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La médiathèque de Roubaix

Un temps d'avance ?

Stéphane Wahnich

Stéphane Wahnich, directeur de l’institut d’études et de sondages SCP Communication, est professeur associé à l’université de Paris-Est Créteil (Upec). Il a coécrit Le Pen, les mots : analyse d’un discours d’extrême droite (La Découverte, 1998) et La communication politique locale (Que sais-je ? 1995).

En 2001, SCP Communication s’était vu confier par le Centre national du livre une étude ayant pour objectif de déterminer l’impact de « l’écran » sur « l’écrit ». Nous avions alors mis en lumière le fait que les pratiques électroniques se cumulaient aux pratiques de lecture papier, alors qu’au contraire les pratiques télévisuelles empêchaient les pratiques livresques.

En 2009, huit ans plus tard, l’étude que la ville de Roubaix et sa médiathèque ont commanditée à SCP Communication semble faire évoluer les conclusions vers une logique inverse à celle constatée en 2001. On observe en effet, pour la première fois, une éviction de la bibliothèque au profit d’internet. Certes, cette tendance est en partie liée à des particularismes propres à Roubaix, à sa sociologie, à sa médiathèque et aux pratiques NTIC  1 de ses habitants. Pour autant, ces particularismes peuvent se retrouver, ou pourront se retrouver à l’avenir, dans d’autres territoires français. En ce sens, la situation de la médiathèque de Roubaix pourrait constituer – si l’on n’y prend pas garde et si le monde de la lecture publique ne prend pas des mesures – le premier exemple d’éviction de l’écrit par l’écran.

Cette étude de SCP communication a été réalisée auprès d’un échantillon de 1 003 personnes. Cet échantillon est constitué d’une part de 801 personnes représentatives par catégorie de sexe, d’âge, de profession et par commune de résidence de l’ensemble de la population de la ville de Roubaix et en complément des villes limitrophes. Cet échantillon a été établi d’après les statistiques de l’Insee, recensement général de la population de 1999. L’échantillon est constitué d’autre part de 202 personnes inscrites à la médiathèque de Roubaix, choisies de façon aléatoire parmi l’ensemble des inscrits. Les interviews ont eu lieu par téléphone du 10 au 16 mars 2009.

Une sociologie, un équipement et un rapport à la modernité spécifiques

La médiathèque de Roubaix compte environ 7 % d’inscrits seulement, même si on assiste à une forte présence de jeunes scolarisés le mercredi et le samedi. En ce sens, 27 % des personnes interrogées dans le cadre de l’enquête déclarent venir ou être venues à la médiathèque.

Comparée à la population roubaisienne, la sociologie des fréquentants de la médiathèque est somme toute relativement classique ; elle s’avère ainsi plus jeune que la moyenne (41 % contre 31 % pour la population) et plus diplômée (37 % sont diplômés du supérieur contre 22 % dans l’ensemble de la population).

Dans le même temps, on observe que la médiathèque n’est pas excluante en termes d’origine. En effet, la question de la langue parlée dans le foyer montre que 33 % des Roubaisiens parlent une autre langue en plus du français. Cette question offre l’opportunité de déterminer les personnes d’origine étrangère ou issues de l’immigration qui conservent un lien avec leur pays d’origine et qui de ce fait montrent une plus grande pratique des nouvelles technologies afin de communiquer de manière économique à longue distance. On note que, pour ce qui est des fréquentants, on obtient quasiment le même résultat (34 %).

Cela tend à démontrer que, si la sélection sociale classique s’opère à la médiathèque de Roubaix, elle n’exclut pourtant pas en terme « ethnique », montrant par là même la dimension universelle de l’équipement. Autrement dit, la médiathèque ne s’est pas transformée en club pour « natifs » comme on peut l’observer dans certains équipements similaires.

Il convient cependant de préciser qu’à Roubaix, la présence de personnes d’origine étrangère n’est pas spécifiquement liée à la précarisation, alors qu’il est souvent observé que la catégorie sociale la moins favorisée est également celle qui compte la plus forte présence de personnes d’origine étrangère. En effet, à Roubaix, on compte 34 % des cadres supérieurs et intermédiaires qui parlent une autre langue en plus du français dans leur foyer, et ils sont 33 % pour l’ensemble de la ville. Cette donnée est importante, car la répartition sociologique n’est pas spécifiquement ethnicisée, comme en témoigne la fréquentation de la médiathèque.

Parallèlement à ces données sociologiques, il s’avère que la médiathèque de Roubaix a la particularité d’avoir été moderne. En effet, la ville de Roubaix, précurseur au regard d’autres communes, a construit sa bibliothèque dans les années soixante-dix. Par voie de conséquence, cette dernière ne correspond plus à une médiathèque d’aujourd’hui. Architecturalement, elle n’offre pas de transparence, ne donnant pas ainsi à voir à ceux qui ne savent pas ce que l’on peut y faire. De surcroît, son organisation – en étage, avec des départements autonomes – n’offre pas d’interdisciplinarité aisée. Plus délicat encore, l’utilisation des « nouveaux supports » (vidéo, CD, DVD, internet) est payante, alors que l’emprunt des documents sur support papier est gratuit. De ce fait, seuls 14 % des fréquentants utilisent les collections sonores, et 12 % les DVD, ce qui est peu, alors que dans le même temps, ils sont 51 % à déclarer emprunter des livres.

Ces résultats sont d’autant plus structurants que chacun sait qu’aujourd’hui, parmi ceux qui lisent peu, l’attractivité d’une médiathèque peut être la « captation » de ces nouveaux supports. Ici, le prix est dissuasif et, de ce fait, la médiathèque entre en concurrence directe avec internet et les nouvelles pratiques qu’il permet.

Autre spécificité roubaisienne, la concurrence entre équipements culturels : la médiathèque, qui en règle générale constitue le lieu culturel le plus connu de la ville, est concurrencée ici par le musée de la Piscine, consacré à l’art moderne, qui obtient 31 % de notoriété spontanée, contre 8 % pour la médiathèque. Ces résultats démontrent que la médiathèque de Roubaix est, dans la mémoire collective, supplantée par la communication du musée, qui a la charge d’améliorer l’image de la ville aussi bien auprès de ses habitants qu’à l’extérieur.

Nouvelles technologies et spécificités sociologiques

Les spécificités sociologiques et celles de l’équipement en tant que tel sont complétées par le rapport des Roubaisiens à la modernité au travers d’un de ses marqueurs : les nouvelles technologies.

Ainsi, 66 % des personnes interrogées déclarent une pratique régulière d’internet ; elles sont 89 % parmi les 15-29 ans et 75 % parmi les fréquentants de la médiathèque. On assiste, comme c’est le cas de manière générale en France, à la capitalisation des pratiques. De fait, ceux qui lisent le plus sont aussi ceux qui pratiquent le plus internet et utilisent le plus les nouveaux supports, sauf en ce qui concerne les jeunes fréquentants, qui ne sont que 81 % à utiliser internet régulièrement, soit moins que l’ensemble des jeunes de la ville. Cela pose question, car l’effet de capitalisation des pratiques n’existe pas dans ce cas, surtout lorsque l’on constate que les jeunes de la ville sont de faibles lecteurs. Pour exemple, 21 % des jeunes roubaisiens ne lisent aucun livre dans le mois et 32 % un seul, alors que, parmi les jeunes fréquentants, ils ne sont que 4 % à ne lire aucun livre et 29 % un seul livre.

Cependant, lorsque l’on regarde de près ces résultats, on s’aperçoit que les individus qui déclarent les pratiques les plus modernes ne sont pas cette fois-ci les fréquentants de la médiathèque mais les jeunes de Roubaix, et cette remarque s’applique également à un certain nombre de résultats concernant l’ensemble de la population. On note que si, en matière de film ou de captation d’information, les fréquentants montrent une pratique plus importante, ce n’est pas le cas pour des pratiques comme l’achat en ligne, le téléchargement, le chat ou le jeu en ligne.

À ce titre, nous avons posé des questions sur les différentes pratiques relatives à internet, comme l’illustre le tableau.

Illustration
Tableau

Ces résultats montrent que les pratiques des fréquentants en matière d’internet ne diffèrent que peu de celles de l’ensemble de la population. De plus, pour ce qui concerne les pratiques les plus modernes telles que communiquer via un chat, acheter en ligne, jouer ou télécharger, l’ensemble des habitants, et plus encore les jeunes, a des pratiques plus importantes que les fréquentants de la médiathèque. Cela signifie qu’à Roubaix être fréquentant de la médiathèque ne constitue pas un marqueur de modernité ; pire encore, les non-fréquentants ont une telle capacité de captation de documents que la médiathèque ne semble plus utile.

Pour preuve, à la question « Comment vous procurez-vous les documents que vous lisez ? », les résultats montrent que, pour les plus jeunes, la captation de documents ou d’information et la sociabilité ne passent pas spécifiquement par la médiathèque (22 %). De plus, on observe que la faible pratique de lecture a pour conséquence que les amis (25 %) et la famille (22 %) sont des pourvoyeurs plus importants de documents. De surcroît, le téléchargement, minoré dans les déclarations à cette enquête en raison de son illégalité, constitue une pratique importante et rend l’utilité de la médiathèque largement moindre.

En réalité, il semble que nous pouvons affirmer qu’à Roubaix – certes de manière plus prononcée –, mais comme partout dans les pays développés, les bibliothèques ont perdu leur quasi-monopole d’offre documentaire gratuite ou quasi gratuite.

Au-delà des chiffres : créer un nouveau rapport à l’équipement

Chacun l’aura compris, nous sommes à Roubaix en présence de plusieurs phénomènes qui se conjuguent. En premier lieu, la présence importante de personnes d’origine étrangère apporte sans doute une modernité plus forte que la moyenne dans les pratiques d’internet. Entre la jeunesse de cette population et surtout le besoin d’échanger au-delà de nos frontières à un coût modéré (Roubaix est la ville de plus de 100 000 habitants la plus pauvre de France), les pratiques d’internet s’avèrent logiquement un peu plus prégnantes qu’ailleurs et surtout plus diversifiées. Les chats, l’utilisation du téléphone via internet, sont sans doute plus présents car plus utiles qu’à d’autres typologies de population. Cette utilisation d’internet fait que la multiplication des pratiques avec ces outils est plus développée que d’habitude.

Autre phénomène : l’organisation de la médiathèque et surtout le fait de devoir payer 18 € par personne pour accéder aux fonds sonore, vidéo et numérique est visiblement excluant. D’un côté, le fréquentant doit faire face à un coût relativement conséquent ; de l’autre, il a accès à une gratuité ou quasi-gratuité, à laquelle il convient d’ajouter le choix très large accessible sur internet alors qu’il est par définition limité à la médiathèque, même si les fonds de celle de Roubaix sont conséquents.

Habitude d’utilisation d’un côté, coût contre gratuité de l’autre, ont pour conséquence un effet d’éviction de la médiathèque en faveur d’internet dès lors qu’il y a concurrence. Qu’il s’agisse de téléchargement de musique, de films et même de recherche documentaire type Wikipédia, on s’aperçoit qu’internet prend le pas, pour la population roubaisienne dans son ensemble et surtout parmi les jeunes, sur la fréquentation de la médiathèque.

Un réel effet d’éviction

Depuis que SCP Communication mène des études relatives à la lecture publique, c’est la première fois que nous rencontrons un réel effet d’éviction. En règle générale, la capitalisation des pratiques demeure encore le phénomène dominant qui fait qu’internet se place en complémentarité et non en concurrence avec les médiathèques. Certes, le phénomène existe en bibliothèque universitaire ; en effet, on observe que les fonds papier commencent à être moins utilisés que les ressources électroniques. Mais ce n’était pas le cas jusqu’à présent en bibliothèque municipale, au sein de laquelle la lecture de loisir ou l’emprunt de documents numériques pour son plaisir demeurent une posture majoritaire.

À Roubaix, la conjonction d’une population jeune, de pratiques d’internet régulières, et d’une médiathèque dont l’offre n’est plus en lien avec la réalité sociologique de ses publics, fait qu’internet devient une pratique culturelle alternative à la médiathèque et non complémentaire.

L’enjeu va alors être de rendre de nouveau la médiathèque attractive, car internet ne peut pas remplacer le rôle de sélection des bibliothécaires et ne permet pas des découvertes aussi aisément qu’une médiathèque. Le sondage de SCP Communication montre que les jeunes qui ne vont pas en médiathèque ne sont pas pour autant dépourvus de pratiques culturelles. Cependant, celles-ci s’avèrent faibles et le risque de « communautarisation » au sens large du terme de ces pratiques, au cours desquelles on va télécharger, écouter, regarder ce que l’on connaît déjà, est réel. De surcroît, la sociabilité physique d’une médiathèque ne peut pas être remplacée par la toile. Pour toutes ces raisons, la médiathèque de Roubaix se doit d’évoluer afin que le public roubaisien pense de nouveau à cet équipement.

 

*. Voir aussi, dans ce numéro, l’article de Clotilde Deparday, « Et maintenant, que vais-je faire ? De l’étude de public au projet d’établissement : la médiathèque de Roubaix ».

Septembre 2010

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