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Livres d'artistes et politique d'acquisition des bibliothèques publiques

Jean-Pierre Thomas

« La première chose que j’ai faite au monde, c’est de dessiner, comme tous les gosses d’ailleurs, mais beaucoup ne continuent pas. »

Pablo Picasso, Catalogue Picasso, la passion du dessin.

C’est sur du papier que l’on dessine, et il ne faut pas avoir peur d’en utiliser ni d’en gâcher, du papier. Le papier, donc, quelle formidable invention des hommes, comme le tissu, comme la céramique. Ces matières impriment leurs marques dans notre vie quotidienne depuis un certain nombre de siècles et continueront encore quelques années à être quelques-uns de nos plus nobles objets utilitaires. Le tissu avec les vêtements, nappes et serviettes, torchons, draps, tentures…, la céramique avec les bols, gobelets, assiettes, plats, vases, pots, jarres, bidets, lavabos, douches et baignoires, carreaux, azulejos…, le papier enfin avec les cartes, papier à lettres, serviettes en papier, emballages, journaux et livres, papier à dessin, carnets, archives, mais aussi lampes, meubles, objets en papier mâché, masques…

La plupart des livres d’artistes que nous achetons pour la collection de la médiathèque d’Issy-les-Moulineaux, sont en papier. Des papiers de toutes sortes, principalement des papiers d’art, bien sûr, mais parfois plus simples, plus ordinaires. Il faut d’ailleurs noter que n’est pas forcément beau un livre d’artiste parce qu’il utilise du vélin d’Arches, et pas forcément laid ou commun un livre de poche ou un magazine, comme preuve les Folio Gallimard avec leurs excellents choix iconographiques de couvertures, leur typographie. Je pense à trois couvertures passées très récemment sous mes yeux : Notre-Dame-des-Fleurs de Jean Genet 1, avec une photo noir et blanc de Brassaï, une autre photo noir et blanc, un fragment en gros plan de visage féminin, pour des nouvelles de Mishima, enfin, le tableau en couleurs de Matisse, Le Jeune marin I, sur un autre livre. Récemment, j’ai été frappé par la douceur et le velouté du papier d’un magazine, supplément du quotidien italien le Corriere della Sera, donnant aux photographies des reportages et des publicités un très bel effet.

Politiques d’acquisition des bibliothèques publiques

La politique d’acquisition des livres d’artistes dans les bibliothèques publiques est très différente d’un établissement à un autre, en fonction de son statut, de sa localisation…

On ne fait pas les mêmes acquisitions dans une bibliothèque selon qu’elle est nationale ou municipale, on n’acquiert pas non plus les mêmes ouvrages à la Réserve des imprimés, et au Cabinet des estampes, deux départements de la Bibliothèque nationale de France. Les livres d’artistes acquis par la bibliothèque Kandinsky du Musée national d’art moderne, au Centre Georges Pompidou, et ceux qui seront acquis par la bibliothèque littéraire Jacques Doucet relèvent également d’autres politiques d’acquisition.

Les bibliothèques municipales aussi ont des politiques d’acquisition qui diffèrent selon leur situation géographique, leur taille, leur histoire, habituées qu’elles sont ou non à faire des acquisitions patrimoniales : ainsi la bibliothèque municipale d’Angoulême va privilégier des acquisitions pour un fonds charentais, la bibliothèque municipale de Marseille axe ses acquisitions sur le thème de la Méditerranée, celle de Montpellier a plusieurs axes, dont l’édition dans la région, autour de fonds spécifiques comme celui de Joseph Delteil. La bibliothèque municipale de Lyon porte plutôt ses choix sur les artists books, la bibliothèque La Durance à Cavaillon constitue une collection de livres singuliers, tandis qu’à Saint-Quentin, Alain Pecquet faisait des achats de livres remarquables. Beaucoup d’autres ont de jeunes collections comme celles de la bibliothèque municipale de Boulogne ou celle de la médiathèque d’Issy-les-Moulineaux, orientées vers la rencontre texte-image.

La collection de livres d’artistes de la médiathèque d’Issy-les-Moulineaux comporte actuellement 607 livres d’artistes acquis depuis 1994. Elle a été créée à l’initiative de Jean-François Jacques, alors directeur. Nous en avions défini les critères d’acquisition. La collection se constitue par l’acquisition de livres contemporains résultant du travail de trois acteurs : l’écrivain, l’artiste et l’éditeur, qui, dans un dialogue poésie/peinture, créent des ouvrages de bibliophilie réalisés avec soin, des livres imprimés généralement à très peu d’exemplaires, numérotés et signés. Les lecteurs de la médiathèque peuvent venir lire dans la salle des livres d’artistes des textes inédits et regarder les œuvres d’art qui les accompagnent – calligraphies, dessins et peintures originaux –, de même que toutes les variétés d’estampes – gravures sur bois, sur linoléum, sur cuivre, sur métal, lithographie –, ainsi que les techniques de la photographie originale ou reproduite.

Les ouvrages sélectionnés le sont en fonction des qualités des textes et des œuvres d’art, mais aussi de la fabrication, que ces ouvrages soient typographiés ou manuscrits. Ainsi, parmi les écrivains, on trouve des livres de Jacques Ancet, Mathieu Bénézet, Yves Bonnefoy, Michel Butor, Andrée Chedid… Pour les artistes, sont entrées dans la collection des œuvres de Pierre Alechinsky, Marie Alloy, Claire Amossé, Geneviève Asse, Julius Baltazar… celles des artistes isséens comme James Guitet, Claude Chaussard, Brigitte Tartière.

Signalons quelques ouvrages particulièrement remarquables, où les papiers utilisés jouent un rôle très important. Pour le livre La fable et le vent de Bernard Noël 2, l’éditeur Jean Lissarague a choisi un papier pur fil Richard de Bas pour la typographie, tandis que les lithographies de René Laubiès imprimées sur japon kozoline très fin sont marouflées sur le papier du moulin. Dans un autre ouvrage remarquable à plusieurs titres, Les stalactites du sphinx de Michel Butor 3, édité en 1993 par Anakatabase, le typographe François Da Ros a choisi d’imprimer un avant-texte d’Épicure sur un papier du Népal et le poème de Michel Butor sur du papyrus. Originalité de la typographie en caractère inkunabula composant des lignes horizontales et verticales sur ce papier lui-même composé de bandes horizontales et verticales. Cet ouvrage est accompagné de gravures à l’eau-forte de Martine Rassineux.

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La fable et le vent, Bernard Noël et René Laubiès, Éditions Écarts, 1994. Photo médiathèque d’Issy-les-Moulineaux.

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Les stalactites du sphinx, Michel Butor et Martine Rassineux, Éditions Anakatabase, 1993. Photo médiathèque d’Issy-les-Moulineaux.

Sensibilisation du public

La sensibilisation du public au livre d’artiste est une action lente et difficile. Mais nous poursuivons celle-ci avec obstination, dans ce domaine comme dans celui de la littérature exigeante et de la poésie. Depuis 1996, toutes sortes d’actions de valorisation de la collection ont été mises en œuvre, afin de familiariser le public avec les livres d’artistes.

Nous avons notamment créé la manifestation « Des Livres d’Artiste(S), écrivains, artistes & éditeurs » en 1996. Annuelle, la manifestation est devenue biennale en 2004. Elle consiste en une exposition des livres d’artistes d’un peintre ou d’un poète pendant un mois et, au cours d’un week-end, en l’organisation d’un petit salon d’éditeurs de livres d’artistes. En une dizaine d’années, la médiathèque a exposé les livres de James Guitet, Olivier Debré, Zao Wou-Ki, Dorny, Jean Degottex, Salah Stétié, Jean Cortot, Bernard Noël et Julius Baltazar. Des rencontres et lectures ont eu lieu avec Michel Butor, Yves Bonnefoy, Eugène Savitzkaya, Bernard Heidsick, Jacques Ancet, Bernadette Engel-Roux, Serge Pey, Marie-Claire Bancquart… 53 éditeurs ont été invités à venir présenter leurs livres d’artistes.

Ce week-end est l’occasion d’une rencontre avec l’invité d’honneur de la manifestation, ainsi que de lectures par des poètes, performances entre peintre et poète, et d’ateliers d’initiation aux techniques des métiers d’art liés à l’édition des livres de bibliophilie comme des ateliers de découverte de la typographie au plomb, de la gravure en taille-douce, au burin, de fabrication de papier, de calligraphie, d’écriture, de réalisation de livres d’artistes… Ces ateliers s’adressant au jeune public comme aux adultes.

C’est également un temps fort pour montrer la collection de livres d’artistes, et permettre au public de consulter ces livres, d’en apprécier l’originalité, les diverses qualités dont celles du ou des papiers utilisés : des vélins d’Arches, des papiers chiffon, des papiers japon…

Les travailleurs du papier

Papiers pour le dessin, papiers pour la peinture, pour la photographie, pour la gravure, pour calligraphier le texte, pour le « manuscrire », à l’encre, au crayon, au stylo, à la plume…, pour l’impression, papiers pur chiffon des moulins à papier en France : le Moulin Richard de Bas à  Ambert, le Moulin de Fleurac et le Moulin du Verger à Angoulême, le Moulin de Laroque à Couze en Dordogne… ou encore au pays basque espagnol, vélin d’Arches, Rives, Ingres MBM, Johannot, Marais, Canson, Hahnemülle, papiers vergés, papiers de Chine, de Corée, d’Himalaya, papiers japon : Kozo, Gampi, Mitsumata, papiers pour l’aquarelle et le pastel, l’offset, la sérigraphie, la lithographie, papiers fins, épais, à grain ou lisses, lourds, blancs, ivoire ou de couleurs, à fleurs ou avec des végétaux, industriels, recyclés, krafts, calques, de riz, secs ou souples…

Au départ, le livre commence avec le texte d’un écrivain. Après l’écriture de ce texte sur un petit carnet au crayon, sur un ordinateur, une recherche de mise en valeur et de mise en pages va commencer.

L’importance du choix du papier est grande lorsqu’il s’agit de concevoir ces livres ; des maquettes sont réalisées pour voir ce que cela peut donner en format, maniabilité ou épaisseur.

Les papetiers industriels avec leur secteur papiers d’art comme les groupes Arjo-Wiggins, Montévrain, Lana, etc., ainsi que les artisans d’art des moulins à papier et les magasins spécialisés en produits beaux-arts sont les interlocuteurs privilégiés des éditeurs de livres d’artistes.

Les éditeurs/ sont très nombreux. Certains d’entre eux sont répertoriés dans les catalogues de salons du livre, du Marché de la poésie, et ceux de salons spécialisés comme Pages à Paris, la Biennale de livres d’artistes Pays-Paysage à Saint-Yrieix-la-Perche, le Salon de livres d’artistes du Languedoc-Roussillon, au Carré d’art – Bibliothèque à Nîmes, les Rencontres internationales du livre de création à Marseille, la Biennale du livre d’artiste d’Arras. Il existe également des répertoires spécialisés ou annuaires comme le Guide des professionnels des arts du livre et de l’estampe en France de Francis Capdeboscq, édité en 1999, par Art & métiers du livre, et le Répertoire international du livre d’artiste édité en 2004 par l’atelier Vis-à-vis, organisateur des rencontres de Marseille. On lira aussi la presse spécialisée dans le domaine comme Art & Métiers du livre, Le Magazine du bibliophile et Les Nouvelles de l’estampe.

Lorsque le choix de la reproduction du texte sera fait, interviendra le typographe, qui, parfois, donnera un avis sur le caractère le plus approprié au projet. Des lignes d’essais aux épreuves, les allers-retours ne manqueront pas avant d’aboutir au bon à tirer.

Les œuvres d’art accompagnant ce livre pourront être des originaux que le peintre, le dessinateur réalisent directement sur le papier, pour d’autres ouvrages de graveurs ou photographes. Les estampes, multiples, seront imprimées par des ouvriers d’ateliers d’art, pour la photographie, ce sera un tireur.

Encore quelques autres métiers de cette chaîne du livre : les relieurs et les spécialistes des ateliers de fabrication des étuis. Vient ensuite le travail des représentants et libraires de livres d’artistes…

À l’occasion de la publication d’un livre d’artiste, une présentation peut être organisée dans une librairie : je pense à des livres édités par Monique et Michel Roncerel, aux éditions Manière noire, régulièrement présentés à la librairie Art & littérature, à Montparnasse, à la présentation de livres de l’artiste Catherine Bolle avec Israël Eliraz ou Salah Stétié, à la librairie Les Arcades, aux expositions de ces dernières années à la Librairie Nicaise : livres du Collectif Génération, livres d’artistes de Kenneth White, de Salah Stétié et de ses amis artistes ; des expositions de livres de José San Martin, de René Laubiès à la librairie Lettres et images de Catherine Aubry… Ces librairies se trouvent à Paris, il y a aussi la librairie de Florence Loewy, et puis la librairie Blaizot, rue du faubourg Saint-Honoré. Il en existe aussi en province comme la librairie Matarasso à Nice et, à Bordeaux, une salle de la librairie Mollat propose des livres de bibliophilie.

Amateurs d’éditions originales, de tirages de tête, de livres de bibliophilie, bibliothécaires ou tout simplement curieux, n’hésitez pas à entrer dans ces librairies, à ouvrir les portes de ces lieux parfois austères, silencieux, où l’on trouve souvent un libraire assis à un bureau, penché, attablé comme ces gens solitaires, dans des bars brumeux de la presqu’île de Lyon, peints par Truphémus. Une grande table en chêne vous tend les bras, et un assistant du libraire vous proposera de découvrir quelques trésors en vous donnant du papier et un crayon pour prendre des notes. Vous aurez ainsi le plaisir de voir un tirage de tête d’un livre de Joël Vernet édité par Lettres vives accompagné d’une petite peinture sur papier de Jean-Gilles Badaire, et d’admirer ces livres de Geneviève Asse avec Pierre Lecuire, d’Olivier Debré avec Jean-Clarence Lambert, ou encore de René Laubiès avec Arrabal.

Les bibliothécaires exposeront ces livres précieux dans des vitrines à l’occasion d’expositions, ils seront vus par un grand public, dans les salles de lecture, d’autres lecteurs les consulteront.

Mai 2006

  1.  (retour)↑  Jean Genet, Notre-Dame-des-Fleurs, Gallimard, 1976 (Folio, 860).
  2.  (retour)↑  Bernard Noël, La fable et le vent, Écarts, 1994 (six lithographies de René Laubiès).
  3.  (retour)↑  Michel Butor, Les stalactites du sphinx, Éditions Anakatabase, 1993 (sept eaux-fortes de Martine Rassineux).