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Stanley Cavell

Le cinéma nous rend-il meilleurs ?

Montrouge, Bayard, 2010, 286 p., 18 cm
Coll. Le temps d’une question
ISBN 978-2-227-48153-4 : 16,90 €

par Yves Desrichard

Pour les cinéphiles, À la recherche du bonheur, publié par Stanley Cavell (en français) en 1993  1, fait désormais partie des livres cultes – et ils ne sont pas si nombreux. L’auteur, professeur émérite à l’université de Harvard, « l’un des philosophes américains les plus importants aujourd’hui » [sic la quatrième de couverture] y proposait une approche philosophique de la comédie à l’américaine, dite « comédie du remariage », celle de Cukor, de Hawks, de Sturges, de MacCarey et de quelques autres, une sorte de « cross over » érudit mais drôle, documenté mais léger, pertinent mais pétillant, d’un « genre » unique, jamais égalé, des années trente aux années cinquante – Seconde Guerre mondiale comprise.

Depuis, de nombreux ouvrages de Stanley Cavell ont été publiés en français, mais disons qu’ils s’adressaient plus aux philosophes qu’aux cinéphiles, à l’exception de La projection du monde  2, dont l’auteur rappelle dans sa préface qu’il fut en fait son « premier livre sur le cinéma », paru dès 1971, ce qui atteste tout à la fois de la longévité de sa réflexion sur le sujet et des aléas de la traduction…

Que faire de notre cerveau ?

Le cinéma nous rend-il meilleurs ? s’inscrit dans une collection publiée par les éditions Bayard et intitulée « Le temps d’une question », déjà riche d’une quinzaine de titres fort alléchants, desquels on extraira non sans gravité le Que faire de notre cerveau ? de Catherine Malabou, question fondamentale il est vrai – mais qu’on se pose plus souvent à propos des autres et de leur comportement qu’à propos de soi-même. À vrai dire, S. Cavell (on y revient) ne répond pas à la question, puisque l’insertion dans cette collection est plus un prétexte qu’une commande, prétexte à rassembler dans un ensemble disparate mais convaincant une grosse demi-douzaine de textes épars, parfois plus que complémentaires, parfois aussi, mais de manière avouée, redondances et approfondissements d’À la recherche du bonheur.

Il n’est ni facile ni même tentant de résumer l’approche par Stanley Cavell du cinéma, mais « La pensée du cinéma », son premier texte, essaie d’expliquer pourquoi, en tant que philosophe, il s’est intéressé au cinéma, pourquoi même il considère le cinéma comme indispensable à sa recherche philosophique. Cela pourrait se résumer en un mot, « mystère », qu’il explicite dans une des plus belles déclarations d’amour au cinéma qui se puisse concevoir :« Il nous faut toujours revenir à la réalité du mystère que constituent ces objets qu’on appelle des films, qui ne ressemblent à rien sur terre. Ils ont l’évanescence des exécutions musicales, et la permanence des enregistrements, mais ils ne sont pas des enregistrements (parce qu’il n’existe rien indépendamment d’eux à quoi ils doivent être fidèles). » Nul doute que cinéphiles, vidéothécaires et autres se retrouveront dans cette « transcendance du support », même si, malgré tout…

On est moins sûr d’avoir bien compris « Qu’advient-il des choses à l’écran ? », qui convoque Heidegger (bien fait) pour parler de la réalité des choses à l’écran, sujet un peu bateau qui permet cependant à l’auteur, et en passant, de noter la supériorité de Belle de jour 3 sur Trans-Europ Express 4, évidente certes, mais qui va mieux en le disant – encore qu’on ne voit pas très bien le rapport. Quasi sujet de bac philo, « Ce que le cinéma sait du bien » traite de la relation entre la philosophie morale et le cinéma, dont il n’est pas besoin de rappeler qu’elle fut, à une grandiose époque des Cahiers du cinéma, affaire de travellings et de bien d’autres choses encore… Outre le délice d’évoquer dans un même texte Wittgenstein et Cary Grant, Emerson et Rosalind Russell, l’auteur pose que, au-delà de sa traduction cinématographique, la théorie morale est aussi affaire de comportements individuels, liant dans une même élégance le respect de soi, la République de Platon et, parmi tant d’autres, Four weddings and a funeral 5, arrangements qui nous laissent parfois perplexe, parfois ébloui.

Heureuse créature

« Nord par Nord-Ouest », traduction littérale, comme chacun sait, du titre original du film d’Alfred Hitchcock, absurdement traduit en français par La mort aux trousses, propose un rapprochement, plus hasardeux nous semble-t-il, avec Hamlet et Shakespeare, mais il est vrai que ce film a donné lieu à tant d’interprétations que toutes semblent possibles – comme toutes semblent contestables. Celle entre les « Contes d’hiver » respectifs (si l’on veut) dudit Shakespeare et d’Éric Rohmer ne laissait pas, à l’approche, de nous intriguer (non sans perversité) ; hélas ou tant mieux, si l’approche du film d’Éric Rohmer est souvent pénétrante, respectueuse, le balancé entre les deux œuvres semble des plus ténus, réhabilitant (à notre sens) la niaiserie du personnage central du film, une « jeune femme relativement peu expérimentée, relativement inculte », en lui prêtant une « science infuse » qui lui fait comprendre des auteurs (Pascal, Platon) qu’elle n’a jamais lus – heureuse créature.

« Des bleus à l’âme », qui s’interroge sur le fait que peut nous faire rire, à l’écran, le « spectacle d’un être humain en train de donner des coups à un autre avec un bâton » nous replonge dans les figures de la comédie du remariage déjà évoquée, là où « La philosophie après-demain » nous éloigne résolument du cinéma, mais nous rapproche de Jane Austen, ce qui n’est jamais négligeable.

Pas meilleurs

Comme tout recueil de contributions suscitées dans des contextes les plus divers  6, celui-ci a le charme et les défauts de son ontologie : pas de cohérence revendiquée autre que celle du cheminement de la pensée, pas d’harmonie autre que celle de l’approche philosophique de l’art, pas d’unité autre que celle de l’amour du cinéma, de tout le cinéma, comme on l’a vu aux noms évoqués ; il n’est pas sûr que l’adorateur d’À la recherche du bonheur y trouve matière à de nouvelles illuminations ; il est encore moins sûr que le philosophe « de profession » soit convaincu du bien-fondé de l’approche. Ce qui est sûr, c’est que l’esprit non prévenu, point trop sot, point trop érudit non plus, pourra y musarder sans déplaisir, sans s’attendre à trouver réponse à la question posée. À propos, l’auteur de ces lignes, un peu plus de dix mille films plus tard, se hasardera à sa propre réponse : non.

  1.  (retour)↑  Éditions de l’Étoile – Cahiers du cinéma.
  2.  (retour)↑  The world viewed (1971). Traduction de C. Fournier, Paris, Belin, 1999.
  3.  (retour)↑  Luis Buñuel, 1967.
  4.  (retour)↑  Alain Robbe-Grillet, 1966.
  5.  (retour)↑  Mike Newell, 1994.
  6.  (retour)↑  Mais dont une large part a été publiée dans l’indispensable et austère revue Trafic (éd. P.O.L).