entête
entête

L'édition électronique : quels modèles économiques ?

Nicolas Pineau

La journée d’étude 2010 de Médiaquitaine et de l’Urfist  1 de Bordeaux organisée le 10 juin à l’université Montesquieu Bordeaux 4 était consacrée aux modèles économiques de l’édition électronique. C’est donc en amont des bibliothèques, au commencement d’une chaîne du livre devenue numérique que cette journée d’étude a porté son attention. Pour autant, les bibliothèques sont au cœur des problématiques financières de la documentation en ligne : cocontractantes d’éditeurs proposant désormais leurs publications au format numérique, elles subissent de plein fouet leurs pratiques commerciales et doivent y faire face pour remplir leurs missions d’accès à l’information scientifique, technique et culturelle. Promoteurs du libre accès, les professionnels des bibliothèques doivent par ailleurs s’interroger sur la viabilité économique du libre accès : produire et diffuser le savoir ayant un coût, comment trouver un équilibre permettant d’assurer la pérennité des productions en accès libre sur internet et ainsi faire contrepoids aux pratiques asphyxiantes mises en œuvre par de nombreux éditeurs ?

Quatre intervenants qui, par leurs activités professionnelles, sont en prise directe avec les modèles économiques de l’édition électronique ont apporté leurs éclairages sur les pratiques en cours et les perspectives à venir.

L’expertise de Couperin

Catherine Étienne, directrice du service commun de la documentation (SCD) de Bordeaux 1 et responsable du département « coordination des négociations documentaires » (CND) de Couperin, a rappelé les changements introduits par la documentation électronique dans l’activité des bibliothèques universitaires. En même temps que leur offre documentaire s’est enrichie de manière exponentielle via l’accès à des collections dématérialisées, elles ont dû faire face à une hausse du prix des abonnements. Ces éléments ont conduit les universités à se regrouper au sein du consortium Couperin  2 pour analyser, négocier et organiser l’acquisition des ressources numériques dans un cadre national mieux à même de faire contrepoids aux éditeurs.

Fort d’une expérience de plus de dix ans, Couperin a vu les grandes lignes des offres électroniques se dégager. Catherine Étienne en a présenté les principales caractéristiques en soulignant que leur complexité et leur hétérogénéité convergent vers une réalité sans nuance, celle d’une explosion des coûts. Qu’il s’agisse d’offres d’éditeurs ou d’agrégateurs, de facturations sur la base des FTE (Full Time Equivalent : équivalent temps plein) ou d’une tarification corrélée ou non aux abonnements papier préexistants, les modèles économiques n’ont pas épargné les crédits des SCD. Ces derniers rencontrent des difficultés croissantes à assurer le financement des ressources indispensables aux étudiants et enseignants chercheurs. Des avancées notables ont toutefois été obtenues grâce aux négociations Couperin, notamment des droits d’archivage permettant la conservation de contenus numériques au terme des abonnements.

Ce descriptif très complet des arcanes des modèles économiques a suscité des interrogations dans l’assistance quant aux possibilités de boycotts. La responsable du département CND a souligné les difficultés à couper les accès puisque les ressources électroniques constituent l’outil de travail des chercheurs. Ces derniers, soucieux de la visibilité de leurs publications, choisissent d’ailleurs les revues ayant les meilleurs indicateurs bibliométriques pour diffuser leurs travaux de recherche, or ces revues sont souvent celles des éditeurs ayant les pratiques les plus redoutables. Un boycott ne peut donc être envisagé sur la seule initiative des bibliothécaires, qui devraient alors assumer le mécontentement d’utilisateurs – ceux-ci n’étant pas toujours conscients des enjeux financiers des ressources électroniques qu’ils utilisent quotidiennement grâce aux abonnements de leur SCD.

Le point de vue des éditeurs commerciaux

Médiaquitaine et l’Urfist avaient convié un représentant du monde de l’édition électronique en la personne d’Éric Bryis, cofondateur de Cyberlibris  3, plateforme de livres électroniques.

Éric Bryis est revenu sur son parcours professionnel pour aborder les éléments qui ont présidé à la création de Cyberlibris. Ancien professeur de finance, il ambitionnait de créer un outil capable d’améliorer l’enseignement à l’université en s’affranchissant de la tyrannie du manuel unique qui s’avère souvent contre-productive pour la pédagogie. Par ailleurs, une plateforme de livres électroniques constituait une réponse à l’essor des formations à distance où les apprenants devaient faire face à une « solitude bibliographique » loin des campus universitaires et de leurs riches bibliothèques. Fort de ces motivations, Éric Bryis a entrepris de négocier auprès des éditeurs les droits de diffusion pour des manuels universitaires. Ce démarchage s’est révélé une course de fond compte tenu de la frilosité de certains à franchir le cap d’une diffusion sur internet.

Pour Éric Bryis, le succès de Cyberlibris tient au modèle économique qui en est la clef de voûte et qui a su emporter l’adhésion des éditeurs. Loin de l’opacité des exemples évoqués précédemment, il est fondé sur les statistiques d’usage de chaque ouvrage (affichage, impression) qui sont converties en une rétribution assurant la rémunération des droits patrimoniaux. L’exemple de Cyberlibris tord le cou à l’idée reçue selon laquelle le numérique cannibaliserait les ventes physiques : bien au contraire, la rémunération sur la base des consultations constitue une monétisation complémentaire au papier. Pour ses clients « bibliothèques », Cyberlibris privilégie la stabilité du prix d’abonnement, garante de la fidélisation des clients. Le streaming (diffusion en ligne sans téléchargement de l’ouvrage) permet par ailleurs d’évacuer la question des DRM (Digital Rights Management : gestion des droits numériques) qui limitent l’interopérabilité et risquent au final d’être une incitation au piratage. Aux bibliothécaires désireux de procéder à des achats plutôt que de payer un abonnement annuel, Éric Bryis oppose l’obsolescence rapide des manuels universitaires et la prédilection des étudiants pour la dernière édition : les nouvelles parutions remplaçant les plus anciennes dans Cyberlibris, l’abonnement ne s’avère pas plus onéreux que des vagues successives d’achats virtuels.

Éric Bryis a terminé sa présentation en abordant les évolutions prochaines de Cyberlibris, avec une ouverture à destination des entreprises et des particuliers. Cyberlibris pourrait également prendre un virage en assurant directement des fonctions d’édition. Certains auteurs sont en effet confrontés à la difficulté de se faire éditer : ils pourraient utiliser Cyberlibris comme premier vecteur de diffusion puis, grâce aux statistiques d’utilisation de leur ouvrage numérique, convaincre les éditeurs du bien-fondé de la commercialisation d’une édition papier. Loin des idées préconçues, le livre électronique pourrait donc faire naître des livres papier, qui n’auraient pas vu le jour sans une diffusion préalable via internet.

Le modèle économique des publications en libre accès : l’exemple du Cléo

Pierre Mounier, membre du Cléo (Centre pour l’édition électronique ouverte), s’est employé à présenter le modèle économique de Revues.org.

À première vue, l’économie des publications en ligne pourrait être analysée selon un modèle binaire : les données mises à disposition gratuitement sur internet verraient leur coût de production et de diffusion assumé par des financements publics alors que ce même coût serait pris en charge par un abonnement payant pour les publications en accès restreint. En bout de chaîne, le basculement dans le domaine public au terme de la protection conférée par le droit d’auteur donnerait le signal d’une numérisation « rétrospective » mise en œuvre par les acteurs publics.

Dans la réalité, les dichotomies gratuit/payant et public/privé doivent être nuancées : les acteurs de l’édition numérique tirent leurs revenus de sources diversifiées et le libre accès n’est pas toujours le fait d’acteurs publics, comme en témoigne la mise à disposition souvent gratuite de la presse quotidienne. Si la gratuité est un trait apparent d’internet, il n’en demeure pas moins vrai que le coût de production et de diffusion demeure. Les acteurs du libre accès doivent donc trouver des modes de prise en charge car l’intervention d’acteurs publics ne peut à elle seule assurer le développement et la pérennité de toutes les initiatives d’open access. Le recours à un soutien de type communautaire constitue une source complémentaire de financement parfois déterminante, comme en témoigne l’exemple de Wikipédia. Dans le secteur de l’IST (industrie, sciences et techniques), la publication à compte d’auteur, où l’institution de recherche assure la prise en charge du coût de la diffusion, permettrait de s’affranchir du prix prohibitif final des ressources éditoriales évoquées lors des précédents débats. Pour sa part, la presse a opté pour un modèle de financement par la publicité, au prix d’une cohérence éditoriale parfois mise à mal par des messages publicitaires parasites.

S’il n’existe pas de solutions idéales, le financement du libre accès par des services annexes payants constitue une piste intéressante. Si le contenu brut reste disponible gratuitement, il fait l’objet d’une exploitation commerciale parallèle (impression à la demande).

Le secteur des sciences humaines est d’ailleurs particulièrement adapté à une logique de « longue traîne » : dans l’univers numérique, la commercialisation d’un grand nombre de titres s’adressant à des publics limités sur une longue durée peut être tout aussi rentable qu’un best-seller dans l’univers du livre papier. C’est dans ce sens que Revues.org entend orienter sa stratégie en multipliant les contacts avec les éditeurs et les prestataires extérieurs.

Pour conclure, Pierre Mounier a renvoyé le public de l’amphithéâtre (essentiellement composé de professionnels des bibliothèques) à un constat paradoxal. Alors que les récriminations à l’encontre des pratiques tarifaires des éditeurs sont fortes, des enquêtes ont souligné que les actions de formation des bibliothèques portaient peu sur les ressources en libre accès, les chercheurs découvrant ces dernières au hasard de la navigation sur internet. Pourtant, les publications disponibles dans Revues.org jouissent d’une reconnaissance scientifique incontestable, attestant que la qualité d’une publication ne se mesure pas à l’aune de son prix d’accès. Conscient du vaste chantier que représente la médiation des ressources électroniques pour les bibliothèques, Pierre Mounier souhaite avant tout sensibiliser sur la nécessité d’un rapprochement avec les bibliothèques, pourquoi pas sur le principe d’un modèle Freemium (informations gratuites mais services annexes payants) qui se traduirait par une cotisation des SCD en échange de statistiques d’utilisation dont les bibliothécaires sont friands pour analyser les besoins et usages de leurs publics.

La licence globale : vers un nouveau rapport commercial ?

Gaëlla Bru a conclu la journée d’étude par une présentation des actions de la MISTRD  4 pour mettre en place des licences nationales. L’administration centrale souhaite, sur le modèle des exemples étrangers (notamment allemand), conclure des contrats avec les éditeurs permettant d’irriguer l’ensemble du territoire national et des communautés universitaires. La spécificité des licences dites nationales réside dans le périmètre des droits d’accès qu’elles confèrent et dans le fait que leur financement s’effectue sur des crédits « centraux ». La finalité de ce projet ambitieux est de faire progresser l’ampleur des contenus mis à disposition et en même temps de réduire les inégalités d’accès (d’aucuns parleraient de fractures) sur le territoire national entre entités bien dotées au niveau documentaire et celles qui ne bénéficient pas d’une offre électronique optimale.

Gaëlla Bru a centré son exposé sur le dispositif de pilotage à construire pour mettre en œuvre ce projet. Les négociations Couperin et les groupements de commandes portés par l’Abes  5 constituent une forme embryonnaire de licences nationales, et c’est donc sur la base de ces expériences que le dispositif de pilotage va être bâti. Faire émerger des licences nationales implique tout d’abord une analyse de l’offre documentaire nationale, des besoins non couverts et des insatisfactions exprimées.

À cet égard, la notion de communauté disciplinaire apparaît comme l’unité de base à retenir pour les futures licences nationales. Une analyse des négociations antérieures souligne par ailleurs l’absence d’instance politique décisionnelle capable de mobiliser les acteurs et éventuellement d’assumer les décisions difficiles prises en dernier recours en cas d’achoppements lors des négociations avec les éditeurs. C’est donc à partir de ce diagnostic que la MISTRD va mettre en place des structures de pilotage capables de mener à bien ce projet national ambitieux.

À l’assistance de l’amphithéâtre désireuse de connaître les pistes envisagées par le ministère et les répercussions que ces actions ministérielles pourraient avoir dans les établissements, Gaëlla Bru a présenté les différentes ressources « éligibles » aux licences nationales. La probabilité sera forte pour que les licences nationales portent sur des achats d’archives, car ce type de projets devrait plus aisément emporter l’adhésion des politiques par la dimension d’investissement qu’il présente (de surcroît si leur financement intervient dans le cadre du « Grand emprunt »). L’acquisition d’archives nationales créera néanmoins des besoins financiers annexes pour organiser leur stockage et assurer leur signalement.

Pour conclure, Gaëlla Bru a rappelé que l’ampleur de l’investissement consenti par l’État sera conditionnée par le contexte économique et financier difficile à anticiper en période de crise. Qui plus est, il conviendra également d’être particulièrement attentif aux conditions tarifaires : le volontarisme affiché risque en effet d’exacerber l’appétit des éditeurs à l’affût d’une supposée manne et de susciter de facto des surenchères contre-productives. Les licences nationales ne sont donc pas une panacée mais un outil à utiliser à bon escient.