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La lectrice

Yves Desrichard

Le cancer est une maladie paradoxale qui se caractérise par la multiplication des cellules – de mauvaises cellules. Parfois, on en meurt. La lecture n’est peut-être pas une maladie, mais elle se caractérise par la multiplication des études à son sujet – des bonnes, mais aussi des mauvaises études. Et il est bien difficile de savoir si elle va en mourir.

Ce numéro du Bulletin des bibliothèques de France vient ajouter quelques modestes pierres, mais qu’on espère de soutènement, aux cathédrales savantes et plus ou moins bien documentées que constituent désormais les rapports, prospectives, statistiques, considérations, apologies, reniements, renoncements et autres lamentations sur la lecture, et ce qui la change.

Mais pourquoi parler de LA lecture ? Une telle notion n’existe pas, on le sait bien ; il y a autant de lecteurs et de lectrices que de raisons et d’occasions de lire, et, dans un clin d’œil borgésien – il est difficile de résister –, on pourrait dire que chaque occasion de lire par chaque lecteur est en elle-même une lecture dont l’univers entier ne suffirait pas à épuiser les figures et les ramifications.

Que le sujet soit au cœur de nos préoccupations, sinon au cœur de nos bibliothèques, ne doit pas non plus nous étonner, et pas seulement dans une envie ontologico-étymologique. Je ne connais pas un bibliothécaire qui, dans sa vie de tous les jours – car même les bibliothécaires ont une vie normale – placé devant quelqu’un qui lit, ne va pas chercher à savoir ce qu’il lit, au risque de l’indiscrétion. Chaque métier a ses tics et ses réflexes, le nôtre, bien connu, est « dis-moi ce que tu lis »… On appelle ça des « pratiques socioculturelles », c’est moins indiscret.

Et le numérique ! Le numérique ! Le numérique ! comme le disait, à propos d’un autre sujet (dont on sait ce qu’il en advint), un certain président de la République. Certes, le numérique. À vrai dire, la lecture numérique est déjà là, et depuis longtemps, notamment dans les bibliothèques de l’enseignement supérieur. Elle donne l’occasion de tombereaux de données qui sont comme le « vertige des métriques » signalé par Hubert Guillaud dans une pénétrante analyse  *. L’occasion, à bon compte, de chiffres d’importance, dont on peut se rengorger devant les décideurs, séduits. Pour les occasions évoquées plus haut, c’est moins sûr.

Le présent numéro fera, il faut bien l’avouer, à la lecture numérique un sort tout particulier, précédé d’une série forcément pénétrante d’analyses sur les évolutions, et sur les révolutions, du lire, puisqu’il s’agit ici, Ovide en serait content, d’évoquer les métamorphoses de la lecture.

Enfin, s’il ne l’est pas, donc, par son sujet, ce numéro du BBF sera exceptionnel par le fait que la revue Books, qu’on ne saurait trop remercier, propose aux abonnés de la revue papier (qui penseront à se réabonner) un supplément de critiques de livres… sur la lecture : stimulations supplémentaires de lecteurs et de lectrices qu’on espère contents, ravis, repus, mais avides encore.