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Bibliothèques au Bangladesh

Font-elles face aux dernieres evolutions ?

Nafiz Zaman Shuva

Bangladesh

Illustration
Bibliothèque de l’université de Dacca. Photo : Naquib Hossain sur Flickr (licence CC-by 2.0)

La République populaire du Bangladesh est née d’une scission avec le Pakistan en 1971. Située dans la partie orientale du sous-continent indien, elle couvre un territoire de 144 000 km² pour une population de 164 millions d’habitants. La langue officielle bengalie s’accompagne d’une forte présence de l’anglais dans les médias locaux et sur internet. Certains artistes et genres culturels sont reconnus au plan international, comme le poète Kazi Nasrul Islam, ou la musique bâul. La presse est florissante (environ 200 quotidiens et 1 800 périodiques), tout comme la production cinématographique (80 films par an). Adoptant le tournant numérique, le gouvernement a réalisé une encyclopédie en ligne  1 ainsi qu’une plateforme proposant des livres numériques téléchargeables  2.

Le ministère des Affaires culturelles, créé en 1988, comprend un département de la Bibliothèque nationale et des archives nationales  3 et un département de la lecture publique  4. La conservation et la valorisation du patrimoine sont une orientation majeure, traduite par la création en 1972 de la Bibliothèque nationale et par une loi sur le copyright votée en 2005. La National Library of Bangladesh (NLB) conserve 550 000 volumes, dont 15 000 titres de périodiques.

Du côté de l’enseignement supérieur, les bibliothèques des établissements publics et privés s’associent pour mutualiser leurs actions. Ainsi, l’association professionnelle BRADA (Bangladesh Research and Development Association) 5 propose en ligne un catalogue collectif de 17 bibliothèques universitaires et de recherche. Une commission gouvernementale (The University Grant Commission, UGC) 6 travaille sur les objectifs de mutualisation des acquisitions et la participation à des projets nationaux et internationaux sur les systèmes d’information.

Concernant la lecture publique, 68 établissements sont répartis dans les différents districts ; 400 professionnels y contribuent aux missions éducatives, sociales et culturelles. La lutte contre l’illettrisme est une priorité dans un pays où le taux d’alphabétisation atteint seulement 47 %. La Sufia Kamal Public Library située à Dacca propose par exemple 175 000 documents en bengali et en anglais, un auditorium de 525 places, et une section jeunesse.

Le pays est également réputé pour ses bibliothèques spécialisées dans certains secteurs comme l’agriculture autour de collections et de bases de données gérées en partenariat avec les organisations internationales (FAO, ONU, coopération régionale). D’autres centres de documentation sont des références en médecine, en science et technologie, en économie.Bruno Fouillet

  1.  (retour)↑  http://www.banglapedia.org
  2.  (retour)↑  http://www.ebook.gov.bd
  3.  (retour)↑  http://www.nanl.gov.bd
  4.  (retour)↑  http://www.publiclibrary.gov.bd
  5.  (retour)↑  http://www.brada.net
  6.  (retour)↑  http://www.ugc.gov.bd

Le Bangladesh est considéré comme l’un des pays en voie de développement les plus peuplés au monde. La population du Bangladesh avoisinerait actuellement les 160 millions de personnes selon la Banque mondiale. Cependant, si l’on en croit le cinquième recensement national, elle serait en fait d’un peu plus de 142,3 millions.

Manque de budgets affectés aux technologies de l’information et de la communication (TIC), de soutien gouvernemental, de personnels formés aux TIC qui soient capables de maintenir des services basés sur les TIC et des systèmes de bibliothèques numériques, politique de recrutement complexe, manque d’initiatives véritables, de coopération internationale dans le domaine des sciences de l’information et des bibliothèques, absence d’une association de bibliothèques forte et dynamique dans le pays : tels sont les principaux problèmes qui entravent le développement progressif des bibliothèques au Bangladesh.

Situation des bibliothèques au Bangladesh

Bibliothèques publiques

Au Bangladesh, le mouvement en faveur des bibliothèques a commencé en 1854, après la création de quatre bibliothèques publiques de district, à Jessore, Rangpur, Barisal et Bogra. D’autres bibliothèques furent ensuite créées dans d’autres districts et des municipalités. À l’origine, les bibliothèques publiques étaient dirigées et soutenues par des initiatives privées, sans aucune assistance des agences gouvernementales. De ce fait, il y a deux types de bibliothèques publiques au Bangladesh : les bibliothèques publiques financées par le gouvernement, dites gouvernementales, et les bibliothèques publiques non gouvernementales.

La première bibliothèque publique gouvernementale a vu le jour avec l’ouverture de la Bibliothèque publique centrale du Bangladesh en 1958. Il y a actuellement 68 bibliothèques publiques gouvernementales et environ 1 600 bibliothèques publiques non gouvernementales dans le pays. Les bibliothèques publiques gouvernementales sont gérées par le ministère des Affaires culturelles du gouvernement de la République populaire du Bangladesh, tandis que les bibliothèques publiques non gouvernementales sont généralement créées et gérées grâce à l’apport de philanthropes locaux et aux recettes des frais d’inscription. Néanmoins, le Centre national pour le livre (National Book Centre, NBC)  1, lui aussi sous tutelle du ministère des Affaires culturelles, avait l’habitude de faire régulièrement des dons de livres aux bibliothèques publiques non gouvernementales du Bangladesh.

La Bibliothèque nationale

La Bibliothèque nationale du Bangladesh (National Library of Bangladesh, NLBD)  2 est née après l’indépendance du pays en 1971. Ses collections avoisinent aujourd’hui les 500 000 documents. La Bibliothèque nationale n’offre pas encore les services considérés comme « modernes » : pas de service bibliographique national en ligne, ni de services utilisant les technologies mobiles ou autres services liés. Elle est pour le moment incapable de consolider sa présence sur les réseaux sociaux. Elle ne dispose d’ailleurs que de sept postes informatiques, ce qui est assurément insuffisant pour répondre aux besoins de la communauté des chercheurs. Plus particulièrement, aucun projet de numérisation de long terme n’a encore été entrepris pour numériser et ainsi préserver les documents du patrimoine national.

Bibliothèques universitaires

Le Bangladesh compte actuellement 31 bibliothèques universitaires publiques et 54 bibliothèques universitaires privées. L’état actuel des TIC dans les bibliothèques des universités publiques est loin d’être satisfaisant. La plus grande bibliothèque universitaire publique est la bibliothèque de l’université de Dacca, créée en 1921 et qui détient plus d’un demi-million de documents. L’université de Dacca est la plus ancienne, la plus grande et la plus populaire des universités publiques du Bangladesh, avec plus de 30 000 étudiants, et sa bibliothèque devrait être en pointe dans l’offre de services basés sur les TIC et moteur pour les projets de numérisation dans le pays, ce qui n’est malheureusement pas le cas. Les responsables de l’université ne parviennent même pas à mettre en place un véritable système informatisé de gestion de bibliothèque, ce qui est décevant pour tout le pays.

Pourtant, quelques bibliothèques d’universités privées sont à la pointe dans ce domaine, offrant un assez large éventail de services, comme la North South University Library  3, la BRAC University Library  4, la East West University Library  5  : recherche et récupération d’informations dans les bases de données en ligne, services d’impression, réservation de documents en ligne, etc. La BRAC University a récemment implémenté Koha et DSpace, et l’East West University, Greenstone et Koha. D’autres universités privées de premier plan ont implémenté différents systèmes de gestion de bibliothèque, pour la plupart développés en local. Malgré tout, plus de 60 % des universités privées restent incapables d’implémenter de véritables systèmes de gestion de bibliothèque ou de donner accès à des bases de données en ligne payantes.

Bibliothèques spécialisées

Il y a environ 1 000 bibliothèques spécialisées au Bangladesh, même si aucun effort n’a encore été fait pour déterminer leur nombre exact. Les bibliothèques spécialisées situées à Dacca offrent un grand nombre de services utilisant les technologies les plus modernes. La bibliothèque ICDDR-B  6 et l’Agricultural Information Center (AIC), en particulier, sont considérés comme précurseurs à l’échelle nationale dans l’implémentation de systèmes de gestion de bibliothèque. Neuf bibliothèques spécialisées se sont abonnées à des bases en ligne via le Bangladesh INASP-PERI Consortium  7.

Bibliothèques scolaires

Les bibliothèques scolaires du primaire et du secondaire sont dans une situation critique. À l’exception d’un très petit nombre de bibliothèques scolaires du primaire et du secondaire principalement situées à Dacca, la plupart des écoles et lycées du Bangladesh ne sont dotés que d’un très petit nombre de manuels et manquent de bibliothécaires. Aucune initiative n’a jusqu’ici été prise pour garantir aux bibliothèques scolaires du primaire et du secondaire des équipements informatiques et des services de bibliothèque modernes.

Les professionnels des bibliothèques

La discipline bibliothéconomique a toujours été négligée au Bangladesh, et les professionnels des bibliothèques ont toujours manqué de moyens. L’absence d’une politique de recrutement formalisée, de reconnaissance sociale et de prestige de la fonction, et l’absence d’une prise de conscience de l’importance des bibliothèques et des bibliothécaires sont les principales causes de cette négligence. En raison du manque de reconnaissance sociale, les bons étudiants ne sont généralement pas attirés par les diplômes en sciences de l’information et des bibliothèques.

Actuellement, deux universités publiques proposent des cursus en sciences de l’information et management des bibliothèques, allant de la licence au doctorat ; ceux-ci conduisent malgré tout un certain nombre de bons étudiants vers ces disciplines. Les études de niveau licence, aussi bien à l’université de Dacca qu’à celle de Rajshahi, durent actuellement quatre ans. Le diplôme de maîtrise, le MPhil  8 et le doctorat s’obtiennent respectivement en un, deux et trois ans.

Deux associations se consacrent aux bibliothèques et aux sciences de l’information au Bangladesh, la Library Association of Bangladesh (LAB)  9 et la Bangladesh Association of Librarians, Information Scientists and Documentalists (BALID)  10, mais aucune des deux ne joue de rôle central pour améliorer la situation générale des bibliothèques du pays.

Les missions futures des bibliothèques

Les bibliothèques publiques

On peut penser que les bibliothèques publiques du Bangladesh adopteront bientôt des technologies permettant d’offrir des services d’information et de bibliothèques conviviaux, modernes, à tous types d’usagers. Les bibliothèques publiques, bien que n’offrant pas encore de services de TIC satisfaisants, en proposeront bientôt un assez grand nombre à leurs usagers, et joueront un rôle important dans le développement de toute la nation.

La bibliothèque publique ne devrait pas être limitée à la mise à la disposition de livres et d’autres documents, que ce soit pour les loisirs ou pour soutenir les pratiques de lecture ; elle devrait plutôt être leader dans l’offre de services d’information qui satisfassent les besoins de la population. Ainsi, l’utilisation des technologies mobiles est aujourd’hui nécessaire pour toucher un large public. Le Bangladesh compte actuellement plus de 76 millions d’usagers du téléphone portable, qui peut donc être le principal moyen d’atteindre un plus grand nombre de personnes. L’un des services que pourraient offrir les bibliothèques publiques sur les zones côtières est un service météorologique. En effet, au Bangladesh, beaucoup de personnes perdent chaque année la vie dans des catastrophes naturelles. Dans les zones côtières tout particulièrement, les pêcheurs peuvent avoir besoin d’un bulletin météorologique. De ce fait, les bibliothèques publiques situées en zones côtières pourraient constituer un répertoire des pêcheurs et des habitants de la région et leur fournir des informations météorologiques et des renseignements sur les refuges en cas de catastrophes naturelles (cyclone, tsunami, etc.).

Enfin, dans une société encore en proie à la corruption, la bibliothèque publique devrait être une source d’information politique. Toute personne dotée de quelque culture politique pourrait attendre des professionnels des bibliothèques qu’ils fournissent des informations sur les activités de l’ensemble des partis politiques, et le gouvernement ne devrait mettre aucun obstacle à l’offre d’information sur les activités partisanes, fussent-elles celles de partis d’opposition. Les bibliothèques publiques offriront un jour, espérons-le, un tel service, qui sera utile pour bâtir un Bangladesh démocratique et libéré de la corruption.

La Bibliothèque nationale

La Bibliothèque nationale du Bangladesh, actuellement dans une position défavorable en termes de services au public, pourrait prochainement offrir un bon nombre de services basés sur les TIC, en particulier la mise en ligne de ses informations bibliographiques alors que, actuellement, elle ne publie la Bibliographie nationale du Bangladesh que sous forme imprimée. Possédant une riche documentation, d’une grande valeur historique, la Bibliothèque nationale doit absolument s’engager dans la numérisation de ses collections, pour les mettre à la disposition des chercheurs et préserver ces données pour les générations futures.

Les bibliothèques universitaires

D’ici cinq à dix ans, les bibliothèques académiques, en particulier les bibliothèques universitaires du Bangladesh, connaîtront un plus grand développement de leur offre de services. Comme les usagers n’ont pas toujours le temps de se rendre dans les bibliothèques, les spécialistes des sciences de l’information, les concepteurs de services de bibliothèque et les experts en nouvelles technologies devraient penser à développer des services qui puissent toucher un usager en mouvement. De même, dans les cinq prochaines années, bon nombre de bibliothèques universitaires seront à même de mettre en place des archives ouvertes institutionnelles.

Conclusion

Il faut espérer que les bibliothèques du Bangladesh jouent un rôle très important dans les mutations de la société actuelle. Les bibliothèques, publiques en particulier, peuvent contribuer à améliorer les taux d’alphabétisation, à créer une prise de conscience quant à l’importance de la participation citoyenne à un certain nombre d’activités gouvernementales, à élever la voix contre la corruption et bien d’autres choses. D’après le Bureau of Statistics, Household Income and Expenditure Survey (chiffres 2005), seuls 1,36 % des habitants du Bangladesh ont accès à un ordinateur, et la moitié de la population environ est analphabète. Grâce à l’aide des bibliothèques publiques, les taux actuels d’alphabétisation peuvent facilement être améliorés. Les bibliothèques scolaires du primaire et du secondaire devraient offrir des cours d’informatique aux élèves pour produire des générations de jeunes qualifiés.

La profession de bibliothécaire sera valorisée dans les prochaines années. Chaque année, deux départements de sciences de l’information et des bibliothèques des universités publiques, ceux de Dacca et de Rajshahi, produisent un nombre assez conséquent de futurs professionnels bien formés. On s’attend à ce que d’autres universités publiques comme Jagannath University et Jahangirnagar University créent bientôt des diplômes de licence et de master en sciences de l’information et des bibliothèques, et l’introduction de nouveaux diplômes dans ces disciplines dans d’autres universités publiques contribuera à améliorer encore l’image de ces professions.

Plus généralement, dans un futur proche, le monde entier connaîtra une grande amélioration dans le développement de l’information et des services associés. Les personnes à la recherche d’une information trouveront au bout de leur téléphone portable un expert de l’information capable de répondre à leurs questions. C’est pourquoi les futurs bibliothécaires devront être très qualifiés, proactifs, bien informés, pour interagir avec les publics à la recherche d’information et offrir un service complètement moderne à tous types d’usagers. •

* Traduit de l’anglais par Marine Rigeade

Archiviste-paléographe, Marine Rigeade est titulaire d’un master en sciences historiques, philologiques et religieuses.

Juillet 2011