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Les étudiants, le livre et les bibliothèques universitaires

Ronan Vourc’h

La valorisation croissante de la culture scientifique et la professionnalisation des filières de formation ont concouru à une mise en retrait progressive de la place accordée au livre dans le monde étudiant. Cependant, les situations sont très variées, et « l’étudiant moyen » n’existe pas davantage pour les loisirs et la consommation culturelle que pour les autres aspects des conditions de vie. Pour éclairer les relations entre genres de vie et cursus, l’enquête triennale de l’Observatoire national de la vie étudiante (OVE) combine à la fois des observations relatives à tous les aspects majeurs de la vie matérielle et une analyse des parcours suivis et des caractéristiques sociales des étudiants. Elle permet en outre d’apporter des éclairages intéressants sur ce que lisent les étudiants dans leur diversité. On constate, par exemple, que si plus des trois quarts des parents d’étudiants possèdent une bibliothèque d’au moins 50 livres, cette situation est plus ou moins fréquente selon le milieu social d’origine. Par ailleurs, à milieu social équivalent, le type d’études suivies exerce une forte influence sur les pratiques de lectures des étudiants, et notamment sur la répartition entre lectures « scolaires » et « extrascolaires ». Plus précisément, nous allons ici, en mobilisant les résultats des quatre dernières éditions de l’enquête de l’OVE, nous interroger sur l’évolution de la place du livre dans le monde étudiant, sur les différents modes d’accès aux livres et leurs évolutions, pour, enfin, nous intéresser plus particulièrement aux usages des bibliothèques universitaires.

Méthodologie

L’enquête Conditions de vie des étudiants de l’Observatoire national de la vie étudiante a été réalisée tous les trois ans de 1994 à 2006. Il s’agit d’une enquête unique en France et intégrée au programme européen Eurostudent qui compare le profil et la situation des étudiants dans une vingtaine de pays européens. Chaque édition comprend plus de 250 questions et permet de récolter environ 25 000 questionnaires. Cette enquête concerne l’ensemble des inscrits en université et classes supérieures de lycées (CPGE et STS), soit les trois quarts de l’effectif de l’enseignement supérieur. Progressivement, le dispositif d’enquête s’élargit dans le but de couvrir plus largement encore le champ de l’enseignement supérieur. Ainsi, la 6e édition de l’enquête qui s’est déroulée au printemps 2010 intègre les élèves des écoles d’ingénieurs et de commerce, les instituts de formation en soins infirmiers et les écoles sous tutelle du ministère de la Culture et de la Communication.

    Les étudiants et le livre

    La place faite au livre

    La possession d’ouvrages est un bon indicateur du rapport que l’étudiant entretient avec la lecture et de l’investissement qu’il y consacre. De 1997 à 2006, la proportion d’étudiants possédant plus de cent livres dans leur bibliothèque personnelle est passée de 29,9 % à 25,3 %, et ceux qui en ont moins de dix ont vu leur part augmenter de 7,1 % à 12,9 %. Dans le même temps, la proportion d’étudiants dont les parents ont une bibliothèque d’au moins cinquante livres est restée stable (autour de 75 %). L’amoindrissement du nombre de livres possédés par les étudiants ne traduirait donc pas une baisse de l’héritage culturel, mais refléterait plutôt une différence intergénérationnelle accrue des comportements en matière d’information, de communication et de loisirs.

    Le recul de la place du livre touche tous les étudiants, quelle que soit leur origine sociale. Il n’apparaît donc pas comme une conséquence directe de la massification de l’enseignement supérieur, qui est de toute manière antérieure à la période d’observation ici retenue  1.

    C’est davantage dans la valorisation grandissante du capital scientifique et technique dans la hiérarchie scolaire au détriment du capital culturel de type littéraire qu’il faut chercher les explications à cette baisse. En effet, la période couverte par les enquêtes de l’OVE a notamment été marquée par une modification du rapport aux études, matérialisée par le développement des filières professionnalisantes (DUT, BTS, masters professionnels, etc.) en réponse à un souci croissant d’intégration sur un marché du travail plus tendu.

    Dans ce contexte, la place que l’étudiant accorde au livre reste malgré tout toujours liée à son origine sociale, et ceux qui ont des parents diplômés du supérieur et cadres sont en général les mieux dotés en matière de livres  2. Le poids de la filière d’études demeure lui aussi très important, le nombre de livres possédés étant directement corrélé au type d’études. Les mieux dotés en matière de livres sont ainsi les étudiants ayant fait le choix de baccalauréats puis d’études supérieures les plus littéraires (classes préparatoires aux grandes écoles littéraires, filières lettres et sciences humaines).

    La hiérarchie des genres de livres lus par les étudiants est la même depuis 1997 (tableau 1). Ainsi, les étudiants sont principalement consommateurs de romans et de nouvelles. Les bandes dessinées arrivent ensuite, devant les romans policiers et les ouvrages de sciences humaines et sociales. Quel que soit le genre de livres, la proportion de lecteurs baisse depuis 1997, à l’exception des bandes dessinées et des romans policiers. La baisse est particulièrement significative pour les ouvrages relevant de la culture classique (livres d’art, théâtre, poésie notamment) mais elle concerne aussi les romans et les nouvelles.

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    Tableau 1

    Selon leur formation, les étudiants n’ont pas les mêmes lectures et les études ne favorisent la lecture d’ouvrages savants que lorsqu’ils sont en rapport étroit avec elles. Ainsi, les lectures d’ordre littéraire et artistique, reconnues socialement comme cultivées, sont davantage répandues chez les élèves des classes préparatoires littéraires, chez les étudiants en lettres et en sciences humaines, puis chez les étudiants en droit et en sciences économiques. Les ouvrages scientifiques et techniques, qui jouissent d’une haute légitimité scolaire mais d’une faible reconnaissance dans le domaine public, sont surtout lus par les étudiants des filières scientifiques. Les ouvrages plus souvent associés à la culture populaire juvénile (bandes dessinées, romans policiers et de science-fiction) sont surtout cités dans les filières universitaires scientifiques et de santé, les classes préparatoires scientifiques, ainsi que dans les filières industrielles des IUT (instituts universitaires de technologie) et des STS (sections de technicien supérieur).

    Le degré d’investissement des étudiants dans les lectures scolaires et extrascolaires varie considérablement selon la filière d’études. C’est en IUT et en STS que l’investissement dans les lectures en lien avec les études est le plus faible : 24,6 % d’étudiants fortement investis dans les lectures d’études contre 40,6 % en moyenne  3. En université (hors IUT), c’est dans les filières scientifiques et techniques que l’investissement dans les lectures en lien avec les études est le plus bas (31 %). À l’inverse, les étudiants inscrits dans des filières pour lesquelles l’accès aux connaissances passe davantage par la lecture s’investissent plus dans les lectures d’études : 48,8 % en lettres et sciences humaines, 51 % en médecine et 59,2 % en classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE).

    Les voies d’accès aux livres

    La première modalité d’accès au livre  4 dans le monde étudiant est l’achat (67,5 %), puis vient, à bonne distance, l’emprunt en bibliothèque (38,9 %), à des amis (26,5 %) ou à des parents (17,6 %). Ici aussi, l’effet intrinsèque de la filière d’études ainsi que l’origine sociale des étudiants (mesurée notamment par la familiarité des parents avec l’enseignement supérieur) sont des facteurs déterminants.

    L’achat oppose clairement les étudiants selon le niveau de revenu de leurs parents : ils sont ainsi 47,6 % à acheter des livres parmi les étudiants dont les revenus parentaux se situent en dessous de 1 000 € (environ 10 % des étudiants) ; ils sont 77,4 % parmi ceux dont les parents ont des revenus supérieurs à 5 000 € (environ 15 % des étudiants).

    L’emprunt à des parents dépend en premier lieu de la proximité culturelle des étudiants vis-à-vis de leur famille. En effet, les étudiants empruntent d’autant plus à leurs parents que ces derniers ont un niveau d’études élevé : de 6,4 % pour les étudiants dont les parents n’ont pas dépassé les études primaires à 23,2 % pour ceux dont les parents sont diplômés du supérieur. Il se fait d’autant plus facilement que l’étudiant cohabite encore avec ses parents et accède ainsi directement à leur bibliothèque.

    Le prêt d’ouvrages par des amis est le plus souvent le fait d’étudiants dont les pratiques de lecture sont beaucoup plus extrascolaires et orientées vers le divertissement (bandes dessinées, romans policiers et de science-fiction). C’est le cas des inscrits en IUT (32 %), en STS (31,8 %), et dans les filières scientifiques et techniques des universités (28 %).

    Enfin, l’emprunt en bibliothèque (universitaire ou autre) est tout d’abord une habitude scolaire et culturelle liée aux études les plus littéraires. Ainsi, les élèves des classes préparatoires littéraires et les étudiants en lettres et sciences humaines, dont la formation passe davantage par le livre, empruntent plus que les autres en bibliothèque : respectivement 48,3 % et 49,6 % contre 38,9 % en moyenne.

    L’emprunt en bibliothèque est aussi lié à l’origine sociale de l’étudiant, puisque ceux dont les parents appartiennent aux classes supérieures sont 35,6 % à emprunter fréquemment en bibliothèque, alors que ceux dont les parents sont membres des classes populaires, et donc moins dotés en matière de livres, sont 40,9 % à le faire. L’emprunt est aussi, de façon assez logique, plus fréquent chez les étudiants dont les parents n’ont pas de bibliothèque composée d’au moins cinquante livres (46,5 %) que chez ceux dont les parents en possèdent une (36,2 %).

    Les bibliothèques universitaires

    Une baisse de la fréquentation

    La baisse du nombre de livres possédés par les étudiants serait-elle compensée par une hausse de la fréquentation des bibliothèques universitaires  5 ? Les enquêtes de l’OVE ne semblent pas confirmer cette hypothèse. Au contraire, la part des étudiants qui ont déclaré se rendre au moins une fois par semaine à la bibliothèque universitaire est en baisse régulière, passant de 54 % en 1997 à 49,9 % en 2006. Ceux qui n’y vont jamais sont 13,2 % en 2006 alors qu’ils étaient 10 % en 1997. La baisse de la fréquentation des bibliothèques universitaires est du même ordre que la baisse légère mais cependant régulière de la part des étudiants qui ont plus de la moitié des lectures en rapport avec leurs études (40,6 % en 2006 contre 43,9 % en 1997).

    La fréquence de l’utilisation des bibliothèques universitaires par les étudiants dépend avant tout du type d’études et notamment de la place de la lecture au sein de celles-ci (tableau 2). C’est donc le type d’études qui apparaît comme étant la variable la plus discriminante pour comprendre les écarts de fréquentation. Le sexe, le niveau dans le cursus ou le niveau d’études et la profession des parents n’ont ici qu’une très faible influence.

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    Tableau 2

    Ainsi, les étudiants qui suivent des formations courtes, professionnalisantes et plus éloignées des modèles de formations littéraires, vont moins souvent à la bibliothèque universitaire (STS et IUT). Ils sont suivis des étudiants en sciences et des élèves des classes préparatoires scientifiques qui utilisent plus rarement les bases documentaires pour effectuer leur travail personnel.

    En revanche, plus les formations sont littéraires et fondées sur l’incorporation de références à des auteurs et à des ouvrages qui seront cités explicitement ou non dans des dissertations, fiches de lecture, dossiers, mémoires, exposés oraux, et plus la bibliothèque s’impose comme un lieu de travail. Un nombre élevé d’ouvrages et de revues à consulter rend, en effet, quasiment impossible l’achat de toute la masse documentaire nécessaire.

    La baisse de la fréquentation des bibliothèques universitaires a surtout été portée par les formations courtes professionnalisantes et les filières scientifiques, où le nombre d’étudiants a progressé plus rapidement que celui des inscrits dans l’ensemble de l’enseignement supérieur lors de la période d’observation retenue. En sciences et techniques, en IUT et en STS, la part de ceux qui ne vont jamais à la bibliothèque universitaire est ainsi passée de 14,9 % à 23,2 % sur la période 1997-2006. La désaffection est moins nette chez les principaux utilisateurs, à l’exception des étudiants en droit et sciences économiques. On note même une légère hausse de la fréquentation en classes préparatoires.

    De meilleures conditions de travail

    Un tiers des étudiants déclare ne jamais rencontrer de difficultés pour travailler en bibliothèque. Cette part est en hausse depuis 1997 (26,6 %). En 1997, interrogés sur la nature des difficultés rencontrées pour travailler en bibliothèque, les étudiants évoquaient tout d’abord le manque de place (40,4 %) et de calme (37,8 %), puis les horaires d’ouverture (32,9 %) et le manque d’ouvrages et de documents (27,8 %). En 2006, la part de ceux qui reprochent aux bibliothèques universitaires le manque de place, de calme ou d’ouvrages a diminué (respectivement 33,1 %, 27,6 % et 15,9 %) ; la part de ceux qui sont mécontents des horaires d’ouverture est, par contre, restée relativement stable (34,5 %).

    Ces critiques ont d’autant plus de poids que ce sont les étudiants les plus utilisateurs qui les font. En effet, les difficultés rencontrées pour travailler en bibliothèque sont d’autant plus fréquentes que les étudiants s’y rendent plus souvent. Ne fait exception à cette règle que la difficulté concernant le manque d’ouvrages et de documentation, les plus critiques à ce sujet étant ceux qui s’y rendent plus occasionnellement, très certainement ceux aussi qui manient le moins bien les lieux et leur organisation.

    Alors que la fréquentation des bibliothèques universitaires décline sensiblement, celle des salles informatiques mises à leur disposition sur leur lieu d’enseignement augmente nettement : ils sont 57,9 % à les utiliser en 2006 alors qu’ils n’étaient que 41,5 % en 1997. On peut penser que les salles informatiques se sont substituées pour certains usages aux bibliothèques. Interrogés en 2006 sur leur utilisation personnelle d’internet, les étudiants sont, en effet, près de 80 % à déclarer s’en servir pour faire des recherches liées à leurs études. La généralisation des espaces numériques de travail et l’accessibilité croissante des ressources documentaires en ligne participent aussi de ces évolutions.

    Conclusion

    Les résultats des différentes éditions de l’enquête Conditions de vie menées par l’Observatoire national de la vie étudiante lors des dix dernières années montrent que les étudiants possèdent de moins en moins de livres, notamment parce que la montée en puissance des filières professionnalisantes et la valorisation de la culture scientifique ont modifié le rapport à la culture. La place attribuée au livre dans l’échelle de la reconnaissance académique a ainsi été remise en cause. Le livre, représentant de la culture classique, s’est vu concurrencé par des lectures rapides, fragmentaires. Le développement rapide d’internet et de l’utilisation qui en est faite par les étudiants dans le cadre de leurs recherches est aussi une piste d’explication. Les premières analyses sur le sujet tendent d’ailleurs à montrer que l’outil informatique ne viendrait pas se substituer à la lecture mais que des logiques de cumulation seraient à l’œuvre  6.

    Néanmoins, si les étudiants possèdent moins de livres et fréquentent moins les bibliothèques universitaires, cela ne veut pas dire qu’ils ne lisent plus. Ainsi, concernant la lecture de journaux, la tendance à l’érosion du lectorat de la presse quotidienne, continue jusqu’en 2000, s’inverse à partir de 2003, notamment à cause du développement de la presse gratuite. Ils sont désormais 17,8 % à lire un quotidien tous les jours contre 10,5 % en 1997. Par ailleurs, et de façon stable depuis 1997, un peu plus de 40 % des étudiants lisent régulièrement un hebdomadaire d’actualité. Enfin, concernant la lecture d’ouvrages, on observe, en 2006, une hausse de la part des étudiants qui déclarent lire des romans (62,6 %), après une période de baisse entre 1997 et 2003. La relative baisse des lectures en lien avec les études ne signifie donc pas que les étudiants se détachent du livre dans leurs moments de loisir.

    Juin 2010

    1.  (retour)↑   C’est entre 1980 et 1995 que la hausse des effectifs a été la plus forte avec un doublement de la population étudiante. On comptait en effet 1,1 million d’inscrits dans l’enseignement supérieur en 1980 et 2,2 millions en 1995. Depuis, le nombre d’inscrits est resté stable.
    2.  (retour)↑   32 % des étudiants issus des classes supérieures possèdent plus de cent livres dans leur bibliothèque personnelle, contre 24,5 % parmi ceux issus des classes moyennes et 21,3 % parmi ceux des classes populaires.
    3.  (retour)↑   Étudiants dont au moins les trois quarts des lectures se rapportent aux études.
    4.  (retour)↑   L’accès au livre est ici mesuré par la question à réponses multiples : « Comment vous procurez-vous vos livres le plus souvent ? »
    5.  (retour)↑   On nommera ainsi les bibliothèques rattachées aux établissements d’enseignement : bibliothèques universitaires, interuniversitaires, de section ou de spécialité. Les centres de documentation et d’information (CDI) sont aussi inclus puisqu’ils sont fréquentés par les élèves de CPGE ou de STS.
    6.  (retour)↑   Philippe Coulangeon, « Que sont les héritiers devenus ? Les loisirs et les pratiques culturelles des étudiants en France », in Louis Gruel, Olivier Galland, Guillaume Houzel (dir.), Les étudiants en France : histoire et sociologie d’une nouvelle jeunesse, Rennes, Presses universitaires de Rennes, collection « Le sens social », 2009.