entête
entête

Yochai Benkler

La richesse des réseaux : marchés et libertés à l'heure du partage social

Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2009, 603 p., 24 cm
ISBN 978-2-7297-0804-7 : 18 €

par Olivier Le Deuff

La lecture de La richesse des réseaux peut être fort utile à plus d’un. L’ouvrage de Yochai Benkler, professeur à la faculté de droit d’Harvard, peut être considéré comme une sorte de classique des mutations liées au développement de l’internet. Classique parce qu’il présente plusieurs vertus :

  • Celle de résister relativement bien au temps et aux récentes évolutions qui se sont produites depuis la parution du livre avec notamment le développement des sites dans l’esprit du web 2.0. L’ouvrage aborde donc, souvent avec justesse, certains aspects du web social. N’étant pas particulièrement basé sur des références techniques et informatiques, il évite donc un éventuel caractère désuet. On peut toutefois regretter qu’il ne permette pas d’éclairer totalement les enjeux techniques autour du web de données.
  • Celle de tenter de constituer une synthèse théorique et une amorce de réflexion sur ce qui se passe en ce moment dans les nouveaux modes d’économie de l’information, et des potentialités éducatives, politiques, économiques et d’innovation qui sont en train de naître. Il constitue, comme le dit le préfacier Philippe Aigrain  1, spécialiste notamment des biens communs, à la fois un guide et un outil dont les lectures peuvent être multiples mais qui ne peuvent laisser le lecteur indemne dans sa réflexion.

L’ouvrage se divise en trois grandes parties :

  • « L’économie de l’information sur les réseaux », où l’auteur esquisse les enjeux et les réalités de cette nouvelle économie en émergence ;
  • « L’économie politique de la propriété et des biens communs », qui est le cœur de l’ouvrage. Benkler affiche sa position pour une préservation des différentes libertés : individuelles, politiques et culturelles notamment ;
  • « Les politiques de liberté dans une période de transformation », qui constitue la dernière partie, également la plus brève, décrit parfaitement les enjeux autour des environnements numériques et les luttes commerciales et politiques autour des différentes technologies.

Sans prétendre proposer une lecture révolutionnaire des réseaux numériques, Y. Benkler tente toutefois de nous faire prendre conscience des changements à l’œuvre. Sa vision est celle d’une nouvelle donne que la phrase suivante exprime parfaitement : « Il serait désastreux de permettre aux vainqueurs d’hier de dicter les termes de la concurrence économique de demain » (p. 60).

L’économie de l’information en réseau

Cela signifie que les nouvelles potentialités doivent être partagées et diffusées le plus largement possible, et que des marchés non propriétaires doivent être préservés afin de garantir la pérennité et la poursuite du développement de biens communs. Ces derniers constituants des biens non rivaux, dont le partage ne diminue en rien la valeur. Y. Benkler défend notamment le modèle des logiciels libres en montrant son potentiel d’innovation et ses possibilités de croissance économique supérieurs aux modèles fermés et propriétaires. Il montre également que l’altruisme permet souvent plus d’avancées et de gains de productivité et de qualité que des systèmes basés sur la rétribution financière. L’encyclopédie Wikipédia est ainsi citée comme dispositif dont les critiques sont sources de l’amélioration constante de sa qualité.

la créativité humaine qui requiert du temps et de l’attention ;les ressources de calcul et de communication qui peuvent être mieux mutualisées.

Le but de Y. Benkler est de montrer comment et pourquoi l’économie de l’information en réseau ne peut demeurer fondée sur des valeurs et des règlements qui sont issus d’époques antérieures. En ce sens, les biens communs peuvent certes être garantis par les autorités gouvernementales, mais l’auteur met en garde contre les risques de monopole ou de contrôle que pourrait exercer une entreprise ou un gouvernement sur les systèmes de circulation de données, avec les possibilités de filtrage et de censure qui résulteraient de cette position dominante.

La nécessaire liberté culturelle

La culture participative est également décrite comme un ensemble de moyens pour couper, coller et remixer la culture contemporaine, ce qui s’avère souvent en opposition avec les lois et les pratiques culturelles du XXe siècle. D’où l’intérêt du développement d’un secteur non marchand qui ne soit pas entravé par des mesures propriétaires trop contraignantes. Y. Benkler considère d’ailleurs la liberté culturelle comme une position qui garantit à la fois l’autonomie individuelle et l’innovation économique.

Toutefois, Y. Benkler démontre bien que cette économie de l’information est plus complexe qu’elle n’y paraît et qu’il ne faudrait pas opposer strictement un modèle marchand avec un modèle non marchand basé sur de l’open source. En effet, il cite le cas d’entreprises comme IBM, Red Hat ou Nokia qui investissent dans l’open source et qui rendent libres certains brevets logiciels en vue d’améliorer la qualité des produits sur lesquels ils travaillent et afin de se concentrer sur l’augmentation de leur valeur ajoutée grâce à des services plus individualisés.

L’ouvrage met également en avant les possibilités politiques des réseaux, tout en relativisant le mythe d’une démocratie participative, tant le poids des acteurs est différent et tant le réseau est marqué par l’influence de grands groupes et de sites leaders.

Y. Benkler montre à juste titre que cette lutte d’influence se mesure avec des volontés de légiférer et de développer des droits propriétaires face à une culture participative dont la production sociale est souvent plus intéressante et plus profitable intellectuellement et financièrement.

La lecture de cet ouvrage  2 est donc recommandée à la fois pour les novices qui voudraient tenter de comprendre les nouveaux enjeux actuels autour des technologies du numérique, et pour les chevronnés qui pourront y trouver des éléments de réflexion et des réponses cohérentes vis-à-vis de pratiques et d’observations quotidiennes.

  1.  (retour)↑   Philippe Aigrain, Cause commune : l’information entre bien commun et propriété, Paris, Fayard, 2005. Ouvrage sous licence Creative Commons, 2005. Disponible sur : http://grit-transversales.org/IMG/pdf/Causecommune-CC-By-NC-ND.pdf (p. 78)
  2.  (retour)↑   Ressource complémentaire qui peut être utile pour compléter la bibliographie – de plus de dix pages – de l’ouvrage : cette vidéo de Yochai Benkler lors d’une conférence pour le Médialab de mai 2009, disponible sur : http://www.youtube.com/watch?v=xWQF54ltLis&feature=player_embedded