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Livres et numérique

Atelier du futur du Salon livres et musiques de Deauville

Julien Pauthe

Dans le cadre du Salon livres et musiques de Deauville, s’est tenu le 30 avril 2010 l’atelier « Livres et numérique », qui entendait questionner les enjeux politiques, économiques et culturels d’une mutation longtemps annoncée et aujourd’hui relancée. Il était organisé par la ville de Deauville, CreActive Place  1, le conseil général du Calvados et sa bibliothèque départementale de prêt.

La filière du livre bousculée par le numérique

La matinée, animée par Bruno Rives, responsable de Tebaldo  2 et animateur du LaboBnF, a débuté par une introduction de Françoise Benhamou, économiste et spécialiste reconnue de l’économie de la culture, qui s’est attachée à présenter une synthèse des questions actuelles.

Selon elle, il s’agit d’un changement radical de paradigme concernant toutes les étapes de la filière du livre, jusqu’à l’écriture, affectée par l’usage du copier-coller et de nouvelles formes de création. Enseignante et chercheur, elle témoigne d’un usage personnel devenu irremplaçable. Elle note cependant que nous ne disposons pas aujourd’hui d’une définition suffisante du livre numérique pour qu’elle soit la base de régulations et d’offres stables. Plusieurs modèles coexistent sans que nous sachions lesquels seront durables.

Le numérique transforme aussi le rapport à la lecture publique, en bousculant les équilibres entre marchand et non-marchand ; il transforme la politique du livre au travers du droit de la propriété intellectuelle – qui doit selon elle se réinventer –, mais aussi au travers des questions du prix unique, des aides à l’édition, etc. De fait, le numérique nous fait basculer dans une nouvelle économie, celle des réseaux, avec ses spécificités fortes. Or, l’absence de marché du numérique est peut-être une chance : ce « retard » peut nous permettre de construire ce marché en évitant les erreurs faites par les acteurs de la musique ou de la presse, dont les maladresses, notamment dans l’emploi des DRM (Digital Rights Management, ou gestion des droits numériques), reflètent une mauvaise compréhension des spécificités économiques du secteur : la circulation des fichiers, les coûts de reproduction nuls, la diminution du consentement à payer – qui représente une perte de valeur, mais une perte qu’on retrouve en gains chez d’autres acteurs comme les fournisseurs d’accès, les opérateurs, etc. Il faut donc pour cela être prêt à discuter avec des acteurs qui ne sont pas tous sensibles aux thématiques culturelles, notamment à la préservation de la diversité de l’offre.

Concernant l’avenir proche du livre numérique, Françoise Benhamou a dessiné quelques pistes de réflexion, en soulignant l’urgence à se saisir de ces questions. Le numérique étant encore mal identifié, entre le bien et le service, entre le modèle du livre et les livres hybrides, elle juge qu’un investissement important dans la recherche et le développement est nécessaire dès maintenant, avec un accompagnement fort des pouvoirs publics.

La construction d’un marché dépend des éditeurs, qui se présentent en ordre dispersé : l’absence de rentabilité actuelle laisse face à face des grands groupes et des petits éditeurs, avec des logiques opposées (concentration/communautés) et le besoin d’une plateforme intégrative se fait ressentir, que ce soit à destination des libraires comme des bibliothèques. À cela s’ajoute la guerre de géants que se livrent Amazon, Apple et Google, chacun avec un positionnement différent face au monde éditorial.

Dans ce contexte, il convient de se souvenir que les usages précoces sont rarement les usages de masse : ceux du numérique seront différents, éclatés entre la vente par chapitres, les abonnements à des collections, l’achat à l’unité, etc. Les modèles étant donc pluriels, le prix ne saurait être un dérivé simple du prix papier, mais dépendra plus du service offert.

Les enjeux pour les éditeurs

La table ronde qui suivait, animée par Bruno Rives  3, regroupait Gérard Davoust (éditions musicales Raoul Breton, président d’honneur de la Sacem), Alban Cerisier (éditions Gallimard), Ronald Schild (MBB, société allemande d’éditeurs Epika), Éric Briys (Cyberlibris)  4 et François Nawrocki (Centre national du livre) autour des enjeux pour les éditeurs.

Bruno Rives a introduit les débats par une présentation du positionnement de Tebaldo, en tant qu’observatoire des technologies, pour des clients comme la ville d’Osaka et, depuis peu, la Bibliothèque nationale de France (BnF). Un « labo  5 » permanent et public y est en effet ouvert depuis le 2 juin. L’enjeu est de permettre aux professionnels comme aux publics d’observer et de tester des technologies émergeantes telles que le papier électronique, la réalité augmentée et les livres hybrides.

Parmi ces nouveautés en passe d’accéder à la production de masse, Bruno Rives accorde beaucoup d’importance au papier électronique  6. Issu de recherches menées essentiellement en Asie, depuis près de trente ans, c’est, selon lui, la seconde voie d’avenir du numérique, à côté des tablettes de lecture (Kindle, iPad, etc.). À l’inverse de ces dernières, très liées à internet pour l’approvisionnement en contenu, la feuille de papier électronique s’en affranchit : elle permettra, sur des feuilles flexibles proches du papier traditionnel, des diffusions en petites séries, avec des possibilités d’affichage supérieures aux ordinateurs portables (grands formats pour architectes, par exemple). Ces feuilles ont, côté avantages, une très forte autonomie (le faible besoin d’énergie permet « d’imprimer » pour plusieurs décennies, voire plusieurs siècles), d’être écologiquement intéressantes (les encres numériques sont 100 % écologiques et l’on évite le déboisement) et de permettre une interaction proche du papier : leur résolution très poussée permet la prise de notes (des expériences de correction d’épreuves sont déjà menées avec des écrivains). C’est aujourd’hui une réalité industrielle majeure, avec des sociétés comme Samsung, Epson, HP, etc., qui investissent dans le secteur, à côté de papetiers traditionnels asiatiques passant à l’électronique. Les coûts sont encore élevés (80 dollars la feuille aujourd’hui), mais Bruno Rives affirme que la production de masse est imminente. Il pressent les modèles économiques à venir comme très proches de ceux du papier, faisant du papier électronique une voie de passage au numérique potentiellement très prometteuse.

Du point de vue des enjeux éditoriaux, peu de nouveautés en revanche ont été évoquées lors du débat : la période de transition est sans doute peu propice aux effets d’annonce. Les questions de la réputation en ligne (de petits éditeurs s’en sortant mieux aujourd’hui sur internet que certains « grands »), de l’indépendance de l’éditeur confronté à des acteurs extérieurs et des équilibres de rétribution entre intervenants ont été brièvement abordées. Le principal objectif reste pour les éditeurs le développement d’une plateforme intégrative permettant aux libraires d’accéder à toutes les offres.

Les libraires à l’heure numérique

L’après-midi réunissait autour de l’auteur et bibliothécaire Pierre Ménard, Jean-Pierre Arbon (artiste, ancien responsable des éditions 00h00.com), Charles Kermarec (librairie Dialogues à Brest), Gilles de La Porte (librairie La Galerne  7 au Havre) et Jean-Charles Fitoussi (SmartNovel)  8.

Diverses pistes et expériences concernant le futur du livre furent abordées, Pierre Ménard  9 posant la question de l’avenir du livre numérique « homothétique », simple transposition de l’objet livre (du codex), face aux nouvelles formes littéraires qui font retour au texte en s’affranchissant de ce modèle et en cherchant à tirer pleinement parti des possibilités du numérique (hypertexte, hybridation, etc.).

Charles Kermarec et Gilles de La Porte ont témoigné de l’expérience du numérique pour les libraires, avec, d’une part, l’exemple du site de Dialogues  10, conçu comme un prolongement de la librairie physique (entretiens d’auteurs, avis de lecteurs, etc.) et d’autre part avec le développement en cours d’un portail des libraires indépendants, permettant à terme à tous ceux qui le souhaiteront de disposer d’un site marchand et de développer leur présence en ligne.

Jean-Charles Fitoussi et Charles Kermarec ont présenté deux usages novateurs du livre numérique : SmartNovel propose des feuilletons distribués via la plateforme d’Apple pour iPhone, réactualisant avec des auteurs comme Marie Desplechin ou Didier Van Cauwelaert le principe du roman-feuilleton ; les éditions Dialogues de leur côté tirent partie des possibilités des codes 2D pour enrichir de contenus numériques leurs livres papiers (exemple d’un ouvrage de Christiane Frémont consacré à Diderot, où les références sont liées aux œuvres disponibles en ligne). Cette expérience montre que ce n’est pas de l’opposition des deux mondes que naîtront les usages de demain, mais de leur complémentarité.