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L'écrit et ses médiations : pratiques et expérimentations

Thierry Ermakoff

Les deux demi-journées proposées, sous la direction de Bertrand Legendre, professeur à Paris 13 Villetaneuse, par la Bibliothèque publique d’information, les 13 et 14 novembre 2009, ont été construites autour de la médiation dans sa relation aux auteurs, à l’éditeur, aux bibliothèques et aux médiations collectives, ainsi qu’à l’histoire très ancienne de l’écriture et très future du monde virtuel.

Une conférence magistrale

La première demi-journée fut ouverte par une conférence de Robert Damien, que l’on peut qualifier de magistrale, dans laquelle il interroge le devenir de la bibliothèque à l’heure d’internet. La bibliothèque classique, la bibliothécarisation du monde actuelle est bien connue : elle est corrélée au temps, à l’ordre. Et, aussi, à une certaine autorité, comme on dit des notices, et pas par hasard. Ce qu’il est convenu d’appeler le numérique se rapproche des réseaux autoroutiers : tous dans le même sens, et si possible à la même vitesse. Internet rend la bibliothèque euphorique mais illisible : comment la rendre visible, lisible ? Si l’euphorie de l’information permanente, profuse, nous submerge, l’information est aussi déceptive et angoissante. Le bug est constitutif de la recherche informatique, les réseaux que nous utilisons nous sont inconnus. Pour autant, faut-il se résoudre à gémir, à regretter le passé ? Sans doute pas, puisque tout reste texte, écriture. Et nous, que devenons-nous dans ce grand tout ? Des traces, conservées par on ne sait qui, on ne sait combien de temps. On assiste donc à un changement de paradigme : à des singularités de requêtes qui, loin d’être du bruit, de la lenteur, sont au contraire propres à cette captation par les annonceurs, les moteurs de recherche. Dans la bibliothèque classique, les lecteurs singuliers, leurs demandes singulières sont vécues comme autant d’entraves à la fluidité de la bibliothèque elle-même. Dans un univers numérique, un « plurivers », chaque singularité apporte une plus value. L’ensemble de ces hypothèses, vitesse, hiérarchie des savoirs, singularité, impose de penser un nouvel esprit bibliothécaire, comme le fut le nouvel esprit scientifique proposé par Gaston Bachelard, au-delà de la physique classique, enveloppée dans l’univers de la relativité généralisée. Robert Damien nous invite à une nouvelle philosophie politique, à penser à un nouveau lecteur, entre sérendipité, dialectisation et sélection. Et il nous invite à nous saisir de cette quête, recherche, définition, collectivement.

De sélection, il a été tout autant question avec Paul Otchakovski Laurens, président-directeur général des éditions P.O.L, quasi éponymes. Dans un registre très classique, il a évoqué le rôle de l’éditeur en majesté, tel que nous le connaissons et le reconnaissons. P.O.L est un farouche partisan de la politique de l’offre : il assume ainsi une position qui a fait la renommée de sa maison, et formée nombre de lecteurs. C’est l’éditeur comme on les aime : P.O.L n’a plus de catalogue à construire ni même à défendre, c’est Gaston Gallimard ressuscité, les compromis un peu honteux en moins.

S’en est suivie une table ronde consacrée aux auteurs. Nous n’étions pas parti visiter l’exposition Soulages, ni batifoler devant les cimaises du Musée d’Art moderne. Bien enfoncé dans notre siège, nous avons attendu, sagement et longtemps, que les auteurs présents parlent d’autre chose que d’eux-mêmes ; il faut parfois s’en méfier, surtout de ceux qui ont une barbe de deux jours.

La déqualification sociale de la littérature

Dominique Viart, professeur de littérature à l’université de Lille 3, a introduit une autre table ronde, cette fois sur la critique ; s’il constate que de plus en plus de manifestations existent, parallèlement, de moins en moins de français lisent. Alors que l’Académie française couronne Pierre Michon, que le Goncourt est attribué à Marie N’Diaye, que l’université s’ouvre de plus en plus à la littérature – il est bien placé pour en témoigner avec constance –, il est entendu que la littérature française n’existe plus.

Hervé Serry, chargé de recherches au Centre national de la recherche scientifique a, de façon fort (trop) concise, résumé l’aventure de l’édition, disons, de l’entre-deux-guerres à nos jours, en dix minutes à peu près ; c’est dire si le phrasé était rapide, l’allure soutenue et le jarret solide. Frédéric Ferney (celui que nous avons tous vu à la télé) est venu nous parler de son projet de webtélé ; apparemment, c’est cher, et c’est pour avril 2010. Christophe Kantcheff, critique à Politis, s’est perdu dans ses notes, et on ne sait toujours pas ce qui distingue le journalisme littéraire de la critique, et comment, à Politis, on choisit, ou pas, les livres. Xavier Person, du conseil régional d’Île-de-France, a enfin dévoilé l’énigme de la critique ou, du moins, a tenté d’en cerner les contours : la littérature n’a rien à voir avec la communication ; le rapport à la langue, constitutif de la littérature, rend la critique impossible : comment critiquer un texte poétique sans le citer ? La littérature, c’est mettre de la discorde dans le consensus et, pour répondre (enfin) à Dominique Viart, la déqualification sociale de la littérature c’est le vieux rêve du politique et du médiatique. Oh, nous savons bien que Xavier Person n’a pas tout à fait respecté la demande : parler de la médiation du point de vue d’un fonctionnaire, territorial de surcroît. Mais il n’empêche que cette intervention était revigorante, et bienvenue.

La seconde demi-journée était introduite par Anne-Marie Bertrand, directrice de l’Enssib, qui intervenait sur le rôle du bibliothécaire comme médiateur ; le bibliothécaire, jadis prescripteur, se tourne vers l’accès, avec armes et bagages. La politique de l’offre deviendrait (presque) illégitime, et la désintermédiation s’invite. Le grand retour de la médiation, dans ce vaste océan où prime le relativisme culturel et technique, où le bibliothécaire, par une sorte d’inclination toute professionnelle, se replierait volontiers sur la technique, peut s’effectuer dans cinq domaines : l’accueil, l’orientation, l’accompagnement, la formation des usagers, et les conseils de lecture. Ces cinq champs ouvrent de vastes horizons : il faut se former à être un médiateur (naît-on médiateur ? on peut en douter), à faire des recherches, à la promotion de nos établissements, à l’information et la culture professionnelle, au conseil de lecture, ce que savent faire mieux que nous les libraires.

Christian Thorel, fondateur de la librairie « Ombres blanches » à Toulouse, qu’on ne présente plus, a évoqué quelques constats : la baisse des grands lecteurs, la hausse de la production, la concentration éditoriale, le fait que le libraire c’est « le commerce et la connaissance des hommes », que les libraires sont, somme toute, des amateurs érigés en professionnels. Le commerce de la librairie impose donc des choix : la liberté de choix du client, la neutralité et l’indépendance, la rentabilité. S’il n’y a pas d’assortiment idéal, il faut au libraire une connaissance fine du classement, du guidage (les petits mots), des vitrines. La relation à la clientèle est fondamentale, elle nécessite savoir-être, connaissance, information professionnelle. La médiation peut alors ressortir à la technique de vente, à la connaissance, à la fantaisie. Au final, la médiation, c’est quand même le retour à la boutique, conférant à la librairie, commerce de proximité, comme on dit si fréquemment à propos de tout (et de n’importe quoi), une sorte de caractère de service public.

Ils veulent simplement communiquer entre eux

La table ronde qui suivit réunissait Dominique Cartellier, maître de conférences à l’université Pierre Mendès France de Grenoble, et Jean-Louis Soubret, fondateur des éditions Nec Plus. Dominique Cartellier a rappelé le rôle prééminent et nécessaire de la médiation scientifique, sorte d’enjeu constamment rappelé. Se basant sur les travaux de Jean-Marc Lévy-Leblond, Yves Jeanneret et Bernard Schiele, elle a souligné la fonction ancienne du médiateur scientifique, à qui il est parfois reproché une sorte de mise en spectacle de la science, et demandé, dans le même temps, d’accroître le niveau des connaissances, de réconcilier le public avec la science. Or, seule une minorité – la plus scolarisée – peut réaliser ce rapprochement, comme on le constate aussi avec la littérature ou les arts. L’irruption d’internet, avec son vrac et l’absence de repérage, ne semble que souligner une tendance déjà à l’œuvre : le rapport que la société entretient avec les savoirs et, en particulier, la place qu’occupe aujourd’hui la technique et la recherche appliquée, en lieu et place de la valorisation de la connaissance pour elle-même. Enfin, Jean-Louis Soubret, directeur des éditions Nec Plus, a rappelé que le rôle de l’éditeur est de fournir du contenu, et que ce contenu ne peut qu’être médié. S’il a quitté Armand Colin, c’est à cause d’une absence de prise en compte de l’arrivée du numérique dans le domaine des sciences humaines et sociales. Pour lui, la fonction de l’éditeur, la validation des contenus, reste centrale, et il restera toujours une édition papier, l’écriture sans livre étant comme une agriculture hors sol. Ce que permettrait l’édition numérique ? Peut-être de limiter la surproduction, mais pas de supprimer l’éditeur, sans qui l’auteur ne peut exister. Ce que permet internet ? Une sorte d’abolition des frontières, vers une sorte de regroupement de communautés. Il a terminé son propos en citant fort justement Umberto Eco : « Beaucoup ne veulent pas être publiés : ils veulent simplement communiquer entre eux. » Cela pourrait être, finalement, une sorte de fil rouge de ces deux demi-journées, dont on perçoit bien combien les intervenants, à part quelques-uns qui se sont prêtés à l’exercice, ont du mal à sortir du schéma classique : éditeur-libraire-lecteur-Gutenberg.