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La bibliothèque, outil du lien social

Christine Rico

C’est à Villiers-le-Bel que s’est tenu jeudi 11 décembre 2008 le colloque « La bibliothèque, outil du lien social », organisé par le conseil général du Val-d’Oise, en partenariat avec la communauté d’agglomération Val de France et l’association Cible 95 (Coopération inter-bibliothèques pour la lecture et son expansion).

Daniel Vaillant, président de la communauté d’agglomération Val de France et maire de Villiers-le-Bel, a parlé de « défi » et de « symbole » pour caractériser le choix du lieu pour une journée au cours de laquelle sont intervenus non seulement des bibliothécaires et des chercheurs, mais aussi des élus, ce qui a permis une diversité d’approches et de sources de réflexion dans un contexte de forte évolution des pratiques des bibliothèques. Car on a parlé non seulement de bibliothèque, mais aussi de politique culturelle, de territoire, de travailler et vivre « ensemble », de projet politique.

Où il est question de bibliothèque, de politique, de social

Durant la matinée, des chercheurs se sont intéressés à l’expression « lien social » et aux rapports entre culture, social et politique. Alain Rouxel, coprésident de la commission Livre et lecture publique de la Fédération nationale des collectivités territoriales pour la culture (FNCC), a rapidement donné quelques repères sur l’évolution des activités des bibliothèques depuis les années 1980, qui ont fait de ce lieu longtemps vécu comme traditionnel un élément de la politique du territoire, intégré dans les projets politiques d’ensemble des élus.

François Rousseau, directeur du Cirese, cabinet d’ingénierie sociale et territoriale, est intervenu sur le sens et l’évolution de la notion de lien social, cet « obscur objet du désir » qui renvoie au « vivre ensemble », c’est-à-dire à la construction de repères communs, au sentiment d’appartenance à un groupe. En affirmant que « ce qui fait du lien social, c’est une culture partagée », il a rappelé qu’au-delà de la construction d’équipements, les politiques culturelles territoriales doivent permettre à la personne d’exister en tant qu’acteur culturel, lui donner une place en tant qu’individu.

Mais alors, pourquoi brûler des bibliothèques ? Quelle est la cible visée ? Denis Merklen, enseignant-chercheur à l’université Paris-7 Denis-Diderot, a rendu compte de l’étude qu’il mène sur les bibliothèques brûlées, à partir de celles détruites durant les émeutes de 2005 – une étude qui prend tout son sens quand on se trouve à Villiers-le-Bel. Il a relevé l’ambiguïté de l’« objet » bibliothèque, notant qu’il y a dans la lecture publique une charge politique immense ; les habitants renvoient le travail de la bibliothèque, institution publique inscrite dans le contexte local, à cette charge. Selon lui, les bibliothèques agissent « dans le cadre de situations très complexes », les quartiers sont divisés par plusieurs fractures, par la violence ; violence à inscrire dans le cadre d’une économie d’échange à laquelle participe la bibliothèque. Et il a élargi la problématique de la journée en rappelant que le territoire n’est pas la seule dimension du lien social et qu’on ne doit pas ignorer celle du travail.

Christophe Guilluy, géographe consultant au cabinet Maps, dans un exposé concis mais très percutant, a posé d’emblée la question : « Pourquoi, à contexte égal, à catégorie sociale égale, ne brûle-t-on pas systématiquement des bibliothèques ? ». Au-delà de la provocation, il a montré que la réponse était dans la spécificité de certains territoires métropolitains devenus inégalitaires. Il a rappelé que la région parisienne est la seule de France où les catégories populaires sont minoritaires ; dans cette région qui est la plus riche, des inégalités de revenus existent dans certains quartiers, ce qui génère des tensions sociologiques très fortes.

De même, l’absence de maillage des territoires ruraux et périurbains, qui concentrent la majorité de la population française, pose de véritables problèmes sociaux. La fracture culturelle ne cesse d’augmenter ; comment alors tisser des liens entre ces populations ?

Où il est question de projets et d’expériences

L’après-midi a été consacré à la présentation, par des élus très impliqués et des bibliothécaires, de projets et de réalisations de bibliothèques, dans le Val-d’Oise et d’autres départements. Deux communes étaient à l’honneur : Signy-L’Abbaye (Ardennes) en milieu rural et Lomme (Nord) en milieu urbain. À l’initiative de la bibliothèque départementale du Val-d’Oise, les élus du département étaient allés visiter leurs bibliothèques. La médiathèque Yves-Coppens de Signy-L’Abbaye, présentée de manière enthousiaste par des élus à l’initiative du projet comme une « maison », est un équipement original, à la fois bibliothèque et centre social. Outre l’accès à la culture, cet espace offre de nombreux services de proximité, en lien avec divers organismes, et une ludothèque ; il se veut un endroit ouvert, de rencontre, permettant à ses habitants de ne pas avoir à se déplacer systématiquement à Charleville-Mézières. L’équipe est à l’image de ces nombreuses missions, polyvalente et représentant différents métiers, avec une seule bibliothécaire !

Après le regard de « grand témoin » du philosophe Vincent Cespedes, qui a affirmé que « la bibliothèque ne doit pas être seulement un lien, elle doit être un creuset, au sens alchimique du terme », il incombait à Dominique Gillot, première vice-présidente du conseil général 95, chargée de la Culture, de conclure. Elle a insisté sur l’utilité sociale de la bibliothèque et la pertinence de ce type d’équipement à l’heure d’internet : « La bibliothèque humanise la relation au texte, au virtuel. »