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À travers l’espace (infini) du web :

la mise en espace des collections sur internet

Yves Alix

La première mise en espace des collections d’une bibliothèque (ou du fonds d’une librairie) est physique. Pour le lecteur qui entre dans le lieu, l’ordre qui lui est proposé se découvre d’abord par le cheminement, la perception sensorielle et matérielle. Sur un site internet, c’est la page écran qui ouvre cet ordre, à travers les menus et les fonctionnalités proposés. Mais, sauf à montrer sur l’écran, avec des images ou des plans restitués en 3D, l’organisation spatiale des collections auxquelles le site donne accès, il est impossible de reconstituer le même cheminement que dans la visite réelle. Pour autant, la mise en espace des collections est-elle impossible sur les sites internet ? Nous allons essayer, par l’analyse de quelques exemples, de répondre à cette question.

La classification, première mise en espace

Dans la quasi-totalité des bibliothèques en libre accès, les collections sont organisées en fonction d’une classification systématique, Dewey et CDU en majorité. Cette classification exprime un ordre et une logique. Mais à cet ordre, fondé sur une représentation symbolique de l’organisation encyclopédique du savoir, rien n’interdit de superposer une mise en scène : « Organiser une collection, c’est créer un labyrinthe, mais un labyrinthe logique, qui mette en appétit et permette la découverte 1 . » Le lecteur est invité à cheminer simultanément dans l’espace réel et dans l’ordre symbolique, et la mise en scène peut avoir la vertu de subvertir cet ordre, de convaincre le visiteur de faire un « pas de côté ».

À ce premier ordre, ne faut-il pas ajouter celui du catalogue ? On sait que les catalogues des bibliothèques de lecture publique, en ligne comme naguère sur papier, ne sont guère utilisés que par un cinquième des lecteurs dans le meilleur des cas, et notre infernale passion professionnelle pour le catalogage n’y changera rien. Pour les bibliothèques de recherche et les institutions patrimoniales, en revanche, le catalogue est indispensable. Dans les deux cas, il impose à la fois l’ordre de la description (normalisée) et de l’accès (par matière, auteur, titre, etc.). Il n’est pas abusif d’intégrer ces données à une réflexion sur la mise en espace, si on accorde autant d’importance à la représentation symbolique qu’à l’organisation physique. On peut même encourager à faire cette démarche intellectuelle (simple), pour prendre la mesure de ce que le site internet nous impose : l’accès à la collection par le catalogue et la recherche, hors de tout cheminement dans l’espace. Sauf, à nouveau, à imaginer une représentation graphique de celui-ci, ou la création d’un clone virtuel, à la manière de Second Life. Alors, où sont les collections sur les sites internet, et à quoi ressemblent-elles ? Dans l’abondance des propositions offertes aujourd’hui, toute typologie est vouée à l’échec, aussi nous bornerons-nous à une navigation butineuse, sans aucune prétention à l’exemplarité.

Précisons enfin que l’objet de cet article n’est ni le graphisme et l’ergonomie des sites eux-mêmes, ni le processus de navigation (la démarche de recherche). Sur ces questions, je renvoie aux articles d’Anne Dujol et de Raphaële Mouren dans le numéro du BBF « Bibliothèques sur le web  2 », et pour les nouvelles générations de catalogues, à l’article de Marc Maisonneuve et Cécile Touitou du dossier sur les nouveaux outils de la recherche 3 .

Hall d’accueil

Sur internet, la première perception de l’espace de la bibliothèque est la page d’accueil général. Que celle-ci suive l’école qui privilégie l’abondance, voire l’exhaustivité des menus (BnF, par exemple) ou au contraire lui préfère une porte d’entrée allégée (le plus souvent, la pointe d’une arborescence), il apparaît clairement que l’offre est d’abord présentée comme une offre de services, avant d’être une offre de ressources. Ce qui est mis en scène, c’est la diversité et la qualité des usages proposés à partir des collections, avant les collections elles-mêmes. La consultation des catalogues est intégrée à une offre plus vaste (voir la Bium, Bibliothèque interuniversitaire de médecine, image 6). On peut y voir la résultante d’une prise de conscience progressive, pour les concepteurs de sites comme pour les bibliothécaires, de la très faible attractivité des pages d’accueil directement orientées sur l’accès technique aux collections, via le catalogue. De ce point de vue, la maturité des sites se lit dans l’effort de mise en scène réalisé partout. Les exemples seraient innombrables. Dans la sélection présentée ici, voir à titre d’illustration la Bium (image 5), le véritable « sas » d’entrée dans le site de la bibliothèque de Saint-Herblain (image 9), ou la page d’accueil des Champs libres de Rennes (image 15).

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Image 6 - Bium

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Image 5 - Bium

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Image 9 - Bibliothèque de Saint-Herblain

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Image 15 - Bibliothèque des Champs libres de Rennes

Catalogue et image des collections

Si beaucoup de sites invitent dès l’entrée à découvrir collections numérisées, ressources électroniques ou expositions virtuelles, en mettant des accroches en vitrine (voir la page d’accueil de Lyon, image 1, avec la rubrique « À découvrir », en bas à gauche, qui est dynamique et change en cours de navigation), l’image de la globalité des collections est manifestement difficile à restituer frontalement, et le parti affiché le plus souvent pour attirer l’attention soit sur les collections remarquables, soit sur l’identité d’ensemble du fonds ou de la bibliothèque, sera celui de la mise en évidence éditoriale (la fenêtre « Les collections remarquables », Lyon, image 1, ou la « une » Découverte du patrimoine, Troyes, image 16). Dans le cas de Lyon, on remarque que cette éditorialisation n’apparaît plus nécessaire dès le clic suivant – le pas a été franchi, le visiteur potentiel est entré : la page présentant le menu « Tous les accès aux ressources », image 2, est plus sobre et se contente d’une mise en page essentiellement destinée à orienter vers l’un ou l’autre des corpus (catalogue, Catalog + intégrant des images, bases de données, collections numérisées, archives).

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Image 1 - Bibliothèque municipale de Lyon

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Image 16 - Médiathèque de l'agglomération troyenne

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Image 2 - Bibliothèque municipale de Lyon

Dans le cas de Lisieux, la différenciation est encore plus nette : la page d’accueil du site de la bibliothèque municipale, quasiment sans images et sur fond blanc, se réduit aux coordonnées de l’établissement et à une liste de liens, dont celui de la bibliothèque électronique. La mise en scène ne reprend ses droits qu’à l’intérieur de chaque entité. La très riche collection d’ouvrages numérisés (dont beaucoup sont illustrés) se découvre ainsi dans une page de menu déroulant très complet, mais singulièrement neutre dans sa présentation – laquelle ne change pas lorsqu’on consulte les œuvres elles-mêmes. L’effort, ici, a d’abord porté sur les contenus et leur mise à disposition, dont la médiathèque de Lisieux a été pionnière. Le cheminement du lecteur est supposé acquis d’avance, et on suppose aussi que l’environnement extrêmement classique de la collection proposée lui conviendra d’autant plus qu’il sera plus neutre ou plus conforme à l’image traditionnelle de la bibliothèque patrimoniale (images 3 et 4).

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Image 3 - Bibliothèque électronique de Lisieux

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Image 4 - Bibliothèque électronique de Lisieux

L’image des collections donnée à travers le catalogue, cela peut être aussi la « spatialisation », c’est-à-dire un dispositif permettant, au cours de la recherche, de localiser sur un plan en 3D, affiché sur l’écran, le ou les ouvrages recherchés. De tels projets ne sont pas spécifiques à internet. La fonction de localisation est utilisable essentiellement in situ, et appropriée à la recherche d’information dans un contexte d’accès libre aux collections. Mais les catalogues informatisés étant des éléments quasi obligatoires dans les menus des sites, cette fonctionnalité est aussi disponible à distance, et rien n’interdit de l’utiliser. À titre d’exemple, on peut citer le projet Visual Catalog de l’université de Paris-VIII  4 , qui propose une mise en espace graphique à la fois intellectuelle (représentation des classes génériques de la CDU) et spatiale (localisation dans le bâtiment).

Salle d’exposition

En bibliothèque, l’exposition est depuis longtemps considérée comme un moyen privilégié de mise en valeur des collections. Elle participe à leur mise en scène, avant même d’être considérée comme un acte d’action culturelle, tel que le qualifie Michel Melot quand il parle de « la bibliothèque en action 5 ». L’exposition virtuelle prolonge l’événement et contribue à une mise en scène permanente des ressources documentaires. On comprend bien dès lors l’intérêt, pour les établissements, d’une mise en avant de ces expositions. Dans un cas comme celui de la Bibliothèque interuniversitaire de médecine (page d’accueil sur l’image 5), la richesse, mais aussi la spécialisation extrême des contenus et des services proposés dès l’entrée (image 6), peuvent décourager – l’étudiant, le visiteur, voire le professionnel. La place accordée aux expositions virtuelles proposées, en bas de page certes, mais avec des reproductions soignées des affiches, participe donc d’une politique d’attractivité autant que d’une valorisation des ressources, dans un mouvement bien compris d’affichage « à la une ». L’internaute qui visite les expos, intégralement reproduites, sera frappé par la qualité des images et séduit par l’ergonomie de la navigation (voir image 7).

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Image 5 - Bium

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Image 6 - Bium

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Image 7 - Bium

On voit d’ailleurs (image 8) que le même établissement, qui dessert un public scientifique dont le niveau de recherche est nécessairement exigeant, ne sacrifie pas pour autant, dans les menus de recherche avancée, la mise en page. Mais à ce stade, la priorité des contenus a bien repris ses droits.

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Image 8 - Bium

À la vitrine du libraire

Les sites de bibliothèques municipales (ou intercommunales) ont conquis leur autonomie et leur liberté éditoriale en plaidant pour le contact direct avec l’internaute et en montrant l’importance que l’identité de l’établissement pouvait avoir dans son développement et son rayonnement. Certes, il en existe encore quelques-uns auxquels on n’accède que par la page d’accueil de la mairie ou de la communauté d’agglomération (on ne citera pas de noms, il ne faut pas les accabler – les maires, voulons-nous dire), mais les bibliothèques de lecture publique sont de plus en plus visibles par elles-mêmes, sur la Toile. Là encore, l’éventail des approches est considérable, à l’image de la variété architecturale. Cependant, le type d’affichage dominant reste toujours celui de la « une » d’un équipement institutionnel, comme en témoignent dans nos illustrations les exemples de Lyon (image 1), Rennes (15) ou Troyes (16). Seuls les distinguent l’originalité graphique, le dynamisme et, nous l’avons déjà mentionné, la richesse relative des menus. Ce sont les vitrines d’établissements culturels publics, qui sur la place du marché culturel municipal, se disputent la même clientèle que le musée, le théâtre ou les archives. Dans une imagerie des bibliothèques qui reste largement dominée par le livre, comme l’enquête du Crédoc de 2005 l’a souligné, on s’étonnera pourtant que si peu de rapprochements – fonctionnels ou esthétiques – soient faits avec les librairies. Non les virtuelles, mais les réelles. Le site particulièrement original de la médiathèque de Saint-Herblain, déjà très remarqué dans notre milieu professionnel, fournit néanmoins un contre-exemple éloquent.

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Image 1 – Bibliothèque municipale de Lyon

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Image 15 – Bibliothèque des Champs libres de Rennes

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Image 16 – Médiathèque de l'agglomération troyenne

La page d’accueil qui s’affiche dès la connexion (image 9) fournit la première surprise : au lieu du traditionnel menu de services, c’est un focus sur une œuvre qui est proposé (« Lire, écouter, voir… aujourd’hui »). Une vitrine donc, avec une porte d’entrée dans le magasin, ici située, logique internet oblige, non à côté mais au-dessous de la vitrine  6 .

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Image 9 – Bibliothèque de Saint-Herblain

Après cette entrée en matière remarquable, la suite est plus traditionnelle dans le contenu (menus), mais reste étonnante à la fois par le graphisme, le caractère ludique des mouvements provoqués par la souris et la qualité de l’habillage graphique – mentions spéciales aux pendules, balanciers, poulies… et à l’environnement sonore. Et surtout, dans le droit fil de cette approche « orientée libraire », l’Opac est « amazonisé » (pardon pour le jargon) : reproduction de la couverture, résumé, extraits, avis de lecteurs, recommandations (voir images 10 et 11)… Ici, la mise en scène reproduit (sans aucune servilité, ni ambiguïté quant à la position de service public de l’établissement) le type de contact du client dans le magasin, en train de feuilleter les livres sur les tables ou d’écouter les conseils du libraire. Déclinée sur un site internet, cette approche se traduit par une forme de mise en espace, destinée à créer les conditions d’une familiarité avec le livre identique de la boutique à l’institution.

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Image 10 – Bibliothèque de Saint-Herblain

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Image 11 – Bibliothèque de Saint-Herblain

Salle patrimoniale

Les sites de la Bibliothèque nationale de France (voir l’encadré sur Gallica 2) ou de la British Library de Londres, parmi beaucoup d’autres possibles, illustrent chacun à sa manière la nécessité de l’approche par la « salle des catalogues » des richesses des établissements, indépendamment de toutes les valorisations entreprises par ailleurs à travers expositions virtuelles et éditorialisation des événements. La navigation est classique et obéit essentiellement à la logique de la recherche. Comme nous l’avons souligné plus haut, c’est le catalogue lui-même qui exprime la mise en espace, soit en déroulant la liste des possibles (voir la liste commentée, d’une clarté tout anglo-saxonne, des catalogues de la British Library, image 12), soit en adoptant une forme qui traduise une hiérarchie possible entre les corpus, selon leur volume ou leur importance, ou une organisation systématique. Pour les fonds numérisés consultables en ligne – une part encore infime, pour toutes les raisons que l’on sait – la mise en scène éditoriale doit à la fois les inscrire dans leur contexte documentaire (d’où viennent ces fonds ?), en faire une présentation scientifique mais lisible par tous (l’internaute n’est pas un chercheur accrédité, c’est monsieur Tout-le-monde), et organiser la logique de leur consultation. Rien de simple. Le déroulement classique est ici le plus efficace, on le vérifiera par exemple en allant consulter une des collections de photographies historiques de la British Library (image 13).

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Image 12 – British Library

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Image 13 – British Library

De Gallica à Gallica 2

Gallica, la bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France, a été lancée en 1997. Sa version actuelle date de 2000, ce qui en fait un objet ancien, au moins techniquement. Elle offre à la consultation en ligne environ 400 000 documents numérisés du domaine public, monographies, fascicules de périodiques, images fixes et une trentaine d’heures de son extraites des Archives de la parole. Malgré ses défauts (connus), c’est un outil encyclopédique apprécié, dont la consultation continue d’ailleurs de progresser.

Plusieurs facteurs ont cependant convaincu la Bibliothèque nationale de France de lancer, dix ans après la première, et sous une forme d’abord expérimentale, une nouvelle version de sa bibliothèque numérique, dénommée Gallica 2. L’avancement du projet Google et la réaction de l’ancien président de la bibliothèque, Jean-Noël Jeanneney, appelant à la création d’une bibliothèque numérique européenne, les progrès dans la conception de cette dernière  1, doivent être considérés comme les facteurs stratégiques. D’un point de vue technique, ce sont les avancées en matière de numérisation, les progrès des outils de reconnaissance des caractères, le déploiement du web 2.0, qui peuvent, parmi d’autres, être identifiés comme facteurs d’accélération du processus. Dans ce contexte, la BnF a décidé, avec le soutien de sa tutelle (et une dotation en provenance du Centre national du livre), de passer de la numérisation « artisanale » de Gallica à la numérisation « industrielle » de Gallica 2, et de mettre en place un outil de pointe qui soit à la fois une bibliothèque et un portail de recherche. À la fin de 2008, le nouveau site devrait remplacer définitivement l’ancien Gallica.

D’ici la fin 2010, plus de 400 000 documents imprimés (hors presse) seront disponibles dans Gallica 2. La conversion de la numérisation antérieure en mode texte permettra une recherche plein texte. De nouvelles fonctionnalités et un environnement intégrant les modes collaboratifs du web 2.0 faciliteront non seulement la consultation, mais la récupération des données et du travail personnel, ainsi que les échanges.

Parmi les innovations les plus attendues figure évidemment l’entrée possible, dans le nouveau Gallica, de textes sous droits. En phase expérimentale, dans le cadre d’un partenariat avec le Syndicat national de l’édition et des agrégateurs de contenus numériques, le site offrira, pour les documents protégés, la consultation gratuite d’extraits, et renverra directement vers les plateformes de distribution numérique payante pour les contenus en texte intégral. Une innovation qu’il faudra suivre de près, et dont tous les partenaires, bibliothécaires, libraires, éditeurs – sans compter le public – ont intérêt à faciliter la réussite.

Dans sa phase actuelle, la bibliothèque se présente plutôt comme un outil d’un grand classicisme dans la présentation, mais dont on peut déjà déceler les potentialités à travers la logique de navigation et les options offertes dans les bandeaux à gauche et à droite. L’affichage est, quant à lui, traditionnel. Mais nul doute que la BnF aura à cœur, au fil du déploiement des ressources multimédias de la bibliothèque, de traduire cette variété dans une véritable mise en espace. Dans l’immédiat, comme le faisait Hubert de Montille pour les vins  2, on peut déjà séparer les sites documentaires de ce type en deux catégories : ceux en largeur, qui ont l’air de tout donner mais n’ont en fait pas grand-chose à offrir, et ceux en profondeur, qui ne révèlent leur richesse que peu à peu. La bibliothèque numérique doit être de ceux-là, et savoir dévoiler toute l’étendue du savoir, comme les rayonnages dans des magasins, à perte de vue.

Y. A.

Gallica : http://gallica.bnf.fr

Gallica 2 : http://gallica2.bnf.fr

Contact : gallica@bnf.fr

  1.  (retour)↑  Voir à ce sujet : Yves Alix, « De la bibliothèque numérique européenne à Europeana », BBF, dossier « Europe 27 », 2008, no 1, p. 78. Voir aussi, dans ce numéro, lecompte rendu de Noëlle Balley.
  2.  (retour)↑  Dans le film Mondovino de Jonathan Nossiter.

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Gallica

Plans-reliefs et Virtual 3D

Si on veut bien me permettre une remarque personnelle : je n’ai jamais si bien visité les villes qu’en lisant leur plan, au fond de ma chambre  7 . Seule exception : celles que j’ai longuement contemplées, jadis, au musée des Plans-reliefs (et Paris en maquette, vue du rez-de-chaussée du pavillon de l’Arsenal, aujourd’hui encore). Toute la ville devant soi. Peut-on imaginer toute la bibliothèque devant soi, de la même façon ? L’appréhension du bâtiment est déterminante, Michel Melot le souligne lorsqu’il décrit la conception spatiale de la bibliothèque (« le lieu de la bibliothèque, première action culturelle 8 »). En ligne, cette appréhension ne peut passer que par un substitut à la découverte réelle et physique par l’œil et la marche : la visite virtuelle, avec un plan animé, dans lequel on navigue à son aise.

Sur le site extraordinairement riche et inventif du Museo Cinema de Turin (image 14), on peut visiter chaque étage de la Mole Antonelliana, représentée dans le bandeau gauche, et découvrir l’organisation spatiale des étages en même temps que les services et ressources qu’ils recèlent, dans la fenêtre centrale. La page d’accueil de la bibliothèque des Champs libres de Rennes (image 15) propose une sorte de plan de coupe, avec des repères spatiaux correspondant aux grands secteurs de l’établissement. Pour la médiathèque de l’agglomération troyenne (page d’accueil du site : image 16), est proposée depuis peu, dans un cartouche sur le bandeau gauche, une visite virtuelle (image 17). Outre la mise en valeur du bâtiment dessiné par les architectes Pierre Du Besset et Dominique Lyon, la visite permet d’appréhender la mise en espace des collections dans une articulation logique, dont on trouvera l’analyse dans l’article de Jean-Marie Barbiche dans le présent dossier  9 . Le cheminement trouve sa culmination dans la visite virtuelle de la grande salle (image 18), où les deux murs de livres figurent une sorte d’idéal de la mise en espace des collections.

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Image 14 – Museo Cinema de Turin

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Image 15 – Bibliothèque des Champs libres de Rennes

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Image 16 – Médiathèque de l'agglomération troyenne

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Image 17 – Médiathèque de l'agglomération troyenne

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Image 18 – Médiathèque de l'agglomération troyenne

Des fauteuils dans l’espace

La question de la mise en espace des collections est fortement liée à l’architecture des lieux, comme le souligne Michel Melot dans l’avant-propos de L’action culturelle en bibliothèque (voir note 5 de l’article). Le BBF y a consacré le dossier du premier numéro de 2007, « Construire la bibliothèque ». D’autres références récentes méritent d’être également signalées.

Dans « They read in a Koolhaas » (Bibliothèque(s), no 34-35, octobre 2007, p. 103-107), Aline Girard présente la nouvelle bibliothèque de Seattle (État de Washington, aux États-Unis), dessinée par l’architecte Rem Koolhaas et l’agence OMA, Office of Metropolitan Architecture. Ouvert en 2004, le bâtiment de 33 000 m² est composé « d’un système de plateaux à la flexibilité compartimentée, un mélange d’espaces formels et informels, qui autorise n’importe quelle activité n’importe où ». Il comprend une spectaculaire « spirale à livres », où « la collection de documents en accès libre est disponible sur une rampe continue en pente douce, sur le modèle du parking, qui se déploie sur quatre niveaux, divisés en demi-niveaux, un système d’organisation physique adapté à la classification Dewey ». Selon notre collègue, le but poursuivi par cette mise en espace de la collection poussée à l’extrême n’est pas complètement atteint. Elle évoque un « semi-échec conceptuel ». Mais l’idée n’est-elle pas à suivre ?

La revue allemande BuB : Forum Bibliothek und Information consacre le dossier de son numéro 4 de 2008 à l’architecture et à la construction (« Schwerpunkt : Die Botschaft der Haüser »). Wolfram Henning y présente avec beaucoup de détails quelques réalisations phares récentes, dans lesquelles la mise en scène des collections et des ressources documentaires est un élément clé de la structuration des espaces : même les non-germanophones pourront s’en convaincre avec les photos qui illustrent le dossier et montrent quelques détails significatifs de ces réalisations : le Wissensturm de Linz en Autriche  3 , OBA à Amsterdam, que les lecteurs du BBF connaissent déjà bien  4 , l’étonnant DOK de Delft  5 et plusieurs établissements allemands : la bibliothèque de l’université Bauhaus de Weimar  6 , la nouvelle salle d’étude de la bibliothèque Anna-Amalia de Weimar, la nouvelle Staats-bibliothek de Berlin  7 , enfin la bibliothèque du centre Jacob-et-Wilhelm-Grimm de l’université Humboldt de Berlin, dont les photos font également grande impression. Mais l’image la plus forte, une fois les dossiers refermés, est celle des fauteuils : les quatre noirs alignés de Weimar, ceux en forme d’œuf d’OBA (à Rotterdam, il y a aussi un fauteuil-livre, voir le BBF, 2008, no 1), et l’énorme fauteuil rouge orangé au milieu des étagères à roulettes, à la bibliothèque du DOK. Des fauteuils de la librairie, évoqués par Christian Thorel en tête de ce dossier  8 , aux spécimens placés dans les bibliothèques, un même constat : ils gravitent dans l’espace des livres.

Le site de la revue : http://www.b-u-b.de

Y. A.

  1.  (retour)↑  http://www.wissensturm.at
  2.  (retour)↑  http://www.oba.nl Voir l’article d’Amandine Jacquet-Triboulet et Vincent Bonnet sur « les bibliothèques publiques aux Pays-Bas », dossier « Europe 27 », BBF, 2008, no 1, p. 57-63.
  3.  (retour)↑  http://www.dok.info
  4.  (retour)↑  http://www.uni-weimar.de/ub
  5.  (retour)↑  Pour ces deux établissements, voir dans le BBF, respectivement, les articles de Gernot Gabel et d’Ulrike Hollender dans le dossier « Europe 27 », op. cit.
  6.  (retour)↑  Christian Thorel, « Librairies et bibliothèques : échanges d’espaces ».

Cliquez dans l’espace, personne ne vous entend

On voit par cette brève promenade la difficulté à formaliser, voire à théoriser une approche de la mise en espace des ressources d’une bibliothèque sur internet. L’approche frontale de l’écran peut donner l’impression qu’on a changé de logique et que la navigation hypertextuelle rend inopérantes les tentatives visant à donner une représentation de la bibliothèque, à la fois bâtiment et collection. Seuls subsisteraient le travail éditorial et la mise en scène, passages obligés pour faire entrer les lecteurs potentiels dans la totalité du savoir, peu importe qu’il soit organisé puisqu’il est immédiatement accessible. En somme, la mise en espace n’est plus nécessaire, puisque le contenu est à plat, sans profondeur, sans volume, comme l’écran. Vouloir conserver cette notion d’espace sur internet reviendrait à reproduire inutilement l’image de quelque chose (la bibliothèque en dur, en trois dimensions, avec des collections organisées et classées) qui va disparaître.

Et si, au contraire, la représentation spatiale des collections sur la Toile, à travers visites virtuelles, arborescences de navigation, hyperliens et mise en scène, était un moyen de montrer aux internautes de demain – qui, c’est entendu, ne sortiront plus de chez eux ! – que la bibliothèque est une bien belle chose : dans le désordre de la Toile, un espace organisé ?

Mai 2008