sera nommé vice-président à partir de 2009. L’université Paris 4 (en association avec l’université Paris 5) en est seulement l’opérateur selon l’interprétation du cadre contractuel et sa mise en œuvre aujourd’hui  19.

Une bibliothèque est au cœur du projet depuis l’origine

Les signataires de 2006 sont conscients du rôle déterminant de la future bibliothèque dans la réussite des étudiants. En effet, elle sera un pôle permanent francophone d’accès au savoir, unique dans la région. C’est pourquoi elle est mentionnée explicitement dans le contrat. Elle est appelée aussi à servir de vitrine à l’université, qui se positionne localement comme un établissement de premier rang.

Compte tenu de cette ambition, en 2011, après cinq années de fonctionnement, la bibliothèque a atteint une offre d’environ 80 000 ouvrages et 350 revues en libre accès, dans un bâtiment d’une capacité totale de 200 000 volumes. Elle s’étend sur 4 400 m². Dans les collections, le français est très largement majoritaire ; la part de l’anglais augmente progressivement avec le nombre de filières enseignées en anglais ; l’arabe est lui représenté plus marginalement  20.

Une première bibliothèque provisoire est aménagée sans délai

Lors de la signature du contrat en février 2006, il a été convenu que la première rentrée universitaire se ferait dès le 8 octobre de la même année dans un bâtiment provisoire avec une bibliothèque prête à accueillir ses lecteurs, en attendant la construction d’un campus définitif. Ce délai très court a constitué une contrainte extrêmement forte pour l’aménagement d’une première bibliothèque.

Le service commun de la documentation (SCD) de Paris 4 a pris en charge la phase initiale à partir de mai, en établissant une liste de commande de 8 000 ouvrages pour constituer le fonds initial (principalement en littérature française, langue française, histoire, géographie, art et philosophie), en sélectionnant un fournisseur, et en programmant avec lui une expédition maritime destinée à arriver sur place en septembre. En effet, le planning de préparation de la nouvelle université prévoyait une installation quinze jours avant la rentrée d’octobre dans un bâtiment libéré juste à ce moment-là par une autre université, Abu Dhabi University. Cette opportunité de réutilisation, sans travaux majeurs, d’un bâtiment déjà à usage universitaire  21apportait les conditions de faisabilité physique de l’ouverture en octobre. Cependant, Abu Dhabi University accueillait les deux sexes dans des locaux séparés. La bibliothèque existante était alors constituée de deux salles de lecture, avec des horaires différents permettant aux hommes et aux femmes d’accéder à la salle de stockage des livres sans se croiser. Une mission d’étude sur place de représentants du SCD de Paris 4 en mai 2006 a permis de découvrir concrètement ces locaux et d’établir les préconisations d’organisation qui permettront d’accueillir finalement un public mixte en modifiant les usages des salles.

Ensuite, le SCD de Paris 4 a passé le relais au directeur de la bibliothèque recruté en août 2006. La première phase du projet a consisté à mener différentes réflexions urgentes : proposer un rythme d’acquisition de 15 000 ouvrages par an et le budget nécessaire correspondant au positionnement ambitieux de l’université, calibrer l’effectif et le recruter, créer un plan de classement selon une version simplifiée de la classification décimale Dewey, rédiger un règlement du lecteur, élaborer les procédures de réception et de traitement des 8 000 premiers ouvrages permettant une ouverture sans retard, sélectionner et mettre en service un système intégré de gestion, et organiser physiquement les espaces reçus. Pour cette première rentrée avec les étudiants de la seule première année de licence et les étudiants non francophones en apprentissage du français, seule une vingtaine de revues de presse d’information a paru indispensable au démarrage. La campagne d’abonnement papier et électronique a été reportée aux deuxième et troisième années de fonctionnement. Cependant, en 2008, au moment de s’abonner aux premières des bases de données  22 à la demande des chefs de départements académiques, il faudra régler un problème inattendu. En effet, l’infrastructure technique du pays qui contrôle et censure internet empêche la stabilité des adresses IP et l’authentification des accès par les serveurs des fournisseurs. Une procédure administrative permettra d’enregistrer chaque abonnement auprès de l’autorité de régulation pour établir une authentification stable (à peu près…).

Le recrutement représentait bien sûr un écueil, car il n’y a aucune école professionnelle dans les pays du Golfe (sauf en Oman mais sans espoir de trouver des bibliothécaires francophones). Rechercher les bibliothécaires francophones à l’étranger imposait donc un délai d’un à deux mois qu’il a fallu prendre en compte dans la programmation générale. Par contre, l’urgence de recruter sans délai des assistants a obligé à recruter des personnes qui n’étaient pas francophones. Par conséquent, dès le début, la langue de travail dans la bibliothèque a été l’anglais, comme dans l’université où une partie des personnels administratifs et techniques ne parlent pas français. Ces assistants, non professionnels des bibliothèques, ont dû être formés. Finalement, le traitement catalographique des ouvrages sera achevé après l’ouverture de la bibliothèque avec la mise en service du catalogue en février 2007. Le prêt manuel, avant l’équipement RFID et l’exemplarisation de tous les volumes, a été remplacé à la rentrée 2007 par la mise en place du prêt informatique en libre-service. Jusqu’en 2011, l’effectif de la bibliothèque sera à peu près constant avec six puis sept équivalents temps plein (ETP), auxquels il faut ajouter la contribution d’étudiants employés à temps partiel, à hauteur de deux ETP supplémentaires, pour fabriquer les étiquettes de cote, couvrir les livres avec un film de protection transparent non adhésif et participer au rangement.

La petite équipe de projet de l’université (sept enseignants de Paris 4, la responsable de la scolarité, le responsable de la bibliothèque, quelques agents administratifs) qui s’était installée à Abou Dhabi entre août et septembre 2006 était confiante dans la possibilité de pouvoir ouvrir l’université pour l’échéance de la rentrée d’octobre grâce au soutien des autorités locales, mais n’avait cependant aucune certitude sur les chances de succès de cette greffe universitaire française. L’enseignement supérieur en français répondait-il à une attente ? Les filières littéraires de Paris 4 correspondaient-elles à des besoins locaux ? Les valeurs de l’enseignement français (esprit critique, liberté intellectuelle, laïcité) étaient-elles vraiment les bienvenues ? Combien d’étudiants s’inscriraient-ils pour cette première rentrée ? Le risque d’un retour anticipé après un échec était alors présent dans tous les esprits. Cependant, le 8 octobre 2006, l’université a ouvert avec 150 étudiants (de 25 nationalités différentes). Ce nombre était certes modeste, mais encourageant pour l’avenir, et marquait la réussite de cette première phase un peu aventureuse. L’expérience montre que le français a un caractère distinctif qui plaît aux familles de la région et que le nom de l’université et l’ouverture sur l’Europe exercent un pouvoir d’attraction durable.

La première étape franchie, il apparaîtra très vite que la bibliothèque initiale de 8 000 ouvrages n’était pas suffisante pour répondre aux besoins précis des étudiants et des enseignants. Par conséquent, dès janvier 2007, un processus d’acquisition d’une moyenne de 1 250 ouvrages  23 par mois est engagé, processus qui restera constant jusqu’à 2011 pour essayer d’anticiper les besoins futurs liés à l’ouverture de nouvelles filières (notamment le droit avec l’aide du SCD de Paris 5, pour la création rapide d’un fonds de première année de licence à la rentrée 2007). Les ouvrages ne pouvaient être achetés sur place, mais en France, sans que la distance ne crée pourtant de délais supplémentaires en raison du choix impératif du transport par avion  24, grâce aussi à l’efficacité du fournisseur français, motivé de participer, à sa place, à un projet inédit. Cependant, le contexte très évolutif des premières années de fonctionnement de l’université s’est révélé parfois contradictoire avec la constance réclamée par une politique documentaire de long terme. Au fil des années, la stratégie de l’institution s’est infléchie progressivement en fonction des négociations entre parties françaises et émiriennes et des changements de responsables de part et d’autre. Ce processus a conduit progressivement à accentuer les filières juridiques et économiques, les disciplines professionnelles et l’anglais. De nouvelles filières ou niveaux de diplômes ont été créés (parfois fermés) 25, sans que ces décisions aient été aussitôt communiquées aux bibliothécaires, dès lors forcés de devoir réagir tardivement aux nouveaux besoins. Malgré tout, le but constant de la politique d’acquisition a été de chercher à répondre aux besoins de formation, de culture et de loisir des étudiants, de favoriser une compréhension autonome des questions humaines dans des conditions de liberté intellectuelle et de libre accès à l’information pluraliste caractéristiques d’une bibliothèque universitaire occidentale. Cependant, la question cruciale de l’absence de censure sur la constitution des collections ne reste encore aujourd’hui réglée que par un accord tacite entre Paris 4 et ses interlocuteurs émiriens, ce qui n’est pas la meilleure assurance contre d’éventuels futurs problèmes dans un pays non démocratique, où internet et la presse sont censurés et où la religion sert de référence à la législation civile et pénale.

Le nouvel équipement ouvre le 6 décembre 2009

Dès 2006, la programmation de la future bibliothèque constituait la seconde principale mission à conduire en parallèle. Au moment de la signature du contrat, la partie émirienne était déjà en mesure de présenter plusieurs projets architecturaux de campus au président de Paris 4, dont l’un a été retenu. On parlait à l’époque d’une livraison pour la rentrée 2007, date qui pouvait être tenue en raison des capacités locales des entreprises de construction  26. En mai 2006, le SCD de Paris 4 avait transmis ses commentaires sur les plans de la nouvelle bibliothèque, avec de nouvelles précisions en janvier 2007. Or, en mai 2007, ce premier projet architectural a été abandonné par les autorités émiriennes, qui ont décidé de faire appel à un partenariat public-privé (PPP) entre « Abu Dhabi Education Council » et une société d’investissement pour financer, construire et exploiter le futur campus de Paris-Sorbonne Abou Dhabi. À cette occasion, la capacité d’accueil du bâtiment a été agrandie de 1 500 à 2 000 étudiants pour préserver l’avenir. À cause de l’éloignement de l’échéance de la livraison du bâtiment, la bibliothèque dut effectuer des travaux d’agrandissement de salles, en gagnant sur des locaux techniques dans les locaux provisoires, et acheter de nouvelles étagères pour densifier le stockage, afin de pouvoir occuper plus longtemps que prévu le premier bâtiment.

Pour le nouveau projet, la bibliothèque et le SCD de Paris 4  27 ont rédigé une note détaillée de programmation, et plus tard un cahier des charges de mobilier. En septembre 2007, la localisation du futur campus dans une zone excentrée d’Abou Dhabi a été abandonnée au profit de l’île de Rim, plus proche du centre-ville, à la demande de la partie française  28. Après quelques réunions de travail sur les plans, les travaux sur le site ont commencé au printemps 2008 et se sont achevés en novembre 2009 pour la première phase, qui comprenait la bibliothèque et les principaux équipements administratifs et d’enseignement, et en août 2010 pour la deuxième phase avec les résidences universitaires et les installations sportives.

Si le cadre du PPP offre certainement l’avantage, du point de vue des gestionnaires, du respect du budget, des délais et de la visibilité financière de la maintenance future, il reste cependant frustrant pour les utilisateurs professionnels d’une bibliothèque, parce qu’il ne favorise pas le dialogue avec le maître d’œuvre  29 au-delà d’un créneau initial de programmation, au risque de la baisse de la qualité d’usage d’un équipement. Cependant, il n’est pas sûr que la maîtrise d’ouvrage directe offre dans tous les cas les conditions d’un dialogue étroit, fructueux et durable… La bibliothèque du campus de Rim est en tout état de cause une belle réalisation architecturale, considérée par les visiteurs comme un des espaces les plus soignés de l’université Paris-Sorbonne Abou Dhabi, avec le grand auditorium.

Au moment où le nouveau bâtiment a été livré, la bibliothèque comptait environ 55 000 volumes dans les locaux provisoires distants d’une quinzaine de kilomètres. La conception du projet de déménagement et d’installation des collections, sa mise en œuvre avec l’aide d’une entreprise de déménagement, ainsi que l’élaboration des règles organisationnelles d’appropriation et de fonctionnement du nouvel équipement, ont donc constitué la dernière étape de la création d’une bibliothèque universitaire francophone à Abou Dhabi, ouverte dans le campus neuf le 6 décembre 2009. Après trois ans et demi, une phase de « régime de croisière » pouvait désormais s’enclencher.

Un petit milieu professionnel aux nationalités multiples existe sur place

Un bibliothécaire dans les Émirats arabes unis n’est pas tout à fait isolé d’un milieu professionnel. En l’absence de formation locale en documentation et bibliothéconomie, malgré des projets récurrents qui n’ont jamais abouti jusqu’à maintenant, les bibliothécaires des émirats viennent du monde entier, à l’image de la population active du pays  30, principalement des États-Unis, du Royaume-Uni, du Canada, d’Australie, de Nouvelle-Zélande, d’Afrique du Sud, d’Inde, du Pakistan, des Philippines, d’Égypte, de Syrie, d’Algérie, du Maroc et de quelques autres pays. Les bibliothécaires sont peu nombreux, étant donné la petite taille du pays et l’état encore à développer des bibliothèques, publiques ou universitaires. Cependant, les bibliothèques de l’enseignement supérieur et des organismes de recherche sont d’un bon niveau, qui reflète le rôle qui leur est accordé dans le modèle anglo-saxon, très présent dans cette région du monde.

À l’initiative d’une bibliothécaire américaine du Petroleum Institute d’Abou Dhabi, un groupe informel appelé « Abu Dhabi Librarians » se réunit deux ou trois fois par an pour créer et maintenir des contacts, surtout à l’occasion de visites. C’est ainsi que ce groupe a visité la récente bibliothèque de « New York University Abu Dhabi » en janvier 2011. Dans ses locaux provisoires ouverts en septembre 2010, elle met en avant une collection de 1 500 DVD et des moyens d’édition multimédias numériques en libre-service (sans doute requis par une pédagogie différente de la pédagogie française), plutôt qu’une grande quantité d’ouvrages que ne permet pas l’espace réduit  31. Les étudiants n’étant pas différenciés des étudiants de l’institution-mère accèdent aux milliers de bases de données souscrites par NYU (contrairement aux étudiants de Paris-Sorbonne Abu Dhabi qui ne peuvent pas bénéficier des accès souscrits par Paris 4 et Paris 5). Un service d’impression à la demande (Expresso book machine®) est offert gratuitement ; le prêt entre bibliothèques avec NYU est possible, avec un délai d’une semaine seulement. L’acquisition d’ouvrages en quantité est reportée à plus tard avec l’ambition de construire un futur bâtiment d’une capacité de 500 000 volumes.

Au niveau régional, le « Gulf Region Information Literacy Network » (ILN) organise une conférence biannuelle pour échanger des expériences sur la formation à la maîtrise de l’information. En 2008, « American University of Sharjah » a hébergé cette rencontre dans sa belle bibliothèque. Il s’agit d’une université privée fondée en 1997, à la réputation bien établie dans le pays. Elle occupe, avec d’autres institutions, un campus immense et superbe, mis à disposition par l’émirat de Sharjah  32. Sa bibliothèque est sans doute la plus développée des bibliothèques universitaire du pays, avec 200 000 volumes dans un bâtiment pouvant en conserver 400 000. Enfin, le « Special Libraries Association – Arabian Gulf Chapter », né en 1993 à l’instigation de bibliothécaires nationaux des pays du Golfe  33, tient une conférence annuelle et joue le rôle de forum de rencontre pour l’ensemble des bibliothécaires de ces pays, au-delà des seules bibliothèques spécialisées, grâce à son statut légal d’association professionnelle, unique dans la région.

Une université encore à mi-parcours

Comme on a pu le voir, le projet général de l’université est caractérisé par la rapidité extrême de sa mise en œuvre  34. L’incertitude sur les chances de réussite explique certainement le volontarisme des initiateurs, soucieux d’éviter à tout prix l’enlisement ou l’échec. La stratégie et le positionnement de l’institution demeurent encore très évolutifs à mi-chemin de la période initiale de dix ans couverte par le contrat. L’histoire reste à écrire. Le projet particulier de bibliothèque a dû s’adapter à ces conditions contraignantes et évolutives, contradictoires avec le rythme habituellement plus posé de développement d’un équipement documentaire relativement ambitieux. En tout état de cause, la bibliothèque s’inscrit au cœur de la vie de cette université comme la concrétisation permanente la plus évidente de la volonté originale d’implanter un pôle culturel et éducatif « à la française » dans un pays du Golfe persique. •

Août 2011

  1.  (retour)↑   Pour un panorama, voir : Tupac Soulas, « L’implantation d’établissements d’enseignement supérieur à l’étranger », Paris, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, UFR de science politique, 2008. Mémoire de master en science politique. En ligne : http://www.univ-paris1.fr/fileadmin/Centre_doc_ufr11/M2R_RI-Tupac.pdf
  2.  (retour)↑   Pour un récit détaillé par le président de Paris 4 à cette date, voir : Jean-Robert Pitte, « Les Émirats arabes unis se tournent vers la culture française », Hérodote, 133 (2009/2), p. 100-107.
  3.  (retour)↑   Le « cultural district » d’Abou Dhabi sera implanté sur l’île de Saadiyat. Outre de grands musées, il inclura des hôtels, un golf, des logements, une marina et « New York University Abu Dhabi ». Paris-Sorbonne Abou Dhabi est, elle, localisée sur l’île voisine de Rim.
  4.  (retour)↑   Accord signé en 2007 avec le gouvernement français pour une durée de trente ans en vue de la création d’un musée universel.
  5.  (retour)↑   Accord signé en 2006 avec la Fondation Guggenheim (New York) pour la création d’un musée d’art contemporain.
  6.  (retour)↑   Accord de 2007 avec cette université privée américaine de premier plan. La première rentrée a eu lieu en 2010 dans des locaux provisoires avec 150 étudiants.
  7.  (retour)↑   Accord de 2007. Un circuit automobile ouvert en 2009 accueille une étape du championnat du monde de Formule 1.
  8.  (retour)↑   Ouverture en 2010 du parc Ferrari World, plus grand parc à thème couvert du monde sur l’île de Yas à proximité du circuit automobile.
  9.  (retour)↑   Le fait que l’institution de la Sorbonne n’existe plus depuis l’éclatement de l’ancienne Université de Paris en 1971 n’empêche pas que toutes les universités parisiennes puissent en revendiquer l’héritage prestigieux, surtout celles qui, comme Paris-Sorbonne, ont gardé cet intitulé précieux dans leur nom.
  10.  (retour)↑   Les Émirats arabes unis ont signé avec la France un accord de défense en 1995. Depuis 2009, la France dispose d’une base militaire à Abou Dhabi.
  11.  (retour)↑   Si le ministère français de l’Éducation nationale et le ministère des Affaires étrangères ont été informés dès le début par l’université Paris 4 et ont suivi le déroulement du projet, ils n’en sont pas à l’initiative, et ne participent pas directement à l’opération. Les plus hautes autorités françaises ont cependant toujours marqué leur soutien de la manière la plus visible par la présence du ministre de l’Éducation nationale à la signature du contrat en février 2006 et à l’inauguration de novembre 2006, la pose de la première pierre du nouveau campus par le président de la République en janvier 2009 puis l’inauguration par le Premier ministre en février 2011.
  12.  (retour)↑   Histoire de l’art, philosophie, littérature française et comparée, histoire, géographie, langues étrangères appliquées.
  13.  (retour)↑   Frais d’inscription d’environ 12 000 € par année en licence pour un étudiant non boursier.
  14.  (retour)↑   D’après l’article cité de Jean-Robert Pitte : « L’intégralité des cours sera dispensé par des enseignants-chercheurs de Paris-Sorbonne […] »
  15.  (retour)↑   D’après l’article cité de Jean-Robert Pitte, le contrat stipule que tous les cours seront dispensés en français, mais il prévoit également le souci « des nécessités liées à l’insertion professionnelle ». Dans un pays non francophone où l’anglais est la langue de travail, ces deux points sont peut-être contradictoires. Les masters s’adressent autant aux étudiants de l’université après la licence qu’à un public de professionnels extérieurs non francophones souhaitant une formation complémentaire.
  16.  (retour)↑   À l’inverse, la communication de « New York University Abu Dhabi » met l’accent sur la volonté d’ouvrir des activités de recherche à court terme.
  17.  (retour)↑   Niveau B2 du Cadre européen commun de référence pour les langues.
  18.  (retour)↑   « Conformément à la tradition républicaine française », dit le contrat. Voir article cité de Jean-Robert Pitte.
  19.  (retour)↑   « New York University Abu Dhabi », pourtant aussi intégralement financée par l’émirat d’Abou Dhabi, se présente elle positivement comme un campus de NYU (« a branch » en anglais), sans conseil d’administration distinct. Voir : New York University Abu Dhabi, « Frequently asked questions ». En ligne : http://nyuad.nyu.edu/about/faq.html
  20.  (retour)↑   On trouve l’arabe principalement en langue, littérature et religion, un peu en sciences politiques avec des publications de centres de recherche régionaux.
  21.  (retour)↑   Abu Dhabi University occupait ce bâtiment qui était auparavant un grand magasin de meubles en périphérie de la ville, dans la même situation d’attente d’un campus neuf qu’allait connaître à son tour Paris-Sorbonne Abu Dhabi.
  22.  (retour)↑   Les principaux fournisseurs anglo-saxons ont une représentation sur place à Dubaï.
  23.  (retour)↑   Le traitement catalographique a été assuré par l’import par lots des notices de la BnF via le service Moccam puis, à partir de 2010, par la participation au réseau Sudoc en raison de l’augmentation des acquisitions en langue non française.
  24.  (retour)↑   Le fonds initial acheté avant la rentrée 2006 avait été acheminé par mer avec un délai d’environ six semaines. Le transport par avion demande un délai d’environ une semaine, procédures de dédouanement par le transitaire comprises.
  25.  (retour)↑   En 2009, la nouvelle licence de langue et civilisation arabes est fermée un an après son ouverture.
  26.  (retour)↑   Le faible coût de la main-d’œuvre permet l’embauche de milliers d’ouvriers, principalement venus d’Asie du Sud-Est, qui se relaient si besoin est 24 heures sur 24.
  27.  (retour)↑   À cette époque, le SCD de Paris 4 est dirigé par Marie-Françoise Bisbrouck, qui a montré une attention constante et précieuse au projet.
  28.  (retour)↑   À long terme, cette île déserte en 2008 constituera un nouveau quartier de la ville. L’université est le premier occupant de l’île.
  29.  (retour)↑   La réouverture du dialogue reste possible mais au prix de beaucoup d’insistance. En l’occurrence un second ascenseur, indispensable au circuit du livre dans les services internes, a pu être obtenu dans une phase tardive alors qu’il avait été refusé initialement.
  30.  (retour)↑   La population des Émirats arabes unis est constituée à 80 % de travailleurs étrangers.
  31.  (retour)↑   On y trouve 6 500 ouvrages. Ce nombre n’augmentera pas dans les locaux actuels.
  32.  (retour)↑   Un des sept émirats de la Fédération, Sharjah jouxte Dubaï.
  33.  (retour)↑   Arabie saoudite, Bahreïn, Émirats arabes unis, Koweït, Oman, Qatar.
  34.  (retour)↑   À comparer avec le calendrier de « New York University Abu Dhabi » : négociations en 2005, signature en 2007, ouverture en 2010 dans un bâtiment provisoire, campus neuf prévu pour 2014.