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Denis C. Ettighoffer

Netbrain, planète numérique

Les batailles des nations savantes

Paris, Dunod, 2008, 326 p., 24 cm
ISBN 978-2-10-051608-7 : 24 €

par Yves Desrichard

Qu’est-ce donc que Netbrain, si ce n’est ni un jeu vidéo ni un nouveau roman de Stephen King ? Rien moins qu’« internet, réseau des réseaux, qui crée le plus de richesses, le plus d’emplois, le plus d’entreprises, le plus de valeur ajoutée… et de loin ! [sic] ». Nous sommes clairement dans le camp des thuriféraires du Réseau et le constat manque, disons, de nuance.

Mais quelle en est, alors, la substance ? Il s’agit de montrer que, avec internet, nous sommes entrés dans une « économie de la connaissance » et que « la numérisation des contenus et des savoirs » entraîne la redéfinition des priorités en matière de compétition nationale et internationale, mais aussi qu’elle crée une « cyberpuissance » mondiale qui se moque des frontières juridiques, financières et politiques. Ajoutez à tout cela les clivages traditionnels entre le souci du bien commun et les rapacités des opérateurs privés, et vous aurez une idée de ce que l’auteur voudrait démontrer.

« Seconde planète, gigantesque artefact cybernétique » (p. 15), internet est l’un des rares secteurs d’activité où les chiffres de croissance sont vertigineux, et où règne souvent le dumping social : ainsi (je ne résiste pas) « les catholiques européens ont désormais la possibilité de faire célébrer une messe pour 3 euros en s’adressant aux paroisses indiennes contre 15 euros en moyenne sur le continent européen » (p. 20). Dans ce domaine (crucial) comme dans d’autres, « l’horreur systémique » (p. 29) ne va pas sans dégâts humains, écologiques, etc. Heureusement, le développement de réseaux coopératifs (virtuels bien sûr) contrebalance – un peu – les catastrophes annoncées : « La Toile devient un réducteur de pauvreté » (p. 45).

Avec Netbrain, les « zélotes […] visionnaires pragmatiques [emportent] par leur passion l’adhésion de l’entreprise pour aller sur des voies nouvelles » (p. 51). « La relation virtuelle, moins engageante physiquement » (p. 54, je n’ai pas résisté) impose l’intelligence coopérative comme moteur du développement humain : « Le libre échange des savoirs sera la grande idée du siècle » (p. 75).

Nous sommes désormais engagés dans une bataille sans merci où « les savoirs [sont les] nouveaux actifs des nations » (p. 84), capital à la rentabilité bien plus élevée que les biens matériels. L’acquisition des savoirs (le budget des universités par exemple) devient un enjeu majeur, un axe essentiel de développement dans lequel nombre de pays en développement concentrent leurs efforts. Et quand on sait, on peut exporter ses savoirs, les idées et les réalisations qui vont avec : la nécessité de l’innovation est une des clés des réussites à venir des nations. La France ne semble pas, hélas, la mieux placée dans ces mutations en cours, dont l’efficacité de la politique de recherche et développement (pardon, R&D) reste à prouver.

À l’heure du capital immatériel, la « bataille des droits relève d’enjeux spécifiques à l’économie immatérielle » (p. 193). Le dilemme est de « capitaliser […] sans sanctuariser » (p. 197), autrement dit d’offrir aux inventeurs la juste rétribution de leurs inventions, mais en fixant des limites, comme sur le brevetage du vivant, etc. Les Américains restent les maîtres dans le domaine des « licences abusives », posant une fois de plus « le problème de la libre circulation des savoirs » (p. 215). À ces problèmes, l’auteur apporte une solution qui séduira sans doute bien des juristes (du moins ceux qui survivront à son énoncé) : « Nous proposons que si une œuvre (livre, musique, film…) est numérisée et mise volontairement sur internet par son auteur, elle entre dans le territoire des biens communs » (p. 220). Cela aura au moins le mérite de mettre à mal tous ces intermédiaires (sauf Google) qui se gobergent sur le dos des pauvres auteurs.

Pourtant, « Netbrain est une chance pour un avenir meilleur » (p. 258). Avec cette espérance, la France doit « redevenir un pays créatif » (p. 259), d’autant plus qu’« il devient évident que la digitalisation de toutes choses nous offre les “esclaves virtuels”dont nous avons besoin pour modifier les règles du jeu stratégique entre nations » (je n’aurai pas résisté, p. 263). Netbrain nous accompagnera dans le développement durable – et surtout pas dans la décroissance durable – et le jeu sera « de créer les plus belles villes fictives du monde » (p. 276). Ainsi, la France pourrait créer « “France RV”, un Second Life version française, qui aurait pour objectif d’élaborer une France virtuelle » (p. 298, voir plus haut sur les résistances).

On l’aura compris, l’auteur de ces lignes s’est efforcé (avec ce qu’il faut de mauvaise foi) de résumer le propos et les arguties d’un livre dont la syntaxe semble parfois à la limite de la cohérence, et qui place en tout état de cause son lecteur dans un état de grande confusion mentale.

Denis C. Ettighoffer indique dans ses remerciements avoir « sans doute traité plus de 50 000 documents de toutes sortes ces quatre dernières années » (p. 306). On se demande bien pourquoi. L’auteur a, sur l’ensemble des sujets « traités », des idées toutes faites, et (on l’a esquissé), plus c’est gros plus ça passe. Qu’il les assène avec une candeur qui confine parfois au risible est moins gênant que l’absence avérée d’un plan, d’une progression des idées, d’une articulation entre les théories avancées et les exemples invoqués – dont certains ne sont pas sans prêter à caution.

On a le sentiment d’un pesant inventaire qui évoque, le côté « livre foisonnant » (sic l’auteur lui-même, p. 3) en plus, les si regrettés rapports du Commissariat général au plan sur le rôle-compétitif-de-la-France-dans-la-société-de-l’information (à moins que ce ne soit l’inverse).